A propos de virus…

Derrière le virus…

Le coronavirus est un révélateur – au sens photographique – implacable.
D’abord du néolibéralisme dans ses caractéristiques fondamentales : privatisation comme modalité de fonctionnement de la société avec comme conséquences la déstructuration des services publics et un développement anarchique faisant éclater les secteurs stratégiques tout autant que les fonctions régaliennes à l’exception des forces de répression. C’est le double aspect du néolibéralisme : la volonté de détruire la forme sociale de l’État – i.e. « le welfare state », État-providence – et s’orienter vers la forme répressive de l’État, une tendance qui trouve des résistances sociales importantes.
Ce constat est manifeste. La crise sanitaire est une crise du service public de santé. Tous les gens qui applaudissent à 20 heures devraient d’abord tirer ce constat des effets du néolibéralisme et se battre pour l’augmentation des crédits, revendications portées par les personnels de santé depuis plus d’un an par des grèves à répétition. Continuer la lecture

A lire

« Modernité » dit-il
Baudelaire a inventé le concept de modernité et le 19e siècle l’a conjugué. Les recherches se sont multipliées sur ce siècle fondateur d’un capitalisme libéral et néolibéral. Emmanuel Fureix et François Jarrige dans « La modernité désenchantée » proposent de « relire l’histoire du 19e siècle français. Une synthèse des travaux disponibles. L’éclatement des sciences sociales en plusieurs branches, la modernisation, les avant-gardes culturelles, les identités et tout autant la révolution et l’émancipation datent de siècle. Le concept de lutte de classes avec Saint-Simon et Marx se construit comme celui d’État et de société civile. La modernité détruit, un facteur de mal-être, et construit dans un processus renouvelé. Une réflexion nécessaire pour construire le 21e siècle.

« La modernité désenchantée », E. Fureix et F. Jarrige, La Découverte

Fantastique !
Keigo Higashino est un auteur – japonais – de polars dont les intrigues font la part belle aux tares de la société et aux préjugés qui empêchent l’individu de se réaliser. « Les miracles du bazar Namya » est une incursion dans le fantastique inscrit dans la réalité la plus quotidienne et même sordide pour un hymne à la fraternité. Le bazar a des vertus secrètes qui se découvrent et permet de dévoiler la capacité de chacun-e de se soucier de l’autre. Il fallait inscrire cette histoire dans le sur-réalisme pour la rendre crédible. Notre monde « réel » aurait-il abandonné toute velléité de fraternité ?

« Les miracles du bazar Namya », K. Higashino, traduit par Sophie Refle, Actes Sud

Mémoires d’Amérique, John Edgar Wideman

Entre noir et désespoir

John Edgar Wideman est un des grands écrivains des Villes américaines qu’il sait investir via ses ghettos noirs. Philadelphie marquée par la présence de Benjamin Franklin, Pittsburgh par son aciérie envahissant toute la ville dans le passé -, ont ouvert leurs cœurs à la plume de John Edgar. Il a su rendre hommage à Frantz Fanon et à tous les Africains débarqués sur ce sol américain par les Négriers pour devenir leur terre… restée inhospitalière malgré l’ancienneté de leur enracinement.
Pour ce recueil de nouvelles, « Mémoires d’Amérique », il se déplace à New York, particulièrement sur le pont de Williamsburg qui relie Manhattan – une île bordée par l’Hudson River d’un côté et l’East River de l’autre – à Brooklyn. Le pont est connu de tous les amateurs de jazz par le biais de Sonny Rollins, un saxophoniste ténor qui a transcendé le 20e siècle. Il avait fait du pont au début des années 1960, son lieu de répétition. Au milieu du bruit des voitures, des sifflets des cyclistes et des conversations des piétons se rendant à Brooklyn ou en venant. Sans parler des suicidaires qui veulent enjamber la rambarde ou des joggers courant d’un sens puis dans l’autre dans une tornade de folie improductive comme pour lutter contre la profitabilité, marque de fabrique de la ville qui ne dort jamais comme dit la chanson « New York, New York » du film de Scorcese au titre éponyme. Continuer la lecture

Des cadeaux à (se) faire.

Le Père Noël n’est pas toujours nécessaire pour faire des cadeaux. Toutes les périodes de l’année sont propices. Par les temps qui courent – et vite – il est nécessaire de se référer plutôt à la Mère Noël, c’est plus sur. Les cadeaux les plus importants ne sont pas forcément les plus chers ni les plus en vue. Il faut toujours se méfier d’un produit, d’un bien qui plait immédiatement. Il vaut mieux viser le moins évident, le plus hermétique pour un cadeau qui durera.
Mais ne gâchons pas le plaisir. Celui d’offrir bien sur. Un bon moyen de lutter contre la dépression qui vous prend devant la profusion de marchandises. Un cadeau, ce peut être un livre de poèmes. Il faut savoir y penser. Continuer la lecture

« Le premier Âge du capitalisme », tome 3 « Un premier monde capitaliste »

Quand le passé cogne sur le présent.

Alain Bihr clôt son monumental essai sur l’analyse historique, sociologique, économique, sociale de la formation du capitalisme dans la période 1415-1763. Il propose, dans ce troisième tome, à la fois une démonstration théorique des fondements du capitalisme et une vision du développement inégal et combiné du monde pour expliquer les centres mouvants de l’Europe, successivement le Portugal, l’Espagne, les Pays-Bas, la France et l’Angleterre et les « semi-périphéries ». Une revue pays par pays ou groupe de pays pour mettre en évidence l’ordre social : le poids de la noblesse et de la monarchie absolue et les révolutions qui permettent aux nouvelles classes sociales de prendre le pouvoir. C’est le cas de la révolution batave très peu mise en évidence dans beaucoup d’ouvrages. Une révolution oubliée. Continuer la lecture

Les réseaux sociaux, un outil pour les mobilisations ?

A propos de l’essai de Zeynep Tufekci Twitter & les gaz lacrymogènes

Analyse des printemps de la contestation.

Le monde, depuis les printemps arabes, connaît des secousses systémiques, de démolition de ce monde inégalitaire et corrompu. Partout les populations se sont mises en mouvement pour plus de justice sociale et climatique. La lutte contre la corruption des élites, pour les libertés démocratiques et des élections libres marquent de son empreinte cette forme inédite de l’internationalisme sans internationale mais avec les réseaux sociaux, arme de résistance qui permet au collectif de se faire individuellement au risque des fausses informations diffusées par les pouvoirs en place. Partout la répression fait rage de tous les nantis qui veulent conserver leurs privilèges au mépris des revendications populaires et au mépris de la vie humaine. Ces mouvements, à l’instar des « gilets jaunes » en France, sont « sans leaders » et s’organisent via les réseaux sociaux. Continuer la lecture

La France telle qu’elle ne va pas

une analyse du macronisme
Dans « La guerre sociale en France », Romaric Godin propose une analyse à la fois de l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron et de l’offensive néolibérale pour imposer la déstructuration du « modèle social » français qui a résisté, grâce aux mobilisations sociales, jusqu’en 2008. L’entrée dans la crise systémique a changé la donne. Les deux lois travail, la contre réforme de la sécurité sociale, particulièrement du régime de retraite, montre la stratégie qui se met en place. Le sous titre en forme d’oxymore dit toute la problématique : « Aux sources économiques de la démocratie autoritaire »…
Un premier livre pour ce journaliste à Médiapart qui fait preuve de beaucoup d’optimisme quant aux capacités de résilience des populations. Il n’est que de constater l’absence de réactions face aux remises en cause systématique du gouvernement des plus élémentaires libertés démocratiques dont celle de manifester. La mobilisation des « Gilets jaunes » à la fois vient au secours de la thèse de l’auteur et font la preuve de la confusion idéologique liée à la progression du néolibéralisme dans les esprits et de l’absence d’alternative, de projet de société.
« La guerre sociale en France », Romaric Godin, La Découverte

Le fascisme italien

Une analyse pertinente
« Contre le fascisme » est le titre générique des textes choisis de Camillo Berneri, anarchiste italien mort assassiné pendant la révolution espagnole en 1937. Il était aux premières loges. L’arrivée au pouvoir de Mussolini incitait à comprendre, à appréhender cette dimension barbare inédite du capitalisme. Il décrypte les conséquences du pourrissement de la société pour expliquer le coup d’Etat victorieux de cet aventurier. Stimulant.
NB
« Contre le fascisme », Camillo Berneri, Édition établie par Miguel Chueca et, pour la traduction française, par Marie Laigle, Philippe Olivera et Sarah Blandinières, Agone/Mémoires sociales

Comment va le monde ?

Comment être libre ?
La Turquie de Erdogan nous raconterait-elle notre avenir ? Le vide idéologique actuel est comblé par la référence à la religion et au nationalisme le plus éculé pour permettre la mise en place d’un programme qui n’a pas changé et qu’il faut nommer néolibéralisme. Paradoxalement, il s’agit toujours de s’insérer dans le processus de mondialisation actuelle qui fait la part belle à la richesse financière. L’arbitraire policier est une nécessité pour imposer ces politiques.
Particulièrement, depuis le coup d’État avorté de juillet 2016. Le pouvoir a multiplié les arrestations dans tous les milieux, des fonctionnaires aux cadres de l’armée en passant par les journalistes accusés d’être des putschistes. Il fallait faire taire toute opposition. Ahmet Altan, romancier, essayiste et directeur de journal, a fait partie de ceux-là. « Je ne reverrai plus le monde », des « Textes de prison », raconte son arrestation un matin, 45 ans après celle de son père, sans raison officielle. La prison, pour cet homme de 69 ans, a dû être un calvaire. Il conserve son humour et constate les tentatives dérisoires des gardiens.
Poète, il s’évade dans d’autres sphères faisant de l’imagination une des clés de sa liberté. Une grande leçon d’humanité. Il conte aussi sa rencontre avec le juge qui l’accuse, sans preuve, de tentative de putsch. Il est accompagné de ses avocats. La réalité fait bon ménage avec la fiction ^pour provoquer à la fois le rire et la peur. Continuer la lecture

« Les prophètes du mensonge », une étude publiée en 1949, en écho avec notre actualité

Une analyse du discours fasciste

Léo Löwenthal et Norbert Guterman ont joué un rôle essentiel dans l’élaboration théorique attribuée à la pensée critique de l’Ecole de Francfort transférée aux Etats-Unis au milieu des années 1930. En compagnie de Theodor Adorno et de Max Horkheimer principalement, ils s’essaient à construire à la fois des concepts pour appréhender la réalité du capitalisme et de ses formes culturelles comme les représentations psychosociologiques. Marx et Freud – particulièrement celui de « Malaise dans la civilisation » – sont sollicités pour construire un système éducatif qui permette d’éclairer les citoyennes et citoyens sur la réalité du discours démagogique qui s’appuie sur les préjugés surnageant à la surface du cerveau (Freud dixit). Paradoxalement, les préjugés survivent aux changements des modes de production, des systèmes. Les religions en sont un des vecteurs.
Le titre résonne. « Les prophètes du mensonge » évoque irrésistiblement Donald Trump, un des grands spécialistes des « fake news » et son utilisation des émotions pour faire passer son discours mensonger. Il n’est pas le seul. L’extrême droite sait aussi utiliser le langage codé, celui de l’antisémitisme comme celui du racisme. Sous titré : « Étude sur l’agitation fasciste aux Etats-Unis », les auteurs parlent du langage en Morse de l’agitateur fasciste. Il repose d’abord sur la constatation du malaise social et un monde hostile dans lequel agit un impitoyable ennemi… dont les faiblesses le rendent impuissant et qui est représenté par un archétype, le Juif ou l’Arabe.
Cet agitateur est un révélateur. Des crises du capitalisme – sans la référence au capitalisme écrit Horkheimer, il est impossible de comprendre le fascisme – comme de la menace latente qui pèse sur la démocratie.
Une étude qui pourrait servir de socle pour un renouveau des analyses d’un capitalisme vieillissant, d’une forme de capitalisme dépassée qui ne possède plus d’idéologie. l’absence de vision du monde des cercles dirigeants – gouvernement comme institutions internationales – conduit à une crise de civilisation qui passe par l’absence de légitimité des constructions passées, États comme construction supranationale. La crise de la démocratie fait le lit de tous les fascismes qui semblent répondre via des boucs émissaires, aux crises notamment politiques en proposant des formes dictatoriales. Les destructurations de la société, les reculs des droits, sociaux, collectifs minent la crédibilité des gouvernants qui se tournent vers le répressif pour conserver leur pouvoir préparant ainsi des lendemains qui déchantent.
Nicolas Béniès
« Les prophètes du mensonge. Étude sur l’agitation fasciste aux Etats-Unis », Leo Löwenthal et Norbert Guterman, traduit par Vincent Platini et Emile Martini, présentation d’Olivier Voirol, préfaces de Max Horkheimer (1949) et de Herbert Marcuse (1969), La Découverte.

Les faces cachées du discours sécuritaire.
La démagogie prend, dans notre monde moderne, un tour technologique. Élodie Lemaire dans « L’œil sécuritaire, mythes et réalités de la vidéo surveillance » a mené l’enquête sur le discours sécuritaire qui fait de la caméra le moyen de sécuriser l’ensemble des populations en prévenant le crime ou le délit. Elle a interrogé les utilisateurs de cet outil, soit comme partie prenante de cet œil soit comme consommateurs – pour le plus grand profit des sociétés privées – pour conclure sur les limites technologiques en mettant en lumière une « vision du monde » qui privilégie la protection sécuritaire au lieu des protections sociales pour construire une forme répressive de l’Etat qui vient prendre la place de la forme sociale. Sans compter qu’elle dessine une typologie des classes dangereuses, en l’occurrence les classes populaires des banlieues avec son lot de racisme. Le danger est là plus que dans « Big Brother ».
N.B.
« L’œil sécuritaire », Élodie Lemaire, La Découverte.