Comme une définition du Jazz

Espérance.

Sylvain Cathala, saxophoniste ténor et compositeur ; a intitulé son dernier album « Hope », Espérance. C’est oser. Dans le monde qui se considère comme le nôtre, l’espoir est passé de mode. Un siècle après la révolution russe et les révolutions artistiques qui passaient par le jazz, le monde apparaît désenchanté. Il ne croit plus au Père Noël, il ne croit plus au changement, il reste bloqué dans un passé décomposé et recomposé.
Avec ses compères qui forment un septet, le compositeur veut à la fois dénoncer et proposer. La musique, surtout lorsque se veut en relation avec le jazz, s’abreuve au social et au sociétal. Il est difficile de ne pas être sensible au sang qui bouche notre vue, de cette histoire de guerre qui oblige à des migrations, à l’instar d’Enée héros grec et latin comme un pont entre les cultures, un pont nécessaire dans ces sociétés où les individus sont repliés sur eux-mêmes.
Il faut forcer l’espoir. A grands coups de guitare, celle de Marc Ducret, légèrement assagi tout en sachant être violemment doux – ménagés par le Fender Rhodes, tenu par Benjamin Moussay qui calme la logorrhée de l’instrument pour faire surgir des espaces de réflexion, le saxophone alto de Guillaume Orti se souvient des cris du free jazz qu’il oppose au sérieux du saxophone baryton – Bo Van der Werf – se servant de la basse de Sarah Murcia, un socle, et de la batterie de Christophe Lavergne.
Le tout bouscule quelques certitudes et oblige à repenser l’espoir.
Nicolas Béniès.
« Hope », Sylvain Cathala septet, Connexe Records

Le Jazz là où ne l’attend pas

Une fusion porteuse d’avenir.

Rez Abbasi a déjà une longue carrière. Voir son site ou Wikioedia

Rez Abbasi est guitariste et joueur de sitar. Ses origines indiennes expliquent cette dualité. Dans son nouvel album, « Unfiltered Universe », il réussit le tour de force de fusionner ses cultures indiennes et le jazz, via l’influence revendiquée de Pat Metheny. Il a abandonné le sitar pour cet album qui lorgne résolument vers le jazz, loin des « musiques du monde », de cet assemblage qui se veut vendeur et ne réussit qu’à aseptiser toutes les musiques pour en faire un produit de consommation courante.
Rez Abbasi revendique toutes ses traditions, toutes ses mémoires pour les bousculer, les rendre vivantes capable d’inventer un présent. En compagnie de Vijay Iyer, pianiste essentiel de notre temps et de Rudresh Mahanthappa au saxophone alto avec lesquels il partage une formation commune, ils ne craignent de renverser les codes, d’aller vers l’inconnu. Ils ont des repères, dans le jazz, dans les musiques indiennes mais ils ont décidé de franchir toutes les barrières, notamment celles du collage pour proposer une sorte de dialectique de cultures, une sorte de choc pour construire une autre musique.
Il faut les entendre avec attention. Se retrouvent tout autant le jazz des années 1960-70, le son du sitar revisité, la rage lumineuse des grand-e-s du jazz, de tout le jazz – la batterie de Dan Weiss en témoigne comme la contrebasse Johannes Weidenmueller -, les métriques des musiques de ce pays à la culture immense et même, via le violoncelle de Elizabeth Mikhael, un soupçon de musiques dites classiques pour faire surgir des compositions originales de la plume du guitariste.
Nicolas Béniès
« Unfiltered Universe », Rez Abbasi, Whirlwind Recordings.

JAZZ, un trio

Plénitude.

Un trio, rien qu’un trio pour s’approprier les compositions de Billy Strayhorn, compagnon et alter ego du Duke à son entrée dans l’orchestre en 1938. Billy Strayhorn est un maître du spleen, une sorte de Baudelaire du jazz. Ses compositions mélancoliques, quel que soit le tempo, parlent d’un monde jamais trouvé, de ce monde qui se perd dans la ligne de l’infini.
Un trio, disais-je, alors qu’à l’origine, la plume de Strayhorn est au service de l’orchestre et de sa palette faite de musiciens spécifiques, autant de prima donna. Lire la suite

Jazz, Les vocalistes à l’honneur sur la Côte Ouest.

Un passé très présent.

Longtemps, la critique de jazz, française notamment, a fait fi d’une grande partie du jazz de ces années 1950 sous prétexte qu’il était « blanc » et provenait de la West Coast, de cette Californie idéalisée par ces États-uniens en quête de plages, de soleil, d’un Eden.
Boris Vian, en particulier, aimait beaucoup ce rôle, dénigrant Chet Baker pourtant proche parent de Bix Beiderbecke qu’il faisait profession d’aimer – il jouait dans son style – , ou Gerry Mulligan, saxophone baryton qui savait que le jazz était synonyme de liberté. La « West Coast » ainsi ne trouvait guère droit de cité. Les disques restaient dans les bacs, invendus, malgré les efforts de Daniel Richard, à cette époque chez « Lido Musique » sur les Champs-Élysées. Lire la suite

Jazz « Supersonic » Thomas de Pourquery

Vues de l’espace

Que faire lorsqu’un premier album devient « Meilleur Album de l’Année » aux Victoires du Jazz 2014 ? Dissoudre le groupe et aller voir ailleurs si la musique est plus étrange est une des solutions possible. Thomas de Pourquery y a songé pour son groupe « Supersonic » qui avait repris des compositions de Sun Ra dans le bien nommé « Play Sun Ra ». En réaliser un deuxième était un rêve de producteur mais pas celui du saxophoniste alto/chanteur qui voulait vivre de nouvelles aventures. Lire la suite

Jazz et pas Jazz : Ripcord

Accords communs

« The Volunteered Slaves » est le nom du groupe qui a maintenant 15 ans d’âge – comme le temps passe… Il vient de commettre un nouvel album qui veut faire éclater toutes les frontières, toutes les identités et convaincre des générations successives qu’il est possible de construire des références communes, des accords fraternels à travers toutes les musiques. Pour ce faire, Olivier Témine au saxophone ténor et soprano, Emmanuel Dupré au piano, claviers et programmation, Akim Bournane à la contrebasse et à la basse, Julien Charlet à la batterie et Arnold Moueza aux percussions se sont adjoint un slammeur de Chicago Allonymous, Mafé, Rapahaëla Cupidin, Indy Eka et Kiala Ogawa au chant sans compter les invités Emmanuel Bex à l’orgue, Hervé Samb aux guitares, Géraud Portal à la contrebasse et Stephan Moutot au saxophone ténor pour « The Gambler » qui ouvre cet album « Ripcord ».
Pour l’essentiel des compostions originales sauf trois « reprises » pour constituer des paysages qui se veulent de notre temps sans oublier le passé, la mémoire du jazz en particulier Roland Kirk qui ne s’écoute plus suffisamment ces temps-ci. Les environnements sont mouvants pour faire bouger les corps tout en interrogeant l’air du temps. Lire la suite

Jazz Manouche autour de la « Selmer #607 »

Du côté de chez Django…

Django Reinhardt ne peut pas mourir. Un film vient rappeler à la fois le guitariste et la déportation des Tsiganes dans les camps de concentration pour remettre dans l’actualité son héritage. Au festival de jazz de Coutances, un hommage lui a été rendu avec tout ce qu’il faut de vitesse d’exécution et de cœur par une partie de ceux qui sont réunis sur cet album.
Pour ce groupe, « Selmer # 607 » – le nom de la guitare fabriquée il y a tout juste 70 ans -, un groupe à géométrie variable, le répertoire varie en allant de Michel Fugain à Sonny Rollins en passant par Henri Salvador, mais le style général reste attaché bien évidemment à Django Reinhardt, au jazz dit Manouche.
Pour ce volume III, « Anniversary Songs », Adrien Moignard, Sébastien Giniaux, Rocky Gresset, Noé Reinhardt cède un peu de place au nouveau venu Antoine Boyer qui ne dépare pas, pour se partager la fameuse guitare au fil des plages.
Dans ce genre un peu trop sollicité ces derniers temps, un album fait la preuve qu’il est possible de convaincre de sa sincérité.
Nicolas Béniès.
« Anniversary Songs », Selmer # 607, Cristal Records distribué par Harmonia Mundi.

Jazz, pianiste et chanteuse Tamara Mozes

La Hongrie du jazz.

Le jazz parle-t-il hongrois ? Une langue philosophique prétend Imre Kertesz que le hongrois. Peut-il se transformer en un rythme ? La réponse de la chanteuse/pianiste et compositeure Tamara Mozes, pour son premier album, « Moozing », se résout souvent dans le scat avec des onomatopées empruntées aux sons de sa langue natale.
La difficulté de cette langue tient à sa faible diffusion. Il fallait bien se faire reconnaître et connaître et, de ce point de vue, composer avec l’anglais est nécessaire. Composer est à prendre dans tous les sens…
Elle nous parle de beauté, une beauté qui se forge, qui s’impose, de ritournelle de l’amour en passant par la marche du travail à la manière des 7 petits nains de Blanche-Neige façon Walt Disney et le « ping pong »… Un voyage qu’elle offre, qu’elle nous offre sans apprêts et sans artifices.
Il est toujours possible de trouver des références dans les voix féminines – elle cite Patricia Barber, Shirley Horn notamment – mais il vaudrait mieux évoquer un collage des voix « classiques » et des voix du jazz, de la pop et du rock. Il lui manque un peu de la décontraction lié au swing face à son éducation classique.
Un premier album qui se conjugue au présent et ouvre un champ futur ouvert vers des chemins différents. A écouter et à voir.
Nicolas Béniès.
« Moozing », Tamara Mozes, Yolk Music, distribué par l’Autre distribution.

Jazz pour rigoler

Expérimentations

Henri Salvador, invité de Daniel Filipacchi dans l’émission « Pour ceux qui aiment le jazz » entre janvier et juin 1958 – le temps était aux coups d’État -, s’était livré à quelques « challenges » proposés par le meneur de jeu. Mettre des paroles françaises sur « Little Darling » ou improvisé sur une contravention de Filipacchi ou un article de journal… « Mes inédits » – ceux de Salvador bien sur – n’est pas un témoignage impérissable mais un sourire que nous adresse le Henri des familles d’outre tombe. De quoi vous faire sourire pour vous conduire à lire sur un air de blues les journaux ou prendre à la rigolade les petits travers, les petits malheurs dont notre vie est souvent faits pour les dépasser et revenir au rire, le propre de Henri Salvador.
Nicolas Béniès
« Mes inédits », Henri Salvador, « La collection des grands concerts parisiens »/Frémeaux et associés.

Jazz pas forcément d’hier…

Retours en avant

Le nom de cet orchestre dévoile son projet, « Vintage orchestra ». Le premier album était u hommage à Thad Jones. Un hommage bienvenu. Thad n’était pas seulement un grand trompettiste, un des plus fins et intelligents de son temps – la notoriété de Miles Davis a laissé l’ombre s’écraser sur lui – mais aussi un compositeur et un arrangeur de talent. Le « Vintage » nous a laissés sans nouvelles depuis 8 ans. Diable ! Ce deuxième opus se veut rappeler la capacité de Thad à arranger pour Joe Williams d’un côté et de Ruth Jones de l’autre, respectivement en 1966 et 1968. D’où le titre et le sous titre : « Smack Dab in the Middle, the vocal side of Thad Jones ». Lire la suite