Un genre oublié : le western

Un polar travesti en western,
« Dehors les chiens » de Michaël Mention essaie de redonner vie à ce genre strictement américain.
Prenez un héros solitaire, un « poor lonesome cow-boy », avec une profession étrange, un Marshall – un shérif fédéral ancêtre du FBI – des services secrets spécialisé dans la traque aux faux monnayeurs, appelez-le Crimson Dyke pour éviter de le confondre avec un autre, jetez le dans la fournaise de la Californie et, pour corser le tout, situez l’action en 1866, un an après la fin de la guerre de sécession pour raconter une histoire qui n’a rien à voir avec cette présentation, une révolte féministe.
Un genre singulier que les romans de l’Ouest américain, ses codes sont aussi stricts que les romans de chevalerie. A l’instar de Cervantès, mutatis mutandis, Mention à la fois les respecte et les explose en les pervertissant. Il fait la preuve d’une part de l’influence de William R. Burnett –qu’on redécouvre en France -, auteur de polars, de westerns et, d’autre part d’une bonne connaissance de l’histoire des États-Unis de cette époque de formation de l’État fédéral américain. Continuer la lecture

Roman d’espionnage à la mode soviétique

Le roman d’espionnage soviétique a son grand maître, Julian Semenov (1931-1993), très connu dans l’ex-URSS et quasi-inconnu en Occident.
« La taupe rouge » permet de le découvrir comme son héros récurrent, Maxime Issaiev dit Max von Stierliz, espion au service du KGB. Comme dans les romans de John Le Carré, peu d’actions violentes mais un mélange d’actes quotidiens, d’analyses politiques, d’amitiés et de solitude. Stierliz est infiltré au sein de la Gestapo depuis de nombreuses années pour renseigner la Mère patrie des décisions politiques prises par les nazis et, si possible, de les influencer.
En 1945, la prise de conscience par les dirigeants du parti nazi de la défaite – Hitler est encore persuadé de la victoire – ouvre la porte aux tentatives de collaboration avec les dirigeants américains pour lutter contre la menace soviétique. Semenov, historien et quasi-mémorialistee conte, avec un souci du détail ahurissant, les derniers jours de Goebbels, de Himmler et de beaucoup d’autres sans oublier les menaces qui pèsent sur l’espion en passe d’être démasqué.
Un roman d’espionnage qui mêle tous les espaces, personnels, politiques, sociaux pour emmêler la compréhension du troisième Reich finissant et de la nouvelle période qui s’ouvre. La « guerre froide » est en germe dans la fin de la deuxième guerre mondiale.
A découvrir.
Nicolas Béniès
« La taupe rouge », Julian Semenov, traduit par Monique Slodzian, préface de Zakhar Prilepine, 10/18, collection Grands Détectives.

Le coin du polar :

Histoires de notre monde teinté de noir

Frank Elder, flic à la retraite, héros récurrent de John Harvey, est partagé entre Peznance où il s’est réfugié, et Londres où il a passé trente ans.
« Le corps et l’âme » – curieuse traduction d’un standard du jazz « Body and Soul », corps et âme, comme une définition du jazz – remâche une enquête de l’inspecteur sur le violeur de sa fille alors adolescente. Ces mêmes personnages se retrouvent dans la dernière partie de la trilogie, chant du cygne évidemment, qui lie de nouveau le père et la fille sur fond de musique de jazz et de poésie.
Inceste – proche de la « Grande Familia » dans la description de ses conséquences sur une adolescente en l’occurrence et sur son frère -, enlèvements, vengeance, tout autant que l’amour déçu et lié à l’inceste sont des thèmes de notre actualité qui enveloppent une double intrigue. Elder, obnubilé par la défense de sa fille ne prend pas garde à la deuxième enquête. C’est la commissaire Hadley qui dénoue l’affaire. Un personnage attachant qui se retrouvera vraisemblablement sous la plume de l’auteur.
Nicolas Béniès
« Le corps et l’âme », John Harvey, traduit par Fabienne Duvigneau, Rivages/Noir

Polar anti colonial

Enquête à Calcutta en 1919…

Abir Mukherjee, un auteur aux origines croisées dues à la colonisation britannique de l’Inde, est à la fois Écossais et Indien. Les racines n’expliquent pas tout mais un père indien vivant en Écosse suscite un vent de révolte. La forme du polar est adaptée à l’expression de la colère sociale.
« L’attaque du Calcutta-Darjeeling » relève de l’enquête classique dans un contexte qui ne l’est pas. L’inspecteur Sam Wyndham, ex de Scotland Yard, ex « poilu », débarque, en ce début d’avril 1919, à Calcutta. Comme tous les « revenants » de la Grande Tuerie Mondiale, il est traumatisé. La mort colle à ses rêves, les morts se lèvent, réclament leur dû, les amours perdues s’amoncellent sans compter les blessures du corps guéries à coups de morphine entraînant une accoutumance à l’opium. Un personnage atypique qui fait preuve d’un anti racisme, limité par sa propre éducation, mais qui le détache du groupe dirigeant engoncé dans sa Lex Britannica. La guerre et sa fraternité est passée par-là. Continuer la lecture

Le coin du polar historique

Intrigues et complots à la cour d’Edouard IV (1471)

Paul Doherty, une usine à lui seul, a commencé la saga de Margaret Beaufort dans « La reine de l’ombre », une qualification qui la pose comme une prétendante au trône d’Angleterre pour son fils, Henri Tudor, exilé. Pour l’heure, en 1471, ce sont les York qui gouvernent. Ils ont vaincu les Lancastre à la bataille de Tewkesbury qui fut, suivant les chroniqueurs, un bain de sang.
Edouard IV gouverne, se méfiant de ses frères, de Margaret pour conserver son pouvoir. Chaque protagoniste essaie d’étendre son champ d’influence à la fois pour consolider ses revenus et affirmer son autorité, sa place. Les complots pullulent. Pourtant, et Doherty, historien spécialiste de cette période, rend justice à Edouard IV qui a réussi à rendre les rues de Londres plus sures. Il n’empêche, « Le complot des ombres », la suite de cette série, décrit abondamment ce Londres envahi par les malfrats de toute sorte – comme à Paris. Une visite guidée, décrite avec acuité tout autant qu’avec amour pour les populations résidentes. Une leçon d’histoire conduite sous la houlette d’une intrigue qui fait la part belle à la constitution d’une police secrète et d’espions au service du pouvoir.
L’intrigue, intéressante dans ce qu’elle contient de la construction d’un État, sert de fil conducteur. Les mêmes « détectives » se retrouvent pour trouver les clés de mystères qui supposent rationalité et déductions holmesiennes. Pour appréhender la place de l’Église catholique dans cette curieuse période.
Une réussite dans ce mélange de références, du roman policier à la Conan Doyle ou Agatha Christie, reprenant ici le thème du meurtre en « portes fermées », à la mise en perspective historique.
Nicolas Béniès.
« Le complot des ombres », Paul Doherty, traduit par Elisabeth Kern, 10/18

Le coin du polar : Elmore James

Detroit (USA) dans toutes ses beautés automobiles

Elmore Leonard est le chroniqueur de la ville de Detroit, longtemps capitale de l’automobile. Dans cette ville sont nés à la fois le « hard bop », un retour aux sources du gospel, et le « hard rock » musique qui collait à la déstructuration de la ville due à la perte de son industrie principale. Les histoires de Leonard s’inscrivent directement dans celles de la ville, jusqu’à la représenter. « Swag » – le butin du voleur mais aussi, plus récemment, arrogance – est, d’après Laurent Chalumeau – auteur de la présentation -, le premier grand roman de l’auteur.
Deux voleurs à la tire veulent voler plus haut que leur ULM et se retrouvent dans la panade. Au prix de leur prise de conscience, ils arrivent péniblement à comprendre leur situation. Frank Ryan et Ernest Stickley Jr – prénoms choisis pour le titre de départ « Frank and Ernest », franc et honnête – sont des braqueurs de petits commerces. Ils réussissent dans ce business. Ils voudraient faire un gros coup et… vous aussi connaissez la suite.
L’intérêt réside dans le contexte urbain, dans la description de l’environnement social dans lequel baignent les deux voleurs. Ainsi que dans la musique qui les entoure, les enveloppe. L’empathie avec ces « losers » est quasi totale. Leur destin n’est pas maîtrisé, il dépend tout entier des rencontres et d’une ville en train de subir les débuts de la crise économique qui détruira l’industrie automobile et obligera Detroit à se transformer.
Nicolas Béniès
« Swag », Elmore Leonard traduit par Elie Robert-Nicoud, préface de Laurent Chalumeau, Rivages/Noir

Polar ? Grande littérature ? Pour Naples !

Ceci est une chanson d’amour.

Maurizio De Giovanni habite son commissaire, Ricciardi aux yeux verts étranges et au comportement qui l’est plus encore, et sa ville, Naples avec ses baisers de feu bien connus. Le fil conducteur est une initiation à la manière de jouer, de la mandoline bien entendu, pour accompagner une chanson d’amour et de désespoir rempli d’espérances, pour faire partager ces sentiments contradictoires face à l’être aimé.e. « Tu vas me faire souffrir mais comment t’échapper ? » Continuer la lecture

Polar milanais

Milan, mélanges de noir et de rose.

Alessandro Robecchi, qui n’a pas renié son passé – il fut «éditorialiste pour Il Manifesto -, dresse le portrait de Milan, une ville italienne considérée comme bourgeoise mais abrite des secrets redoutables. Il met en scène un de ces auteurs de téléréalité qui se pensent de gauche parce qu’ils analysent ce qu’ils proposent aux téléspectateurs comme de la merde mais qui font de larges audiences et eux gagnent beaucoup d’argent. Carlo Monterossi est de ceux là. Alessandro ne craint de se moquer de son personnage dont il souligne avec une verve sauvage et chargée de venin, tous les travers. Continuer la lecture

Le coin du polar coréen


Copieur ?

« Séoul Copycat » est un titre explicite. Séoul est le lieu où se déroule la scène, copycat signifie que le tueur en série copie les crimes commis par d’autres. Ici, le tueur est un policier qui ne supporte pas les crimes impunis faute de preuve et qui assassine de la même façon que l’assassin sorti libre ses victimes. Qui est-il ? C’est la question récurrente que va subir celui que la police nommera Lee Suyin – Suyin signifie prisonnier en coréen -, qui a perdu la mémoire et la vue dans un incendie criminel. Une mécanique bien huilée se constitue dans ce premier roman de Lee Jong-kwan, qui oblige le lecteur à suivre le déroulement de l’interrogatoire. Qui ment le plus ? Han Jisu, profileuse au service de Oh, chef de la police ou l’aveugle qui fait marcher son cerveau pour se comprendre et comprendre la situation ? Par un montage judicieux, il apparaîtra comme le Copycat et fera l’objet d’une réaction populaire violente. Le lecteur l’avait compris avant que l’auteur ne lui dise. Une manière de le satisfaire. Le retournement, logique après coup, le laisse heureux que la solution ne soit pas aussi simple que prévue. Continuer la lecture

Le coin du polar. Europe du Nord et La City

Le polar s’emmêle. Stefan Ahnhem décrit une société à la fois gangrené par le racisme anti losers et par les séquelles d’un autre âge, métaphore de la sociologie de ces pays froids et Pascal Canfin se voudrait auteur de polar pour décrire un monde de la finance sans foi ni loi sauf celle de « faire » le plus d’argent à court terme sur fond de tension géopolitiques.

Jeux de rôles meurtriers et un congélateur
L’Europe du Nord n’en finit pas de faire découvrir de nouveaux auteurs de polars souvent à la limite du thriller sans la mécanique du genre qui fait désespérer de l’écriture. Stefan Ahnhem est le dernier arrivé mais déjà il bat des records de vente, dans son pays, la Suède, et un peu aux États-Unis. « Moins 18° » est le dernier traduit en français. Une double enquête se déroulant des deux côtés du détroit d’Oresund séparant la Suède du Danemark avec une place particulière, on le comprendra, pour le ferry qui effectue la navette entre les deux rives. Le passage d’un pays à l’autre est un facteur d’extraterritorialité qui ouvre la porte à tous les excès en donnant un sentiment d’impunité. Continuer la lecture