JAZZ, Walter Smith III, saxophone ténor, propose sa relecture des classiques

Du trio au duo en passant par le quartet, « TWIO »

Sonny Rollins avait inauguré le trio saxophone/basse/batterie ; Walter Smith III en donne ici, dans « TWIO », sa version. Texan, il a fait sa formation à Boston – à Berklee – et est musicien professionnel depuis une quinzaine d’années. C’est le cinquième album sous son nom tout en participant à ceux du trompettiste Ambrose Akinmusire entre autres.
Depuis quelques temps, il se tourne vers les mémoires du jazz en reprenant des thèmes qui font partie intégrante de la culture américaine et au-delà. Il sollicite Monk, Freddy Grofe – l’arrangeur de l’orchestre de Paul Whiteman – pour ce « On the trail » qui se laisse reconnaître, Wayne Shorter qui, visiblement, l’a influencé, Gigi Gryce, compositeur qui avait un peu disparu des écrans et même Jimmy Rowles pour « The Peacoks », thème marqué par Stan Getz. Cette énumération montre la volonté de Walter Smith de visiter des époques, des styles pour lutter contre l’oubli tout en enrobant toutes ces compositions avec sa sonorité et sa personnalité.
Il ne se contente pas du trio. Sur « On the trail », il invite Joshua Redman pour partager le plaisir et échanger des idées en un quartet qui change aussi de bassiste par la présence de Christian McBride. Le duo suit logiquement, duo saxophone/batterie sur ce « We’ll be together again » qui se perd un peu dans les limbes d’un présent dur pour cette chanson un peu sentimentale.
Au total un album à la fois étrange dans la production actuelle mais qui permet d’ouvrir de nouvelles voies. Du passé, il n’est pas possible de faire table rase. Il est nécessaire de s’en servir pour construire un récit tourné vers l’avenir pour bousculer toutes les traditions tout les respectant. « TWIO » ne peut pas être ignoré.
Nicolas Béniès.
« TWIO », Walter Smith III, Whirlwind Recordings

JAZZ, Sarrazy & Rochelle

Un duo en technicolor musical

Comment, pour deux musiciens français insérés dans une culture envahissante, trouver une place dans les mondes du jazz eux-mêmes striés de références diverses et d’influences étranges ? Ces deux là, Marc Sarrazy, piano et Laurent Rochelle, clarinette basse surtout, un peu saxophone soprano ont choisi de se servir de toutes les mémoires pour construire une musique originale à force de ne pas vouloir l’être.
Le free-jazz, terme qui souffre d’une absence à peu prés totale de définition, est un des composants de ce dialogue. Il serait plus juste de dire que le cri est vital pour exprimer un monde qui se tourne volontiers vers la barbarie et que Eric Dolphy, plus que Coltrane, sert de pilier à la manière de se servir de la clarinette basse. Le blues, Bartok, Satie, Debussy, Ravel font aussi partie de ce voyage. « Chansons pour l’oreille gauche » – titre de l’album – laisse penser que l’oreille droite n’est pas sollicitée, si ce côté est celui de la force aveugle et des préjugés qui flottent, comme le disait Freud, sur la surface du cerveau. L’oreille gauche est plus ouverte, du moins il faut le croire.
La musique qu’ils proposent – avec le soutien pour certains thèmes de Anja Kowalski qui lit un texte de sa plume pour illustrer le projet, Alexei Aigui au violon et Cyril Bondi à la batterie – tient du patchwork, du collage pour susciter le rêve, des images perdues et prendre un plaisir qui ne se refuse pas et donne à l’ensemble une unité apparente.
L’énergie de ces deux musiciens/compositeurs est telle que personne ne peut résister à cette joie désespérée marque de notre époque.
« Chansons pour l’oreille gauche », Marc Sarrazy «  Laurent Rochelle, Linoleum Records distribué par Les Allumés du Jazz.

JAZZ, Henri Texier

L’ancien dans le nouveau.Et vice versa

Henri Texier a eu envie, après les concerts pour le 30e anniversaire du Label bleu, de reprendre quelques-unes de ses anciennes compositions, celles du temps de Salhani. Pour ce faire, redonner vie à ces musiques, il a structuré un nouveau groupe. Sébastien Texier est toujours au saxophone alto et clarinette et Manu Codjia à la guitare – qui semble chez lui – mais Vincent Lê Quang ajoute son saxophone ténor et son soprano aux fureurs des deux précédents pour les forcer dans des retranchements qui se sont construits jour après jour, concert après concert, comme Gauthier Garrigue sa batterie. Ce nouveau quintet pour sortir de toutes les ornières ou essayer. « Amir » semble dévoiler de nouvelles facettes, pourtant l’ensemble reste baigné dans les deux précédents albums. Les compositions anciennes y gagnent une nouvelle vigueur tout en laissant l’auditeur dans une atmosphère inchangée. Pour qui n’a pas fréquenté Henri Texier depuis ses débuts, n’est pas sensible aux changements de « feeling » de ces compositions. La cause se trouve, étrangement, dans les nouvelles compositions – « Sand Woman » qui donne aussi son titre à l’album, « Hungry Man », « Indians » – qui ne tranchent pas avec l’atmosphère des albums précédents.
On attend de Texier tellement que, lorsque la rupture n’est pas évidente, la déception affleure. Il reste le plaisir. Celui d’entendre un groupe homogène capable de dépasser souvent ses propres limites pour crier au monde qu’il temps que cesse la barbarie.
Nicolas Béniès
« Sand Woman », Henri Texier, Label Bleu distribué par l’Autre Distribution.

JAZZ, Théo Ceccaldi


Un violon sur le gaz et…

Théo Ceccaldi, violoniste, a fait sensation. Et il continue. Je me souviens de la première fois que je l’ai vu au festival Jazz sous les Pommiers à Coutances. J’étais sceptique. Un violoniste ! Oui mais quel violoniste. Le bruit et la fureur, la révolte, la sauvagerie de la musique. Tout ne passe pas sur le disque, bien sur. Comme souvent. Mais il en reste quelque chose.
« Freaks » – le terme était utilisé dans les « cirques » pour désigner des personnes anormales quelle que soit l’anormalité, un film porte ce titre – convient bien à l’histoire de Amanda Dakota qui sert de fil conducteur à cette musique composée par le violoniste. Lire la suite

JAZZ, Cholet & Darche

Poulenc, le jazz et la suite

« Le tombeau de Poulenc », le titre de cet album interroge. La réponse se trouve dans les notes de pochette pour apprendre que « dans la période baroque, le tombeau était composé en hommage à un grand personnage ou un collègue musicien, aussi bien de son vivant qu’après sa mort(…) ». Il s’agit donc ici de faire revivre Poulenc non pas en interprétant ses œuvres mais en s’inspirant de son écoute pour composer des thèmes jamais joués. Jean-Christophe Cholet, pianiste, Alban Darche, saxophoniste et Mathias Rüegg, chef d’orchestre sans Vienna Art Orchestra se sont associés et unis, pour les deux premiers, leurs groupes pour réaliser cet ouvrage. Lire la suite

JAZZ, De Bechet à Jaspar

Mémoires.

La mémoire du jazz se conjugue souvent au pluriel. Quelque fois même elles se télescopent pour faire surgir un futur qui le fait paraître totalement différentes. C’est une des raisons pour lesquelles les rééditions sont nécessaires. Pas n’importe lesquelles. Celles qui font l’objet d’un travail de mémoire, de poètes pour expliquer, mettre en scène le passé et en faire un lieu de possibles.
Jouer avec la mémoire, les mémoires, c’est le propre du jazz qui n’oublie rien. L’oubli est un gouffre. Là git sans doute la difficulté du jazz, l’inclure dans le murmure du temps.
La collection Quintessence dirigée par Alain Gerber nous propose deux plongées dans cette mémoire, Sidney Bechet d’abord, Bobby Jaspar ensuite, pour faire des rapprochements étranges et porteurs d’avenirs. Lire la suite

Jazz, Julian Lage

Retour vers le futur.

Le climat actuel, centenaire du premier disque de jazz oblige peut-on croire, est fait d’un retour vers les origines, le moment où rien n’est codifié, où tous les alliages, les collages sont possibles et ressentis comme nécessaires. Une sauvagerie que Darius Milhaud voulait retrouver. La sauvagerie de la création est une des manières de lutter contre la violence du monde. Manière de faire se rencontrer les révolutions du jazz, celle des premiers temps, de ces années 20 rugissantes, avec celle de ces années 60 appelée « Free Jazz », une sorte de libération profonde à la fois des codes, de tous les codes y compris ceux de la musique et du corps.
Julian Lage, guitariste découvert pour nous aux côtés de Gary Burton, ouvre ses compositions en emmêlant, avec une joie communicative façon de renouer avec la danse, les danses, à tous les vents des grands espaces de ces Etats-Unis d’Amérique qui semblent avoir perdu le goût de la liberté. La « country » prend toute sa place sans oublier les jazz, tous les jazz. Une sorte de souffle bleu qui emporte tout sur son passage. Au-dessus de tout, la guitare capable de tous les sauts, de toutes les acrobaties pour faire sentir la musique autrement. Le trio, habituel de Lage, Scott Colley à la contrebasse et Kenny Wollesen à la batterie (et un peu au vibraphone) habitent les compositions de Lage.
Le titre même de l’album, « Modern Lore », est à lui seul un programme. En forme d’oxymore : moderne s’applique aux connaissances traditionnelles et c’est bien cette réflexion qui est au centre de cette musique.
Nicolas Béniès.
« Modern Lore », Julian Lage, Mack Avenue distribution PIAS

Un simple trio…

…de jazz.

Un trio c’est une entité, une unité faite de diversité. Elle s’effeuille. Un-e contre (tout contre en même temps) deux ou un contre l’un et l’autre pour que chacun-e arrive à vivre sa propre vie sans pour autant faire de l’ombre aux autres soleils et se transcender pour faire sonner l’ensemble. Pour dire que rien n’est acquis, que la bascule pourrait intervenir à tout moment.
Ce trio là, Damien Groleau au piano, compositeur, entraîneur, Sylvain Dubrez, contrebasse et Nicolas Grupp, batterie, se situe entre toutes les influences de notre présent, entre classique et jazz. Pour l’art du trio, il est difficile d’éviter Keith Jarrett et l’influence principale qu’il revendique – comme Herbie Hancock, Chick Corea – Bill Evans. D’autres affluents sont perceptibles. Erroll Garner comme « découvreur » du jazz pour Damien, rencontré par l’intermédiaire d’un disque et on ne dira jamais assez quel grand pianiste fut l’Erroll. Eddie Gomez pour la rondeur, Gary Peacock sont des noms qui viennent à l’esprit à l’écoute du contrebassiste comme celui de Jean-François Jenny-Clark dont on ne parle plus assez. Roy Haynes, Kenny Clarke mâtiné de Jack DeJohnette – sans l’aspect un peu m’as-tu-vu que son jeu prend souvent – sont ceux qui résonnent à l’écoute du batteur. Références qui n’empêchent pas les trois de se pousser hors de toutes ces contraintes, de synthétiser tous ces échos sous la forme de jeux de mémoire.
« Jump » – saute –, titre de cet album, tient de la devise de ce trio. Sauter pour faire chanter les expériences, pour passer d’un style à l’autre, pour éviter la monotonie et la répétition. La musique atteint un « je ne sais quoi », pour employer un concept cher à Vladimir Jankélévitch, l’âme peut-être, pour susciter des couleurs qui tiennent aux bleus d’un jazz qui ne pourra jamais passer de mode. Il faut savoir entendre à la fois la mélancolie, très sensible dans le dernier thème, un standard, « You’ve Changed » qui doit beaucoup à Billie Holiday, et la joie de vivre une fois encore pour crier au monde que ce trio est là et qu’il est temps qu’il prenne sa place.
Comme souvent, une part de mystère dans la rencontre de l’auditeur avec la musique. Pourquoi ce trio nous fait-il voyager ? La rationalité ne suffit pas comme explication. Il se passe autre chose.
N’hésitez pas, entrer. Pour faire connaissance, pour découvrir, pour adopter.
Cerise sur la musique, le trio enregistre pour un label indépendant, Little Big Music, dont c’est la première incursion dans les mondes des jazz. Ce ne devait pas être la dernière.
Nicolas Béniès.
« Jump », Damien Groleau trio, Litttle Big Music distribué par Sony Music.

Jazz musique au présent

Ombre d’arc-en-ciel

Reggie Washington, bassiste, vit désormais en Belgique. Pour ce « Rainbow Shadow », volume 2, il a décidé de rendre hommage au guitariste Jeff Lee Johnson qui nous a quittés fin janvier 2013 alors qu’il devait se produire au festival « Sons d’hiver » de ce mois de mars 2013. Il avait 54 ans et était un habitué des concerts de jazz en France. De Philadelphie, il avait forgé le « Philly sound » de ces années 2000. Une synthèse de tous ces « sounds » qui ont constitué le jazz spécifique de la ville de Benjamin Franklin. Il faut dire que les ancêtres ont des noms célèbres à commencer par celui de Coltrane ou de Benny Golson. Lire la suite

Comme une définition du Jazz

Espérance.

Sylvain Cathala, saxophoniste ténor et compositeur ; a intitulé son dernier album « Hope », Espérance. C’est oser. Dans le monde qui se considère comme le nôtre, l’espoir est passé de mode. Un siècle après la révolution russe et les révolutions artistiques qui passaient par le jazz, le monde apparaît désenchanté. Il ne croit plus au Père Noël, il ne croit plus au changement, il reste bloqué dans un passé décomposé et recomposé.
Avec ses compères qui forment un septet, le compositeur veut à la fois dénoncer et proposer. La musique, surtout lorsque se veut en relation avec le jazz, s’abreuve au social et au sociétal. Il est difficile de ne pas être sensible au sang qui bouche notre vue, de cette histoire de guerre qui oblige à des migrations, à l’instar d’Enée héros grec et latin comme un pont entre les cultures, un pont nécessaire dans ces sociétés où les individus sont repliés sur eux-mêmes.
Il faut forcer l’espoir. A grands coups de guitare, celle de Marc Ducret, légèrement assagi tout en sachant être violemment doux – ménagés par le Fender Rhodes, tenu par Benjamin Moussay qui calme la logorrhée de l’instrument pour faire surgir des espaces de réflexion, le saxophone alto de Guillaume Orti se souvient des cris du free jazz qu’il oppose au sérieux du saxophone baryton – Bo Van der Werf – se servant de la basse de Sarah Murcia, un socle, et de la batterie de Christophe Lavergne.
Le tout bouscule quelques certitudes et oblige à repenser l’espoir.
Nicolas Béniès.
« Hope », Sylvain Cathala septet, Connexe Records