A une femme libre : la baronne Nica de Koenigswarter

Pour le jazz

Le jazz a son aristocratie construite sur le sol mouvant des reconnaissances collectives. Un Comte (Basie), un Duc (Ellington), une Impératrice (Bessie Smith), une Reine (Dinah Washington), un Président (Lester Young), une Lady (Billie Holiday et même un génie tutélaire, Louis Armstrong pour former une sorte de firmament étoilé, une succession de constellations, une tempête de sang bleu. Mais pas de Baronne – même s’il y a un Baron autoproclamé, Charles Mingus – du jazz. Non, la Baronne est une vraie, du monde « réel », loin des légendes apparemment, venue d’Europe, née Rothschild qui plus est, devenue par le mariage avec un Jules – c’est son prénom – de Koenigswarter. Rien ne la prédestinait à rencontrer sauf le jazz, sauf son amour de l’aventure, de la liberté et la lutte contre l’antisémitisme et le racisme.
Pour le monde du jazz, elle sera Nica ou Pannonica et pour l’éternité. Un film de Charlotte Zwerin, « Straight No Chaser », permettait de la voir aux côtés de Thelonious Monk. Sa petite fille, Nadine, avait contribué à la sortie d’un recueil étrange, « Les trois vœux des musiciens de jazz » (Buchet-Chastel) composé de photographies prises au Polaroid par Nica, assorties d’interviews de musiciens, les fameux trois vœux, qui permettaient d’éclairer des personnalités et de découvrir des musiciens oubliés. Lire la suite

Jazz Fincker/Touery quartet


Un travail de paysan, semer le passé pour récolter l’avenir

Des musiques oubliées un temps peuvent, soudain, se trouver affublées d’une actualité. Comme une re-naissance. Naissance qui est lié à un travail de fécondation avec toutes les musiques qui ont suivi. Ainsi en est-il d’un quartet mené par Keith Jarrett entre 1973 et 1977, en compagnie de Charlie Haden à la contrebasse, Paul Motian à la batterie et l’invraisemblable Dewey Redman au saxophone ténor, que label Impulse avait enregistré. Une musique actuelle de ces années étranges, faite de feux et de toutes le flammes de l’imagination, occultée par le succès public – un des albums les plus vendus au monde – du « Köln Concert » sous le label ECM. Ce quartet à la douceur violente se devait d’avoir une descendance. Il a fallu attendre. Lire la suite

Jazz, Une grande chanteuse, Cecile McLorin Salvant. Un grand orchestre.

Une grande chanteuse, Cecile McLorin Salvant

Un duo. Simplement.

Immédiatement, en écoutant ce duo voix, Cecile McLorin Salvant, piano, Sullivan Fortner , j’ai pensé à Ella Fitzgerald/Ellis Larkins (un de ces pianistes qui brillent dans cet art singulier, celui de l’accompagnement), un album Decca de 1954, « Songs in a Mellow Mood », tellement l’assurance et la confiance en elle-même de la chanteuse sont désormais installées. « Pure Ella » avait été de la réédition de cet album en CD. Au lieu de « The Window » – qu’il faut, bien sur, maintenir grande ouverte – Cecile aurait pu reprendre ce « Pure » tellement elle arrive à un point d’aboutissement de son art.
Pour dire qu’il est impossible de passer à coté de la fenêtre sans y jeter un coup d’œil et rester pénétré par la musique, par le travail de découpage du temps. Même lorsqu’elle chante en français – « j’ai le cafard » – son art reste marqué par le blues. Elle livre une version d’anthologie de la composition du pianiste Jimmy Rowles, « The Peacocks », pourtant interprétée par Stan Getz, en compagnie de la saxophoniste ténor Melissa Aldana. Lire la suite

Jazz, Hubert Dupont en réseau

Pérégrinations dans le temps et l’espace.

Dans ce monde construit sur l’éphémère, le versant de l’accélération du temps, il est nécessaire, vital de se permettre d’entendre les murmures du temps, de revenir vers ses mémoires et ses filiations.
« Smart Grid » – un réseau intelligent – propose cet arrêt sur la musique pour un voyage dans les interactions entre quatre musiciens qui se connaissent bien pour errer autour des jazz qui les ont construits. Hubert Dupont, bassiste aventureux ouvert à toutes les expérimentations, à toutes les cultures a composé un album qui se veut œuvre ouverte. Ses compagnons ont accepté les règles de ce voyage pour jouer avec les rythmes, les structures, les références pour perdre l’auditeur et se perdre avec lui dans des contrées peuplées de mélodies curieuses naissant des apports de chacun des quatre participants.
L’avidité de Denis Guivarc’h, au saxophone alto, la légèreté aérienne de Yvan Robilliard au piano et la batterie venant des profondeurs de la terre de Pierre Mangeard se combinent avec la contrebasse pendulaire de Hubert Dupont pour aborder les berges de rivières elliptiques peuplées d’interrogations et de conditions illisibles mais présentes.
Recomposer ce quartet plus de 10 ans après le premier album permet de combiner les différentes expériences de ces quatre là pour offrir une musique de notre époque qui a su conserver l’essentiel, la pulsation du jazz pour outrepasser le jazz lui-même et toutes les autres musiques venues d’ailleurs et chercher à créer une synthèse qui n’oublie rien.
Prendre le temps de partir à la recherche de notre présent, perdre son temps en des pérégrinations bizarres en dehors des autoroutes et, soudain, sentir le vent d’une liberté retrouvée.
Nicolas Béniès
« Smart Grid », Hubert Dupont, Ultrabolic, distribué par Musea.

Jazz et écriture automatique

Un projet fou de musique et de cinéma.

Une pochette qui interroge à la manière des créations des surréalistes

Ils étaient deux, trois peut-être. Le pianiste, Stephan Oliva, le producteur, Philippe Ghielmetti amateur de jazz et de cinéma aimant les projets étranges et Stéphane Oskeritzian, monteur en ondes et en images. Un projet fou ? Demander à Stephan d’improviser à partir de mots clés que les deux autres lui révèlent peu à peu. Un procédé emprunté aux surréalistes, sorte de « cadavre exquis » musical.
Le résultat : cinq heures d’improvisation sans relation directe, avouée avec le cinéma. « Cinéma invisible » est le titre de l’album qui s’imposait. Invisible pour le pianiste dans un premier temps, invisible pour l’auditeur obligé de faire appel à sa réserve d’images ou à en forger de nouvelles pour répondre à l’appel de la musique. Le monteur lui a écouté et réécouté pour séparer le bon grain, soit les rushes – pour employer le langage du cinéma -, de l’ivraie, ce qu’il retiendra, les images sonores d’un film à écrire. Qui s’écrit. Le scénario invisible est disponible. Avis aux amateur-e-s. Lire la suite

Jazz, François Bernat et Miles

Pérégrinations autour de Miles Davis.

« Hommage à la musique de Miles » est un titre d’album qui suscite d’abord le rejet. Encore Miles, toujours Miles ! Le cordon ombilical est fait d’un bois dont on ne fait pas de flûtes. Même Alexandre Le Grand semblerait incapable de trancher ce nœud gordien avec son glaive. A l’écoute des arrangements de ce quartet – devenant quintet sur trois titres – par le contrebassiste/leader François Bernat, on s’aperçoit d’avoir raté la subtilité que contient le titre non pas « hommage à Miles » mais « à la musique de Miles », glissement distancié qui fait toute la différence. Le groupe erre et nous fait zigzaguer à l’intérieur des compositions marquées par le génie du trompettiste/chef de groupe.
Bernat et ses compagnons, Frédéric Borey au saxophone ténor, Antonino Pino à la guitare, Olivier Robin à la batterie et Yann Loustalot lorsque le quartet s’élargit en quintet, ne copient pas. Ils laissent l’auditeur reconnaître le thème pour le faire entrer dans l’univers de Miles avec cette familiarité qui s’acquière au fur et à mesure des écoutes successives pour le perdre dans d’inquiétants méandres où il ne se reconnaît plus. Sensation délicieuse de s’égarer dans des contrées que l’on croyait connues. Une visite étrange de trois périodes davisiennes : les débuts avec Parker – « Milestones » -, le « Cool » – « Boplicity » -, le quintet avec Wayne Shorter – « Iris » – sans compter la rencontre avec Gil Evans et avec Jacky McLean pour ce « Little Melonae », le prénom de la fille de McLean, une des grandes compositions du saxophoniste alto new-yorkais.
Cet album est un aboutissement de concerts lors desquels les arrangements ont été rodés. Un véritable travail de studio trop rare en ces temps d’accélération forcenés. Prendre le temps est une des conditions de la réussite est une des manières de résister à cet air du temps souvent catastrophique
Prenez le temps de goûter cette musique qui joue avec le temps, contre le temps pour que la mémoire ne disparaisse pas tout en la conjuguant au présent.
Nicolas Béniès.
« Hommage à la musique de Miles », François Bernat quartet, D’Addario, rens : www.francoisbernat.com

John Coltrane : Retour vers le futur.

Double directions pour une seule session

Impulse, le label animé par Bob Thiele (1922-1996) dans les années 60 – surnommé le label de Coltrane -, publie « Both Directions at Once. The Lost Album », l’album perdu de John Coltrane, réalisé le 6 mars 1963, la veille de l’enregistrement d’un autre grand album du saxophoniste résultat de la rencontre avec le chanteur Johnny Hartman. Des faces qui se disaient perdues à jamais. Les discographies les plus complètes de Coltrane en font état en soulignant « masters perdus ». Il est possible d’ajouter perdus dans le déménagement du label vers la côte Ouest en 1967.
Les masters n’ont pas été retrouvés. Le miracle – c’en est un – provient de la sagesse de Rudy Van Gelder, l’ingénieur du son et propriétaire des studios, qui avait l’habitude de réaliser une copie pour la remettre aux artistes. Pourquoi si tard ? Ravi, le fils de John et d’Alice, l’explique dans le livret qui accompagne le CD, la copie se trouvait dans la famille de Juanita Naïma, la première épouse de John. Ravi Coltrane raconte cette histoire dans le livret qui accompagne l’album. Lire la suite

JAZZ. FESTIVALS IMMOBILES (2)

Construire des ponts.

Dans quel esprit étrange, visité par quels dieux, a pu germer l’idée de construire des ponts imaginaires – Across the Bridges – entre la France et les Etats-Unis, Chicago en particulier ? La réponse tient en un nom, Alexandre Pierrepont défenseur du « Champ jazzistique » – titre de son premier livre – flou et sans frontières, sans école, sans style, en un mot ouvert aux mémoires pour permettre la création. Son deuxième livre, « La Nuée » – aux éditions Parenthèses comme le précédent – proposait déjà un programme autour de l’AACM, association de musicien-ne-s de Chicago tournée vers la créativité.
Offrir les conditions de rencontres tel est la volonté de « The Bridge ». Lire la suite

JAZZ. Festivals immobiles (1)

Départ vers des contrées ignorées

Si vous ne pouvez aller aux festivals de jazz, il faut s’organiser pour que les festivals viennent à vous. Installez-vous confortablement et prenez des disques parus cette année. Lire la suite