Jazz, Soul Jazz Rebels

Exubérant, dansant et donc nécessaire

Un groupe qui prend comme devise, et comme nom – ainsi que le titre de leur album – « Soul Jazz Rebels » ne peut pas décevoir. La participation du batteur Ton Ton Salut, figure du jazz montpelliérain, est un gage du désir de jazz qui animent Jean Vernheres, saxophone, Cyril Amourette, guitare et Hervé Saint-Guirons, orgue Hammond. Ils ont décidé de casser la baraque, de fuir la mélancolie pour suivre la voie de ce jazz dur proche du gospel, de la transe, de la danse pour percuter tous les a priori et aller chercher les racines de la rébellion. En ce début du 21e siècle, il fallait oser.
Leur musique, composée à tour de rôle par les quatre lascars, tisse et emmêle tous les fils d’une musique qui ne peut pas disparaître, celles du label Blue Note, celles de Jimmy Smith mais aussi de Larry Young – un organiste qu’il faudrait redécouvrir – sans compter Hank Mobley et les autres saxophonistes puissants de ces années ou celles antérieures. Une manière aussi d’entrer dans un jeu de mémoires pour enfin, ne pas hésiter à sourire à la vie. Se rebeller contre l’air du temps est une nécessité, regarder vers un passé non dépassé peut permettre d’affirmer sa différence, son originalité.
Mettez le disque, invitez les voisin-e-s, montez le son et… dansez.
Nicolas Béniès
« Soul Jazz Rebels », Black Stamp Music

Le coin du polar


Une réédition pour une nouvelle collection

« La Noire » vient s’ajouter – pour l’instant – à la Série Noire pour faire découvrir ou redécouvrir des auteurs oubliés ou laisser en jachère. Hervé Prudon en fait partie. « Nadine Mouque » est un nom commun à la plupart des filles dans cette cité HLM de banlieue où il est impossible de vivre sinon en répondant à des stéréotypes. C’était déjà le cas en 1995, année de la première parution de ce récit, et, de ce point de vue, il n’a guère vieilli. « La Cité des Blattes » – le nom de cet ensemble – pourrait faire partie de l’actualité de ces scandales immobiliers, de ces immeubles qui se perdent sous le poids des absences, des réparations bien sur mais aussi de la pure et simple humanité.
La mort de la mère du chômeur/narrateur/pochard , d’une balle perdue, fait démarrer une action qui se traîne à coups d’ivresse, de sommeil secoué de coups de tonner qui ne sont pas des éveils et de la présence, pour le moins étrangement inquiétante, de l’héroïne du feuilleton pour ados de l’époque « Hélène et les garçons ».
Le narrateur enveloppé d’alcools voudrait bien se débarrasser de ce liquide volatil mais la volonté lui manque. Rêve ou réalité, il tue un dénommé Sarkozy – dans le livre le nom s’écrit un peu différemment – et quelques autres séides. C’est difficile à croire, mais cet individu fictif est déjà ministre… de la culture ! Pour le reste, une description quasi clinique de cette banlieue dont on ne parle plus assez avec ses règlements de compte, ses parvenus, ses chefs, ses communautés, ses espoirs et tous ses désespoirs et autant de désespéré-e-s. C’est aussi un grand livre sur les collines embrumées de l’alcoolisme où la descente est rapide.
En prime, une « présentation de Sylvie Péju » tout en retenue pour faire connaissance avec l’auteur et ses modes..
Nicolas Béniès
« Nadine Mouque », Hervé Prudon, La Noire/Gallimard.

Jazz, Shauli Einav

Retour vers le futur antérieur

Shauli Einav, saxophoniste israélien installé à Paris, ne veut pas perdre la mémoire d’un temps où l’avant-garde était saluée comme une nécessité vitale et participait de l’utopie de la construction d’un monde différent, libre, égal et fraternel. Je vous parle d’un temps… que le jeune trentenaire a connu via le saxophoniste un peu oublié – quel dommage – Arnie Lawrence qui lui a servi de maître en Israël.
Shauli Einav a constitué un quintet qui s’inspire de l’esthétique de ceux réunit par Andrew Hill pour Blue Note dans ce milieu et fin des années 1960 ou de Tony Williams ou encore de Bobby Hutcherson. Ces références ne viennent pas écraser les compositions du saxophoniste mais les éclairer. Aucune copie servile, simplement à la fois un travail de mémoire bousculé par la force vivante de musiciens qui veulent trouver leur place dans le monde d’aujourd’hui qu’ils contestent dans ses fondements. Le compositeur n’oublie pas non plus d’où il vient : la Palestine, terre divine et terre de cultures. Le oud de Fayçal Salhi sur « One step up » – un pas vers le ciel ? – trace les parcours.
Tim Collins, vibraphone, remet au goût d’un jour étrange la sonorité d’un instrument trop peu sollicité dans ses développements possibles, Andy Hunter au trombone réussit une sorte de quintessence de tous ses prédécesseurs qui ont voulu se dégager autant que faire se peux de Jay Jay Johnson à commencer par Grachan Moncur III, Yoni Zelnik confirme sa capacité à asseoir rythme et tempo pour permettre aux quatre autres de s’élancer vers d’autres cieux et Guilhem Flouzat sait réaliser une curieuse synthèse entre tous les batteurs modernes à la manière d’un Joe Chambers.
Le tout donne envie de vivre encore et encore pour provoquer d’autres émotions. « Animi » – un pluriel nécessaire – dit le titre de cet album pour affirmer le primat de la fougue de l’esprit et du corps.
Nicolas Béniès
« Animi », Shauli Einav, Berthold Records, distribution Differ-Ant

Jazz, Hugo Corbin

Rêves de jazz, brumes de musique

Hugo Corbin, guitariste et compositeur, a décidé, dans « Inner Roads », d’explorer ces voies sans entrées que sont les routes internes, celles fréquentées les jours et nuits où dominent le sentiment d’un voyage dans un espace temps indéterminé, un voyage souvent périlleux dont les bornes n’existent pas.
Il est en bonne compagnie. Marc Buronfosse, bassiste, tresse l’assise rythmique pour permettre aux trois autres de contempler les images d’un temple dévasté tout en se faisant entendre, en solo, un son plein et rond. Adrien Sanchez, saxophone ténor, évoque à la fois Coltrane – bien sur – tout autant que Jan Garbarek pour donner la réplique à la guitare et lui permettre de restituer des images venant d’autres lieus. Enfin Srdjan Ivanovic, percussionniste plus que batteur, apporte le complément qui fait la différence pour inviter l’auditeur aux rêves, à imaginer des images issues de l’esthétique ECM – revendiquée par le compositeur – tout autant que des musiques qui agitent le cinéma pour faire vivre, dans une autre dimension, les vues sur l’écran.
Le quartet sait que l’équation à réaliser se traduit par 4=1=2=3, et il est proche de la réaliser. Juste une remarque. En construisant l’album, il faudrait prévoir des surprises. Un thème qui rompt brutalement avec le précédent par exemple, pour éviter la sensation d’atmosphères apparemment trop semblables.
A découvrir.
Nicolas Béniès.
« Inner Roads », Hugo Corbin, Absilone/Cool Label, rens : www.lecoolectif.org

Jazz, Un Zoo de liberté ?

L’ailleurs du jazz pour des voyages dans le ventre du monde

« Free Human Zoo » est un drôle de nom pour un groupe qui arrive à fêter, pourtant, son troisième album. Un oxymore qui veut faire d’un Zoo un endroit de liberté comme une représentation d’un gouvernement qui sait face à des populations ignorantes, parquées. La libération est devant nous. Elle se construit aussi dans l’imaginaire.
« No Wind Tonight » est le titre générique de ce double album pour deux suites et 4 voyages proposés par Samy Thiebault, saxo ténor, Laurent Skoczek, trombone, Manu Guerrero, piano, claviers, Matthieu Rosso, guitares, Nicolas Feuger, basse, contrebasse, Gilles Le Rest batterie et quelques invité-e-s. Pas de vent ce soir pour un amalgame de combinaisons puisées dans le jazz – les riffs et la pulsation notamment -, le rock mais aussi les chants du Moyen Âge, les musiques Klezmer, des comptines. Comme une référence à ces cultures du passé, d’autres mondes dont le présent peut se nourrir pour rêver ailleurs, rêver de solidarité, de fraternité et de sororité.
Les volutes de toutes ces musiques sont prégnantes faute de vents pour les dissiper pour les envoyer vers d’autres cieux. Les collages sont tenaces. La danse les fait tenir. Une musique de la transe en résulte pour rétrécir les frontières et projeter les corps dans une autre dimension.
Nicolas Béniès.
« No Wind Tonight », Free Human Zoo, Odusseia production/Ex-tension-seventh Records.

Jazz vocal, Naysing

Comment chanter le jazz ?

Naysing est nouvel arrivé sur la scène du jazz vocal. « Mr. TG » est à la fois le titre générique de l’album et du premier thème décalqué du be-bop – « Anthropology » – pour une démonstration tout en force et funky. Surprise dés la troisième plage, il glisse vers une musique plus intimiste dans la lignée des vocalistes britanniques sans effets, plus horizontale. Le scat est oublié pour entrer dans un autre monde plus modal, plus feutré. Une des influences principales me semble être celle de Jackie Paris, chanteur un peu trop oublié, perceptible dans l’interprétation de 3 « standards » – sur 9 compositions.
Damien Argentieri, piano et claviers, est le grand responsable, comme directeur artistique, de ces changements d’atmosphère pour faire la preuve que Naysing possède la technique nécessaire pour investir toutes les musiques. La démonstration est réussie mais l’album fait un peu trop, du coup, carte de visite.
Malgré ce défaut, l’album permet de découvrir un musicien capable d’investir les compositions de sa propre sensibilité. Il y est aidé par un groupe – Soheil Tabrizi Zadeh, guitare et bugle, Fabricio Nicolas, contrebasse et Lionel Boccara, batterie – soudé, qui sait l’accompagner et lui donner la réplique tout en élargissant le champ de l’imagination.
A découvrir.
Nicolas Béniès
« Mr. TG », Naysing, pour info naysing.com ou be.naysing@gmail.com

Le jazz dans toutes ses facettes.

Actualités du livre sur le jazz

Coltrane encore et toujours.
Coltrane est mort en juillet 1967. Plus de 50 ans. Et son tombeau est resté ouvert. Sa musique fraternelle, universelle laisse tomber des gouttelettes pour fertiliser un sol qui en a besoin. Il a su faire reculer le gris qui a tendance à envahir le monde. Le « jeune homme en colère » – comme la critique le qualifiait au début des années soixante – s’est transformé en esprit mystique et facétieux, un génie venu habituer notre monde temporairement. Personne ne s’en est vraiment remis. La parution d’un double album miraculeusement retrouvé de 1963 vient, une fois encore, en faire la démonstration. « Both Directions at Once » a été le titre choisi par Universal pour refléter La nouvelle direction prise par Coltrane.
Jean Francheteau, aujourd’hui organisateur de concert, s’est arrêté sur « La décennie fabuleuse », 1957-1967, de « John Coltrane », titre de sa quête. Il passe en revue les enregistrements du saxophoniste, d’abord chez Prestige, puis chez Atlantic et enfin Impulse. Sur ce dernier label, Bob Thiele l’a beaucoup sollicité, au-delà de ce que demandaient les propriétaires. Heureusement. Après la mort de Trane – comme tout le monde l’appelle -, les sorties d’albums posthumes ont permis de le garder vivant. Continuer la lecture

JAZZ, bassiste et saxophoniste dans la mêlée

Un bon revers.
Philippe Lacarrière a plusieurs vies. Créateur de l’association « Au Sud du Nord », il est aussi le directeur artistique du festival du même nom et du label tout en étant surtout contrebassiste et compositeur « Backhand project » propose une sorte de revers vers ses inspirateurs, Coltrane bien sur, Keith Jarrett évidemment, Steve Swallow heureusement et quelques autres rencontrés au hasard des plages. Ses compositions évoquent tous ces créateurs d’un passé difficilement dépassable dans un 21e siècle qui ne semble pas vouloir commencer. Le groupe arrive à tirer son épingle d’un jeu de fantômes qui ne demandent qu’à revivre une fois encore. Sébastien Texier, saxophone alto et clarinette fait la preuve de sa capacité à installer une atmosphère, un feeling pour aller à la recherche de sa propre individualité, Fady Farah, piano, forge un arrière fond tout en effectuant un collage entre tous les pianistes associés à Coltrane, Guillaume Dommartin à la batterie comme Hubert Colau aux percussions (et voix pour certains morceaux) tisse le rythme, toile d’araignée qui permet aux solistes de rebondir. Le leader/bassiste quant à lui joue, me semble-t-il, de cette guitare basse construite par Steve Swallow pour des solos flexibles et plastiques. J’aurais attendu plus de sauvagerie de temps en temps, plus de rage mais l’album reste plein d’une musique multicolore, de cette musique qui ne se refuse aucune incursion dans d’autres cultures. Une musique aussi dansante.
Le tout est un album dont les revers vous atteindront en plein cœur.
Nicolas Béniès
« Backhand project », Philippe Lacarrière, Au Sud du Nord, www.ausuddunord.fr

Puzzle musical dansant
Il est toujours attendu et, souvent, arrive. Quand il est là, il se passe quelque chose. Zorro bien sur. Qu’un groupe se nomme « Z Comme » laisse entendre qu’il était désiré. Pourquoi pas ? Ce deuxième album se veut « disruptif » comme on dit galamment aujourd’hui. « Dis_order » ont-ils titré. Le désordre pour jeter un peu d’huile sur un feu mourant, redonner de la vie, refaire le chemin de la musique. Au prix d’un ordre contrarié, d’un ordre dit, voulu pour donner un semblant de cohérence à une sorte de collage de références assises sur le temps. Un peu hypnotique, répétitif et dansante, la musique du quartet qui ne craint pas d’invoquer les mânes des derviches tourneurs comme la musique arabe. Julien Behar, saxophones et compositions, Christophe Chaïr, percussions, Stéphane Decolly basse électrique et Philippe Rak, vibraphone, marimba forment un tout, un ensemble. L’addition de la guitare, Eric Thomas sur « Evanescent », relève la sauce sans rompre l’homogénéité. Rupture dans la continuité ou continuité de la rupture ? Une autre manière de créer du désordre ?
Le dernier thème, composition collective du quartet, « Ras el Hanout » – jeu sur les sonorités – révèle la manière de fonctionner de ces musiciens. Les influences sont ouvertes et visibles pour aller vers la transe. Pour parfaire leurs idées, ils ont invité d’autres instrumentistes pour leur prêter main forte pour les collectives soit une section de cuivres, Lucien Behar, Elias Delaunay et Johann Lefevre. Pour danser sur le volcan du monde.

Nicolas Béniès.
« Dis_order », Z Comme, Inouïes Distribution

Le coin du polar. Aller retour futur/passé

Dans un avenir indéterminé.
La trilogie de Ezekiel Boone des araignées venues du fond des temps mangeuses d’êtres humains se termine avec « Destruction », après « Éclosion » et « Infestation ». Les gouvernements entourés d’experts – des militaires ! – n’ont d’autre réponse que l’utilisation des armes nucléaires dites tactiques pour réduire à néant le danger et les êtres humains. Belle leçon. Les discussions au sein du groupe restreint qui, autour de la Présidente américaine, discute du sort du monde donne l’impression de donner la parole à un Trump transformé en général pour anéantir le monde.
Destruction, Ezekiel Boone, traduit par Jérôme Orsoni, Exofictions/Actes Sud

Londres 1885
Faut-il être poète pour se livrer à cet art merveilleux qui est celui du conte via les thèmes du polar ? Steven Price donne dans « L’homme aux deux ombres » une réponse positive. Il nous enchaîne à ces deux personnages à la recherche de « Shade », une ombre. L’un est le films de Pinkerton, l’agence de détective qui a fait fonction de police fédérale dans les débuts de la constitution de l’État fédéral américain, l’autre un arnaqueur révolté par la misère qui touche autant les grandes villes américaines que Londres. Deux américains débarqués dans Londres rendue fantomatique par un smog persistant. Des personnages étranges se rencontrent, les petites filles sont centres de sagesse et la description de Londres fait penser à la fois à Dickens, London et Orwell. Du grand art.
« L’homme aux deux ombres », Steven Price, traduit par Pierre Ménard, Folio/Policier

New York 1977, avec Miles Davis.
Michaël Mention, dans « Manhattan Chaos », s’est inspiré à la fois de l’autobiographie de Miles Davis – le « je » de ce roman – et de la machine à explorer le temps de H.G. Wells. Il fait vivre à un Miles au bout du rouleau qui ne se voit aucun avenir des aventures qui nous font visiter Manhattan à différentes époques du 20e siècle profitant de la panne d’électricité qui touche la Ville le 13 juillet 1977. La mémoire de ces temps anciens est nécessaire et l’auteur sait situer les moments où le racisme se fait assassin n’hésitant pas à évoquer Trump, le père du président actuel. Faire une fin n’était pas facile…
« Manhattan chaos », Michaël Mention, 10/18.

Partir au front.
Hugues Pagan est un ancien prof de philo devenu policier pour finir auteur de polar. Curieux parcours qui interroge et épaissi le mystère autour de cet auteur. Il n’hésite pas à frôler le fantastique ou faire référence à des théories ou même au jazz – à Satchmo en particulier – pour décrire le monde absurde qui nous entoure. « Mauvaises nouvelles du front » annonce-t-il sans retenue pour ce recueil qui mêle des époques diverses de son écriture et des destinations de ces nouvelles. Il faut s’enfoncer dans Pagan pour prendre de la distance et voir la société comme elle est.
 « Mauvaises nouvelles du front », Hugues Pagan, Rivages/Noir.
Nicolas Béniès

Réflexions sur la démocratie

« La science de la richesse », une réflexion sur les outils de l’économie
Renouer les fils de la théorie pour comprendre et agir.

Jacques Mistral, avec  La science de la richesse qui se veut « Essai sur la construction de la pensée économique », poursuit un but qui se démultiplie. D’abord faire pièce au néolibéralisme, à « la fable des marchés efficients », à cette « confiance presque absolue dans les mécanismes du marché » – il faudrait même parler de croyance -, à cette idéologie qui s’est imposée aux débuts des années 1980 avec son cortège d’« horreurs économiques ». Fable, en conséquence, d’une « science économique » qui, à l’image de la physique, pourrait se passer de toute intervention de l’Etat et même de l’Etat. Une charge menée à l’aide de toute l’histoire de la pensée économique pour démontrer que, dés les mercantilistes et plus encore chez Smith et Ricardo, seule a droit de cité l’économie politique. Continuer la lecture