Le coin du polar (1)

Une histoire des Etats-Unis : les sixties.

Les années 1960 sont des années de mort, l’assassinat de John Kennedy en 1963, celui de son frère, Robert le 6 juin 1968 et entre celui de Malcom X le 21 février 1965 et de Martin Luther King le 4 avril 1968 et de créations folles comme la musique soul, celle de James Brown d’abord et le free jazz qui cohabitent pour exprimer la rage, la colère contre cette société raciste et qui veut le rester. Malcom comme Luther King avaient compris le lien qu’il fallait faire pour le combat de classe et de race entre le politique, le social et la lutte contre la guerre du Viêt-Nam. Un programme qui dépassait les droits civiques pour les englober dans la mise en cause d’une société capitaliste embourbée dans la défense de ses intérêts particuliers. La ligne politique s’est incarnée dans le responsable du FBI, Edgar J. Hoover décrit dans toute sa plénitude par Clint Eastwood dans « Edgar J. ». Anti-communiste, raciste, homophobe – pourtant homosexuel -, le directeur du FBI faisait passer ses phobies avant la lutte contre le crime organisé. Continuer la lecture

Le coin du polar (2)


La guerre de 100 ans vue par des Angles – le nom des Anglais – habitants de Paris.

Jean d’Aillon poursuit les chroniques d’Edward Holmes et Gower Watson inspirées par Conan Doyle – il faut reconnaître l’intrigue – et habillées par les descriptions de la situation politique et militaire de la guerre qui se poursuit entre les armagnacs et les Bourguignons.
« La danse macabre » se situe en 1425 et voit Holmes – un clerc rappelons-le – et Watson s’affronter à leur ennemi redoutable, « le César du crime », James Moriarty qui se présente comme un mage pour faire couleur locale. Jean d’Aillon reprend la double fin de Doyle. Dans un premier temps il avait tué son personnage de détective un peu encombrant pour le réanimer ensuite sous la pression du public et de sa mère.
L’auteur sait réinvestir dans le contexte les intrigues de Doyle et en profite pour décrire vêtements, habitations, environnement tout autant que l’histoire de cette période pour le moins troublée. Jeanne d’Arc arrivera bientôt…
« La maison de l’abbaye », situé un peu avant, fin 1424, tient dans la rationalité de deux assassinats de femmes dans la même maison presque simultanément. Que s’est-il passé ? Qui est coupable ? L’une d’entre elle a été dépecée, l’autre nom. Etrange n’est-il pas ? Grâce à une loupe, Holmes expliquera ce double meurtre. Jean d’Aillon se laisse quelquefois aller à un cours d’architecture ou d’histoire du vêtement sans lasser le lecteur qui aime voir reculer la solution pour savourer ses intuitions.
Nicolas Béniès.
« La danse macabre », « La maison de l’abbaye », Jean d’Aillon, 10/18.

Des cadeaux à (se) faire.

Le Père Noël n’est pas toujours nécessaire pour faire des cadeaux. Toutes les périodes de l’année sont propices. Par les temps qui courent – et vite – il est nécessaire de se référer plutôt à la Mère Noël, c’est plus sur. Les cadeaux les plus importants ne sont pas forcément les plus chers ni les plus en vue. Il faut toujours se méfier d’un produit, d’un bien qui plait immédiatement. Il vaut mieux viser le moins évident, le plus hermétique pour un cadeau qui durera.
Mais ne gâchons pas le plaisir. Celui d’offrir bien sur. Un bon moyen de lutter contre la dépression qui vous prend devant la profusion de marchandises. Un cadeau, ce peut être un livre de poèmes. Il faut savoir y penser. Continuer la lecture

Le coin du Polar

Polar historique : entrer dans la « guerre des Deux Roses »
Paul Doherty, médiéviste dans le civil et auteur de plusieurs séries, nous entraîne avec ce nouveau « grand détective », Christopher Urswicke un peu aussi agent double, dans l’Angleterre de la Guerre des deux Roses, en mai 1471 pour le début de cette saga. Le personnage central est « La reine de l’ombre », titre de cette première enquête, soit Margaret Beaufort, mère du futur roi. L’ombre pour définir le pouvoir de cette femme qui met tout en œuvre pour sauver son fils et le faire accéder au trône. En 1471, les York triomphent dans le sang. Ils cherchent à supprimer tous les prétendants possibles qui pourraient mettre en cause leur légitimité et leur descendance. Continuer la lecture

Polar, l’Est raconte…

A l’Est que du nouveau.

Du côté de Varsoviee
Zygmun Miloszewski est salué, à juste raison à la lecture de « Te souviendras-tu de demain ? », comme un romancier qui compte. Il met en scène un couple de vieux amants mariés, Ludwik et Grazyna, vivant de nos jours à Varsovie. Par un mirage miraculeux, ils se trouvent reportés dans le temps, dans un Varsovie de 1963 sans rien perdre de leur mémoire de femme et d’homme de 80 ans. Le décalage est grand. Leurs souvenirs du temps de leur jeunesse ne leur servent pas totalement. La Pologne, Varsovie n’est pas tout à fait la même. Le pouvoir n’appartient pas au Parti Communiste qui se trouve dans l’opposition et offre, du coup, une alternative au pouvoir en place lié à la France. Les deux amants se perdront-ils totalement ? Rien n’est sur, l’incertitude reste le lot de tous les personnages qui tentent de surnager dans un univers décalé. L’uchronie, procédé à la mode – avec des « si », ce serait une autre Histoire – permet à l’auteur de dresser un portrait actuel de cet ville étrange qu’est Varsovie.
Une fois ouvert, l’intrigue colle au cerveau et le livre ne se referme qu’à la dernière ligne qui laisse encore l’esprit vagabonder pour essayer de saisir les données nécessaires à une explication rationnelle. Un travail obligé. Plongée dans Varsovie revue et corrigée est une expérience qui ne vous laissera pas tranquille. A lire de toute urgence.
N.B.
« Te souviendras-tu de demain ? », Zygmun Miloszewski, traduit par Kamil Barbarski, Fleuve éditions.

Et de celui de la Slovaquie.
Dans ce relatif jeune pays, issu de l’éclatement de la Tchécoslovaquie, le roman noir n’avait , paraît-il, pas de représentant, pas d’auteur. Arpad Soltesz, journaliste de son état, vient combler ce vide. Et de magistrale façon. « Il était une fois dans l’Est » est une saga complexe dont le centre est constitué par les agissements de la police secrète nommée « SIS ». Le révélateur de l’enchevêtrement des corruptions est, forcément, un journaliste qui mène l’enquête avec le concours de policiers qui se veulent intègres. Le point de départ, un enlèvement et un viol d’une adolescente qui trouve les ressorts nécessaires pour s’échapper. S’ensuit un, imbroglio de pressions, de détournements, d’accusations, d’arrestations, de juges truands, d’avocat véreux pour dessiner une fin de 20e siècle plus grise que noire et ouvrir la porte à un 21e siècle qui ne vaut guère mieux.
Soltesz, avec humour et un peu de distance, refuse la coupure des bons et des méchants. Les personnages apparaissent dans leurs contradictions, dans leurs rôles divers mariant le crime et la philanthropie. Il donne une image « grise » de la Slovaquie faite de trafics d’hommes et de femmes pour truander l’Union Européenne et ses subventions, via la communauté Tsigane, sans se préoccuper du sort des individus. Et si la police secrète était la seule à avoir le souci de l’ordre public, une morale même sans contrôle démocratique ? Question redoudable s’il en fut.
Souvent un peu lourd, indigeste dans la volonté de tout décrire, le roman se dévore pourtant tout en interrogeant sur le monde tel qu’il ne va pas.
La Slovaquie s’inscrit désormais comme un des pays importants du roman noir.
Nicolas Béniès
« Il était une fois dans l’Est », Arpad Soltesz, traduit par Barbora Faure, Agullo éditions.

Le coin du polar de l’été

Entre la fin et le début. Histoires noires de notre temps.

Portrait d’une Amérique profonde.
William Gray (1941-2012) est considéré, aux Etats-Unis comme le maître du « Southern Gothic », un genre qui mélange allègrement le noir avec des ingrédients tenant du grotesque ou du surréel venant en droite ligne de Faulkner et de ses personnages maléfiques dessinés par ce Sud des Etats-Unis toujours marqué par la guerre de Sécession. « Stoneburner » se partage en deux parties. « Thibodeaux », le nom de l’ami de Stoneburner, détective privé pour respecter les codes du roman noir, vit une drôle d’aventure, une sorte de rêve éveillé qui tourne au cauchemar et semble échapper à toute rationalité. La deuxième partie, « Stoneburner », vient apporter une apparence de raisons à une épopée maudite. En arrière-fond le traumatisme de la guerre du Vietnam qui avait réuni les deux amis.
Entrée dans le monde bizarre de William Gray pour approcher les codes de ce « South Side » comme on dit là-bas.
Nicolas Béniès
« Stoneburner », William Gray, traduit par Jean-Paul Gratias, Gallimard/Noir.

Histoire cachée du Havre.
Philippe Huet longtemps rédacteur en chef adjoint de Paris Normandie a voulu, dans « Une année de cendres », raconter l’histoire de deux truands qui ont tenu Le Havre de la fin de la seconde guerre mondiale à 1976. 30 ans de règne ! Qui s’achève dans le sang et les trahisons. Pour survivre, il faut continuer à avoir des projets de développement, quel que soit son âge. Dans le gangstérisme comme dans le business il faut savoir grandir sinon c’est la mort. Le capitalisme fait subir les mêmes lois à tous les protagonistes dont le but avoué est le profit. Drôle de morale pour une histoire étrange qui voit tous les personnages s’agiter en vain sous le regard d’un journaliste témoin de son temps.
Le Havre comme on le voit rarement.
N.B.
« Une année de cendres », Philippe Huet, Rivages/Noir.

Une saga argentine, tango et milonga.
Raoul Argemi, aujourd’hui journaliste, romancier et homme de théâtre, fut, en 1975, un des acteurs de la lutte armée contre la dictature. Cette expérience sert de toile de fond à ce roman, « A tombeau ouvert ». Il raconte 40 ans d’errance, de luttes, de reniements, d’amour fou entre Buenos Aires et Barcelone. Les changements d’identité pour se faire accepter et, finalement, le retour en Argentine pour retrouver ses « complices » et partager un trésor de guerre.
La mélancolie nappe les pages de cette histoire dans l’Histoire. Tout un pan de ces combats pour la démocratie et la révolution a été trop souvent oublié. Il faut prendre ce livre comme un torrent de mémoires, de souvenirs, comme une piqûre d’un 20e siècle qui a trop tendance à disparaître.
Un roman vrai.
N.B.
« A tombeau ouvert », Raul Argemi, traduit par Alexandra Carrasco, Rivages/Noir

Le coin du polar

Spécial James Lee Burke.

Dave Robicheaux, flic de Louisiane, est le personnage clé de l’œuvre de James Lee Burke, son double plus sans doute que ses autres personnages. Robicheaux c’est la Nouvelle-Orléans, sa corruption, ses ouragans – Katrina a laissé des traces durables – aussi sa musique bien sur, le jazz, le blues particulier de la Ville et sa générosité dans la violence et la sauvagerie. Burke a construit un personnage représentatif de la Ville, Clete Purcell. Trop pur, trop violent, alcoolique, remplit du sentiment naïf, évident de la fraternité. Un personnage entier qui ne fait la part de rien, loin de tout compromis. On aimerait le rencontrer. Il est possible de réaliser ce rêve entre les pages de ces romans de James Lee Burke. Continuer la lecture

Découvrir William R. Burnett


Un auteur laissé pour compte mais qui compte.

William R. Burnett, né à Springfield (Ohio), en 1899, a eu le choc de sa vie en arrivant à Chicago. La deuxième grande ville des Etats-Unis, la porte du Midwest, industrielle et corrompue, capitale de l’architecture mais aussi de la pègre dans les années 1920 – il arrive en 1927 -, années de la prohibition et de Al Capone. Le 18e amendement de la Constitution américaine interdisait de servir des boissons alcoolisées. Le mauvais alcool, Moonshine tel était son nom, proliférait, les fortunes aussi. Burnett, fort des travaux de l’école de sociologie de Chicago, mis en scène la Ville qui façonne les habitant-e-s et les formes d’intégration de ces populations rejetées, juive et italienne en particulier. Il écrira : « Je me sentais écrasé par sa taille, son grouillement, sa saleté, sa turbulence, sa vitalité frénétique. » Et c’est encore la sensation qu’elle donne sans oublier – et notre auteur ne l’oublie pas – le jazz. Continuer la lecture

Du côté des polars

Du Noir polonais.

Quel rapport entre la Colombie et la Pologne ? Entre une arnaque vieille comme le capitalisme : faire croire à un procédé nouveau qui va rapporter des millions et une série d’assassinats ? Le trafic de drogue bien sur – le titre l’indique explicitement « La Colombienne » – mais pas seulement. L’inspecteur Mortka est chargé de l’enquête. Il tâtonne, trouve des faits, relie certains points sans trouver qui déroule le fil. Le fin mot arrivera par un retournement surprenant mais logique, dialectique serait le terme juste. Découverte d’un auteur, Wojciech Chmielarz, ironique et humain, drolatique et sérieux jouant sur tous les stéréotypes culturels à commencer par le sexisme et les divisions sociales. En plus il tient le lecteur, accro à l’intrigue, accro au puzzle pour trouver qui est ce mystérieux «Polaco », un pseudo qui sent déjà la poudre, accro à l’entourloupe… Une plongée dans la Pologne d’aujourd’hui, ses start up, son capitalisme, sa corruption.
Un auteur qu’il faut suivre pour sa façon de se servir de l’actualité tout en prenant la distance nécessaire pour faire réfléchir… sur la mondialisation.
« La Colombienne », Wojciech Chmielarz, traduit par Erik Veaux, Agullo Noir

Du Noir en jaune

Premier polar sur le mouvement des gilets jaunes, « Les écœurés » mêle la description documentaire de cette mobilisation inédite dans une petite ville de Bretagne avec toutes ses ambiguïtés par le biais d’une galerie de portraits et une enquête policière. Le détective privé prend la forme d’un jeune lieutenant que le commissaire transforme en agent double pour espionner les gilets jaunes. Comme il se doit, il tombe amoureux et développe une empathie avec la mobilisation qui refuse tout chef, toutes structures tout en faisant trop confiance aux réseaux sociaux. Par petites touches, Gérard Delteil permet de comprendre les prises de conscience comme les trajectoires politiques diverses lié à cette révolte étrange. En conséquence l’enquête policière n’est pas assez développée même si les réactions des représentant-e-s de l’État sont assez bien cernées.
Nicolas Béniès.
« Les écœurés », Gérard Delteil, Seuil/Roman noir

La réalité plus noire que la fiction

Un scandale de la volonté de profit contre la santé des populations. Purdue Pharma, la famille Sackler, a commercialisé des opiacés – des antidouleurs – par le biais des médecins plus ou moins convaincus sur une grande échelle aux Etats-Unis provoquant une crise sanitaire majeur. Des reportages sur ce groupe ont été diffusés. Ce livre, « Addiction sur ordonnance », sous titré « La crise des antidouleurs » démontre la responsabilité de Sackler qui a planifié cette addiction. Un polar vrai sur un trafic de drogue légal qui rapporte plus que le trafic illégal. Patrick Radden Keefe est l’auteur du premier article dans le New Yorker en novembre 2018, complété par la situation française et une réflexion de Hervé Le Crosnier. Ce thriller appelle à des prises de conscience de la réalité de la loi du profit maximum et à des mobilisations.
Nicolas Béniès
« Addiction sur ordonnance », Patrick Radden Keefe, traduit par Claire Richard, C&F éditions

Le coin du polar

Aoste, seulement une ville de jambon ?

Pour la petite histoire, le jambon produit à Aoste s’appelle le jambon de Bosses et…ne fait pas partie de l’enquête du sous-Préfet – un sous-commissaire à la mode italienne – Rocco Schiavone, l’enquêteur récurrent de Antonio Manzini. Schiavone, obligé de quitter Rome à cause de sa manière hétérodoxe de faire son métier de policier et de ses amitiés dans des milieux interlopes, est muté à Aoste, ville provinciale où il étouffe bien loin de sa ville magique où il retourne régulièrement.
Au début de cette nouvelle traque, personnelle et policière, il se trouve prostrée dans sa chambre. L’assassinat, chez lui, de la compagne d’un de ses amis romains, l’a profondément bouleversé. Il était vraisemblablement visé. L’histoire est aussi celle de la sortie de sa dépression via le surgissement d’un nouvel amour et l’évanouissement du fantôme de sa compagne, morte, elle aussi, à sa place. Fantôme qui l’avait accompagné dans toutes ses enquêtes précédentes. Quelque chose est en train de basculer…
Un entrecroisement d’histoires qui prennent le temps d’exister, des personnages secondaires vivants et une enquête qui se traîne un peu pour donner l’impression de la durée pour décrire les injustices.
Un polar italien plus vrai que vrai. Il faut plonger dans « Un homme seul » pour saisir une partie des structurations de la société italienne. Tout y est, mafia comme corruption, bons sentiments et impuissance, pesanteurs bureaucratiques et passe droits pas très légaux.
Nicolas Béniès
« Un homme seul », Antonio Manzini, traduit par Samuel Sfez, Folio/Policier