Rencontres (3)

Quand le jazz rencontre les rebetiko, pour la danse et la transe.

Les musiques populaires, musiques de danse sont aussi représentatives de la culture d’un pays. Sous l’intitulé « Reinas del Mediterraneo », ARBF – Anti RuBber brAIN FactOrY – et Yoram Rosilio, bassiste et direction musicale de l’ensemble, proposent de faire renaître les rebetiko, chants de révolte de la Grèce des débuts du 20e siècle, chants aussi de forçats, de prisonniers qui restent présents sous des formes diverses dans la Grèce d’aujourd’hui.
Il fallait conserver la force des chants, leur message contestataire, espoir et désespoir mêlés, paradis artificiels et mondes réels opposés entre acceptation et résistance tout en les faisant entrer dans le 21e siècle. Se séparer du bouzouki apparaissait comme une nécessité, remplacé par Les saxophones – 2 ténors et 1 alto -, la guitare et la basse pour permettre à la chanteuse, Xantoula Dakovanou de s’élancer vers le passé pour écrire cette musique au présent.
Il ne faut pas hésiter à danser !
Nicolas Béniès
« Reinas del Mediterraneo, GRÈCE vol 1 », LFDS Records.

Rencontres (1)

Le jazz, la musique de chambre et le Brésil.

Quand une violoncelliste, Audrey Podrini, rencontre un percussionniste/batteur brésilien, Zaza Desiderio, il se passe de drôles de choses et, souvent de « Belles choses » dont il faudrait se souvenir, plus tard, une fois la musique évaporée. Violoncelle et percussions avaient besoin d’autres instruments pour exprimer leur synthèse des cultures qu’ils portent. L’appel a été entendu : le piano adjoint d’un moog, Camille Thouvenot, entre classique et Bill Evans, est venu apporter sa propre touche comme la clarinette, Vincent Perrier, situé dans ce même espace tout en faisant appel à la musique Klezmer, pour former un quartet qui donne du corps aux compositions dont les références font des vagues sur une mer renouvelée.
La voix du violoncelle – un instrument à la tessiture humaine – surnage, pour parler de nous, pour forcer les portes de cette étrange laide beauté qui inonde le monde et ne laisse d’autres possibilités que la fraternité et la sororité. Sinon c’est la barbarie.
Se souvenir des belles choses, le nom de ce quartet, « La & Ca » – la-bas et ici en brésilien -, le titre de cet album, est un moyen de combattre la laideur des futurs dictateurs qui encombrent la planète. La-bas et ici !
Nicolas Béniès.
« La & Ca », Se souvenir des belles choses, Inouïe Distribution.
PS : On se souvient que « Se souvenir des belles choses » est aussi le titre d’un film.

Rencontres (2)

L’Afrique, l’Égypte et la Belgique

Stéphane Galland est un batteur connu et reconnu. Il a beaucoup travaillé sur la musique des tambours, sur leurs voix et leurs secrets. Il a voulu plonger dans le passé à la fois de l’Afrique et de l’Égypte ancienne pour creuser « The mystery of Kem ». Kem, Noir, est le nom porté par le continent africain.
Il a voulu la rencontre entre les rites anciens et le jazz pour forger une forme de la modernité. Collage/fusion pour faire bouger les corps tout en envoyant des messages au cerveau. Il s’est entouré pour réaliser ce projet de jeunes musiciens belges qu’il a fait répéter pour les laisser s’approprier ces codes, ces manières d’être avant la musique. Au fur et à mesure de l’écoute, du déroulement de cet album-concept, le mystère s’épaissit. Si la référence à l’Afrique apparaît clairement dans les premières compositions – la flûte de Ravi Kulur y est pour beaucoup -, elle se fait moins présente ensuite pour laisser place au jazz, un jazz recomposé comme il se doit. La batterie, omniprésente, synthétise toutes les cultures de l’Afrique comme de l’Égypte, de la musique contemporaine comme celle de Coltrane ou d’Albert Ayler. Sylvain Deboisieux, ténor saxophone, Bram De Looze, piano et Federico Stocchi, bassiste savent se mouvoir dans cet univers étrange construit par le batteur.
Malgré quelques baisses d’énergie, « Kem » vous fera naviguer entre présent et passé pour se souvenir de toutes les cultures qui participent à la définition de notre humanité. Une rencontre vitale.
Nicolas Béniès
« Kem », Stéphane Galland, Out Note/Outhere

Jazz. Edward Perraud, batteur, renoue avec le concept d’album.

Partir vers d’autres mondes.

Un trio bête sur le papier, piano/contrebasse/batterie, classique. Un doute dés l’intitulé du leader, plus exactement du rêveur de la musique de départ, Edward Perraud. Le batteur a voulu former ce trio avec Paul Lay, pianiste qui n’en finit pas de faire la démonstration de son univers particulier en multipliant toutes les expériences et Bruno Chevillon qui sait tout des jazz, a tout retenu des modernités successives de cette musique et capable de faire référence sans jamais copier à tous les contrebassistes qui l’ont précédé à commencer par… Charles Mingus.
« Espaces », ce pluriel interroge. La lune et celui qui a marché dessus pour la première fois détruisant le rêve d’un satellite habité par nos fantasmes, les intervalles qui forment la musique, un autre monde à construire, la terre se détruisant… ? Le tout vraisemblablement et plus encore si vous faites confiance à votre imagination pour laisser libre vos émotions. Elles prennent tous les espaces pour habiter des compositions devenues collectives du trio qui ne se veut rien se refuser. La batterie, cet instrument du jazz, connaît tous les méandres des mémoires qui la constituent tout en sachant regarder vers l’avenir, vers le soleil qui brille d’un éclat inquiétant.
Edward Perraud a choisi ses compagnons de voyage pour explorer des terres tellement proches qu’elles en deviennent lointaines, pour visiter ces contrées d’une inquiétante familiarité. Il a voulu un album-concept comme obligeait la technologie nouvelle du 33 tours face au 78 tours. Le concept est changeant suivant que vous écoutez le CD ou le LP. Une expérience qu’il faut faire pour appréhender cette construction due à l’enchaînement spécifique des thèmes. Les photos du livret – signées Perraud – prennent aussi des significations mouvantes.
Signalons que « Melancholia » est en référence directe avec l’album « Money Jungle » qui réunissait Duke Ellington, Charles Mingus et Max Roach. Le trio nous mène de « Elevation » à « Singularity » pour dire que, pour se construire, il est nécessaire de passer par plusieurs étapes. La succession des compositions est pensée pour donner un sens supplémentaire à chacune, une manière de transcender chaque thème pour lui donner une autre dimension… dans l’espace.
Une facette inédite de Edward Perraud, un trio soudé.
Nicolas Béniès
« Espaces », Edward Perraud, Label Bleu, distribué par l’Autre Distribution

Jazz. Reggie Washington, contrebassiste, renoue avec l’acoustique

La modernité des classiques

Cet album, nous dit Reggie Washington, vient de loin, 2012 en l’occurrence. Il a été reporté à cause de la mort du guitariste Jef Lee Johnson et de l’urgence, pour le bassiste, de rendre hommage à son ami. Ce fut fait en deux albums.
« Vintage New Acoustic » arrive, malgré tout, à son heure. La débauche d’électronique suscite un retour vers l’acoustique. Sans doute pour lutter aussi contre notre environnement de robotisation et de « blockchain » qui pressure l’humain et ses émotions. La nouvelle acoustique va de pair avec le maintien du « groove », de ce balancement spécifique qui incite à la danse sans se séparer du swing, les pulsations du cœur. « Vintage » dans l’utilisation de compositions qui affleurent le hard bop – une superbe recréation à la basse électrique et à la contrebasse de Reggie -, le modal tourné vers le quintet de Miles Davis du milieu des années 1960 ou le Coltrane de « Afro Blue » (signée Mongo Santamaria) sans oublier l’orgue Hammond B3 ou les Beattles pour « Eleanor Rigby » que Washington transforme par le biais de deux contrebasses, en re-recording bien évidemment.
Bobby Sparks, piano, fender rhodes, synthétiseurs, Hammond B3, sait planter tous les décors, faire glisser les thèmes connus vers un inconnu déployant toutes ses fantaisies, Fabrice Alleman, ténor et soprano saxophone, tout en respectant ce qu’il doit à ses aînés – Coltrane, Shorter et Ayler – réalise une synthèse pour donner ce qu’il faut de modernité aux arrangements du bassiste et E.J. Strickland est un maître du temps pour dynamiter de l’intérieur la nostalgie et faire surgir un nouvel espace temps… pour rêver et danser sur le volcan proche de l’éruption qu’est devenu notre planète. Comme le dit le thème écrit par Reggie Washington qui ouvre et ferme l’album, « Always Moving » !
Un album nécessaire.
Nicolas Béniès.
« Vintage New Acoustic », Reggie Washington, Jammin’ Color.