C’est déjà la rentrée (1)

La rentrée littéraire fait preuve d’un bel optimisme. 510 romans sont programmés, soit environ 30 de moins que la rentrée de l’an dernier. La COVID 19 ne gagnera pas ! Le message est clair.

Peinture des États-Unis en noirs.
A la manière de Soulages avec ses études sur les noirs, Colson Whitehead désormais écrivain reconnu et primé, poursuit ses investigations, à travers une sorte de docu-fiction, sur le racisme et ses conséquences dans la société américaine. « Nickel Boys », les enfants de Nickel Academy, terme de dérision pour une Maison de correction sise en Floride, est une description de cette Amérique des années 1960 qui fait d’un Noir un délinquant par définition, par nature. Elwood Curtis est un jeune homme qui part faire ses études à l’Université, pris en auto stop par un voleur de voitures Noir, il est condamné à la maison de correction où se pratique la ségrégation, les délinquants noirs sont séparés des blancs, et la torture pouvant entraîner la mort. Le jeune homme en fera l’expérience.
Elwood se liera d’amitié avec Turner pour essayer de résister à l’environnement fait d’arbitraire et de sadisme. Par un retournement logique, Elwood ne fera plus qu’un avec son ami. Continuer la lecture

C’est déjà la rentrée (3)

Vie de femme.
« La danse du temps » est un curieux roman. Le titre poétique ouvre grand nos yeux fermés sur les possibilités qui s’offrent à tout être humain.
Trois moments de la vie d’une femme américaine, celle de Willa Drake. Anne Tyler prétend, dans une note préalable, avoir une théorie : « une unique décision prise durant notre enfance quant à la personne que nous souhaiterions devenir, peut façonner notre vie toute entière ». Elle le démontre dans les trois premières parties de ce parcours. La mère de Willa quitte le domicile familial lorsqu’elle a 11 ans et sa vie de femme se conformera à ce contre modèle, surtout ne faire de peine à personne. Elle épousera celui qui la demande en mariage – elle a 21 ans -, se trouvera veuve à 41, se remariera en cherchant toujours à contourner les colères, la mauvaise humeur de son mari qui joue au golf et boursicote. Continuer la lecture

Vide-Poches

En ces temps incertains, la lecture est non seulement un moyen d’évasion mais tout autant un instrument de connaissance de soi et du monde extérieur. Les éditions en poche font souvent l’objet d’un ostracisme incompréhensible. Comme si ce format était lié à « populaire » et donc méprisable. C’est une erreur profonde. Les trésors sont innombrables. Vérification à travers plusieurs entrées.

Littérature
Contes pour jeunes filles intrépides (Babel)
Lorsque le héros du conte est une héroïne, la lecture se corse et ouvre des perspectives. Praline Gay-Para a ouvert les tiroirs de ces histoires, issues des contes et légendes du monde entier, qui indiquent que les luttes féministes sont inscrites dans la mémoire de tous les pays du monde. Il faut juste se donner la peine de les exhumer. Comme souvent, les femmes disparaissent du patrimoine culturel, comme si elles n’avaient jamais existées. Ces contes montrent que les jeunes filles sont des vaillantes combattantes.
« Contes pour jeunes filles intrépides », Praline Gay-Parra Continuer la lecture

Un premier roman, musical, « La dissonante »

Sortir des mythes de l’enfance.

Tristan, chef d’orchestre d’une petite ville, est en quête de l’interprétation parfaite, celle qu’il entend dans sa tête. Il n’arrive pas à tirer de l’orchestre ni des incarnations de Tristan et Isolde – l’opéra de Wagner – les sons tirés de son imaginaire. Il sombre dans la mélancolie à l’orée de cette soixantaine qui n’est plus l’âge de la retraite. Le sauvetage passe par l’amour – forcément – de Mathilde, une chorégraphe. Continuer la lecture

A (re)découvrir, George Axelrod

Portraits en forme de caricatures de l’usine à rêves.

George Axelrod (1922-2003), scénariste connu – notamment de « 7 ans de réflexion » avec Marilyn Monroe – s’était lancé, en 1971 avec « La température de l’eau » dans la satire de Hollywood, de ses acteurs – pas beaucoup de femmes -, réalisateurs et autres séides des studios. Harvey Bernstein qui emprunte beaucoup de traits à Axelrod, est auteur de théâtre, de poèmes, un auteur sans succès et qui consomme abondamment de la vodka. Critique littéraire, il laisse parler sa rancœur en vouant aux gémonies le premier roman – en fait une longue nouvelle – de Philip Roth, « Goodbye, Colombus » – Folio bilingue vient de le rééditer, pour savoir si Axelrod a raison. Jusqu’à la rencontre avec Cathy – qui fait penser à Marilyn – qui veut écrire un best-seller. A partir de là, le cinéma prend toute sa place. Le trait est acerbe même si le flou ou la double vision de l’alcool fait prendre de la distance. Drôle et méchant, des scènes restent dans la mémoire comme le fait qu’un acteur puisse se prendre pour son personnage. A découvrir.
Nicolas Béniès
« La température de l’eau », George Axelrod, traduit par Élodie Leplat, 10/18
« Goodbye Colombus », Philip Roth, traduit par Céline Zins révisé et présenté par Ada Savin, Folio/bilingue

Une romancière est née

Qui est coupable ? Comment survivre ?

Un accident de voiture. Qui est responsable ? Le conducteur ? Sa passagère, en même temps que son épouse ? Le hasard d’une route mouillée par la pluie ? La voiture dévale le bas côté et finit dans le ravin. La femme est morte, le mari, Ogui, est paralysé et ne peut pas parler. Il communique par le battement de ses yeux. « Le jardin » de Hye-Young Pyun, écrivaine sud-coréenne, nous plonge dans le cerveau de cet homme cloué à son lit qui veut survivre malgré tout. L’hôpital ne peut pas le garder – il faut libérer des lits -, Ogui se retrouve enfermé dans sa propre maison avec tous les souvenirs, les siens comme ceux de sa compagne. Se tissent les éléments d’une vie et d’une culpabilité de plus en plus évidente. La mère de sa compagne sera – ou non ? – le destin. Un roman dense de tout le vécu d’un pays qui fait de la réussite individuelle le nec plus ultra de la vie en société au détriment de l’existence des individus conduits à s’enfermer dans ce moule sans considération des autres. Une fois pris dans la spirale des pensées de Ogui, Hye-Young Pyun ne vous lâchera plus. Même si la fin est logique et un peu trop prévisible, cette autrice ne vous laissera pas tranquille. Une grande romancière.
« Le jardin », Hye-Young Pyun, traduit par Lim Yeong-hee avec la collaboration de Lucie Modde, Rivages/Noir

Dans Paris libéré

Enquêter au cœur du tumulte et de la barbarie

Hervé le Corre nous fait pénétrer « Dans l’ombre du brasier », le brasier du Paris de mai (les 18 et19 pour être exact) 1871. La Commune vit ses derniers instants. Les combattant.e.s veulent encore y croire pour construire une société fraternelle, libre. En face, les Versaillais. Thiers est aux commandes d’une armée vaincue par les Prussiens mais qui se retourne contre les siens. Sainte-Alliance des possédants contre les rêves, les utopies d’une population qui se bat pour toute l’humanité. Pas de suspense. Les massacres seront à la hauteur des peurs de ces bourgeois étriqués. La barbarie régnera en maîtresse exigeante.
Dans ce contexte de guerre, l’auteur place une intrigue policière : une jeune fille a été enlevée quasiment en pleine rue. Caroline est son nom. Infirmière bénévole, elle nous a fait entrer dans l’hôpital de fortune dans lequel meurent tous ces soldats de circonstances, assassinés par des tirs de canons qui sonnent le glas de toutes les espérances.
Ces journées de mai sont les dernières de la « racaille » comme disaient ces bourgeois petits et grands, assoiffés d’ordre. Hervé Le Corre nous enferme dans l’ombre pour décrire la macro barbarie et la violence individuelle du mal.
L’enquête à la fois atténue les descriptions horribles des assassinats commis par les Versaillais, des tueries de masse sans limite et construit un fil conducteur pour suivre l’enchaînement des événements avec un peu de distance pour éviter d’être transis par le bain de sang. Le scénario est plausible. Pendant les massacres la vie se poursuit. Les conflits récents en apportent la preuve tous les jours, comme la Commune donnait un avant goût des éclatements à venir.
Toutes les figures de la dépravation se sont données rendez-vous : l’argent, le sexe – le viol de fillettes – le goût du sang mais aussi les révolutions techniques – la photographie notamment – et… la volonté de se battre pour une société qui, enfin, sorte du capitalisme pour que les êtres humain.e.s vivent et non pas survivent. Un message qu’il ne faudrait pas oublier !
Hervé Le Corre, Dans l’ombre du brasier, Rivages/Noir, 22,5€
Nicolas Béniès

Chic, c’est la rentrée. (2)

Comme chaque année, et malgré tous les prophètes – qui ne savent prévoir que le passé disait Canetti – de la fin du papier, les sorties sont au-delà des forces d’un être humain raisonnable. Pour choisir, il faudrait lire toute la production, soit plus de 500 romans sans compter les essais et autres récits… Moins de publications, pourtant, que l’an dernier suivant les comptables. Les présentations ci-après n’ont pas d’autre but que faire la preuve de la diversité des imaginations. Continuer la lecture

Herman Melville (1819-1891), un révolté incarné par Moby-Dick

Mythologies américaines.

« Moby-Dick ou le Cachalot » fait partie des textes étudiés à l’école comme partie de la littérature mondiale, une raison suffisante pour ne pas le lire ou le relire. Herman Melville pourtant joua un rôle essentiel dans la construction des mythes adoptés par les Etats-Unis. Les références à la baleine blanche  – le blanc est la « couleur » de Melville – sont multiples et se retrouvent chez Hemingway comme chez Philip Roth. Il représente la première tentative d’émanciper les lettres américaines de la tutelle britannique. Continuer la lecture

Une saga américaine écrite par un Anglais

Le jazz, fil conducteur d’une histoire noire des Etats-Unis.

Ray Celestin, linguiste et scénariste britannique, s’est lancé dans une grande aventure. Raconter l’histoire des Etats-Unis du côté de leur face cachée, noire dans tous les sens de ce terme. Point de départ, la Nouvelle-Orléans en 1919, ses quartiers, ses activités économiques, son racisme et ses transformations dues à l’arrivée, après la guerre de Sécession (1861-1865), des « Yankee » transportant une nouvelle façon de vivre. Deux éléments dominent ce premier opus, « Carnaval », d’abord le déclassement des « Créoles » issus des familles officieuses des colons français. Ces « métis » avaient une place sociale singulière entre les colons blancs et les Noirs des bas quartiers. La « race » aux Etats-Unis structure la société. Les « Yankee » supprimeront le statut particulier des Créoles pour les considérer comme des Noirs. L’arrivée des nouveaux migrants, Siciliens pour la plupart, renforcera cette perte de reconnaissance. Continuer la lecture