Paris, capitale du jazz.

Viva Ella !

En cette fin des années 1950, début des années 60, le jazz est omniprésent dans la capitale française. Tous les jazz. Du traditionnel, Claude Luter faisait danser la génération qui répondait aussi à l’appel du rock, le bop restait présent, Lester Young enregistrait son « dernier message » avant d’aller mourir aux Etats-Unis, Sidney Bechet était une grande vedette de variété, le Free Jazz s’annonçait timidement avant de prendre toute la place et les concerts se multipliaient à l’Olympia en particulier. Franck Ténot et Daniel Filipacchi, grâce à la popularité de leur émission « Pour ceux qui aiment le jazz » sur la toute jeune radio Europe n°1, organisaient les concerts de 18 heures et minuit. Comme le rappelle Michel Brillié dans ses notes de pochette de cette collection « Live in Paris », Bruno Coquatrix, directeur de l’Olympia, avait besoin d’argent. Ces concerts de jazz venaient à point. Reconnaissons que le jazz lui devait bien ça. Le public avait cassé l’Olympia en 1955, pour la première fois – malheureusement ce ne sera pas la dernière – lors d’un concert de…Sidney Bechet.
Michel Brillié et Gilles Pétard avaient, pour Body and Soul, construit cette collection « des grands concerts parisiens ». Certains d’entre eux avaient déjà été publiés, d’autres sont inédits. Frémeaux et associés les repropose et il ne faut pas fuir son plaisir.
ellaLe dernier en date retrace les venues successives de Ella Fitzgerald de 1957 à 1962. Le personnel est remarquablement stable, sauf pour les extraits du concert de 1957. Norman Granz forcément co-organisateur avec Ténot et Filipacchi, inscrivait ces prestations dans une tournée de ses JATP.
Paul Smith partage le piano avec Lou Levy, Gus Johnson est le batteur de toutes ces performances, Jim Hall ou Herb Ellis sont les guitaristes. On se souvient de l’enregistrement réalisé en public à Berlin en 1960, « Ella in Berlin, Mack the Knife », dans lequel elle improvise sur ce thème de Kurt Weil en oubliant les paroles et chantant qu’elle a oublié les paroles… Pour cette réalisation, un Grammy Awards ! Elle avait répété cet oubli à Paris un peu avant et récidivera après.
Que dire de plus. Sinon la joie de retrouver Ella à un de ses sommets. Une joie sans mélange. Qu’il faut partager.
Nicolas Béniès.
« Ella Fitzgerald 1957 – 1962 », Live in Paris, la collection des grands concerts parisiens, coffret de trois CD, Frémeaux et associés.

Vibrer avec Doriz

Le vibraphone de Dany Doriz à des sauces différentes.

Deux albums de Dany Doriz, vibraphoniste en ligne directe hamptonienne (Lionel bien sur) et directeur du Caveau de la Huchette, un club sis 5, rue de la Huchette, qui fête ses 60 ans, viennent redonner une actualité à ce jazz qui se veut swinguant, populaire et dansant. Il a toute sa place dans nos cœurs et dans nos corps.
dany doriz et scott hamiltonLa rencontre avec le saxophoniste ténor Scott Hamilton promettait. Elle ne tien pas ses promesses, faute peut-être de répétitions. Ces deux musiciens possèdent beaucoup de choses en commun. Ils jouent dans le même style. Scott Hamilton avait surpris au début de sa carrière. Il se présentait comme un Ben Webster moderne. Il illustrait le « mainstream », une sorte de courant principal et ce en pleine vogue du free jazz. Jacques Réda, il m’en souvient, avait apprécié cet air frais.
Dans ce « Scott Hamilton plays with The Dany Doriz caveau de la Huchette orchestra » la magie n’opère pas. Pourtant, les musicien(ne)s réunis ici ne déméritent pas. Que ce soit Dany Doriz, Philippe Duchemin au piano, Patricia Lebeugle à la contrebasse ou Didier Dorise à la batterie sans que personne ne trouve vraiment sa place. Le batteur semble en décalage et Scott Hamilton donne l’impression de compter les points. Il reste une version de « Que reste-t-il de nos amours » qui fait irrésistiblement penser à celle de Guy Lafitte dans un album consacré à Trenet. Même l’apport de Ronald Baker à la trompette ou Marc Ducret à la guitare pour quelques titres n’arrivent pas à sauver l’ensemble.
Qu’on ne se méprenne pas, la musique est agréable mais il manque l’étincelle attendue d’une telle rencontre.
dany doriz bbLa réussite est au rendez-vous du « Dany Doriz Big Band ». Par on ne sait quel sortilège tous les musicien(ne)s – et ils sont tous là à l’exception de Philippe Duchemin et Marc Ducret « remplacés » respectivement par Patrice Galas qui double piano et orgue et par Manu Dibango, au saxophone, très à son aise – retrouvent leur place. Le batteur est en face et fait effectivement penser à Sam Woodyard pour mener à la baguette ce grand orchestre. Les thèmes viennent soit du grand orchestre, mais aussi du sextet, de Benny Goodman, soit du Bechet français, soit, évidemment, de Lionel Hampton ou encore Duke Ellington ou Count Basie et sont appropriés par l’ensemble. En prime, « Dany Blues Big Band » qui provient d’un enregistrement de 1966.
Une musique allègre, gai qui fera danser. Que demander de plus.
Nicolas Béniès.
« Scott Hamilton plays with the Dany Doriz caveau de la Huchette orchestra », « Dany Doriz Big Band featuring Manu Dibango and Ronald Baker », Dany Doriz, Frémeaux et associés.

Du jazz de toujours…

Une manière de faire et souvent de bien faire…

Drôles d’oracles

oracles du phonoUn groupe qui s’appelle « Les oracles du phono » ne peut que jouer un jazz que l’on dira d’hier si ces musiciens n’arrivaient pas – par un miracle qui ne doit rien au pape – à le rendre au présent. C’est leur musique. Ils s’y sentent à l’aise et ça s’entend. Ils ont décidé de reprendre quelques thèmes du jazz de ces années 1920-30 peu joués, peu sollicités. Il apparaît que c’était dommage. Le titre générique de cet album l’indique, « Cryin’ for the carolines » signé notamment par Harry Warren soit un des grands compositeurs de Broadway.
Leur redonner vie permet à Nicolas Fourgeux, saxophone alto, ténor et clarinette et ses compagnons – Jacques Sallent au cornet, Vincent libera au trombone, Jean-Pierre « Max » Carré au banjo, Mathieu Branconi au sousaphone et, en invité, Stan Laferrière à la batterie – de faire œuvre de mémoire en même temps qu’ils font la preuve de leur amour pour ces compositions. L’autre invité, indispensable pour faire surgir le plaisir en même temps que le rire pour imposer la distance et l’ironie nécessaire, Daniel Huck est toujours le scatteur fou et saxophoniste alto pour donner à ces airs d’hier un parfum d’aujourd’hui.
Une musique du plaisir par des musiciens qui en prennent autant qu’ils en donnent.
Nicolas Béniès.
« Cryin’ for the carolines », Les oracles du phono, Frémeaux et associés.

Pour le mélange passé/présent

Un groupe français, « Les Mains Sales », fusionne les présents.

« Les mains Sales » ? Un nom curieux pour un groupe qui se veut franchement moderne. Référence, bien sur, à la pièce de Sartre qui parle de la responsabilité et de la liberté assumée, consciente. Sartre qui, de nos jours, n’est pas vraiment en odeur de sainteté, si le Pape François peut me permettre cette image.
Cet emprunt est parlant. Il signe la volonté de ce groupe, un quartet qui s’étend, revenir aux sources, ne pas oublier le passé pour construire un présent multiple. Alix Logiaco, piano, Antoine Brochot, basse, Sébastien Grenat, batterie et Léo Sevyor, vocaliste, veulent rompre avec les facilités d’aujourd’hui, la musique électronique qui passe en boucle et évite d’évoquer les grands musiciens du jazz qui ont échafaudé les soubassements du hip hop.
Ils ont choisi d’une part de publier des EP – en CD, un équivalent du 45 tours d’antan – de 4 titres, une bonne idée pour éviter d’émousser l’attention de l’auditeur tout en présentant leur travail.
Le dernier EP, « Expansion », se veut ce lien entre passé et présent par l’intermédiaire d’une reprise du rap mais surtout par le brouillard de jazz qui fait l’originalité de ce groupe. Dans le même temps, ils s’élargissent par l’adjonction d’une chanteuse, Kelly Carpaye pour un premier titre qui devrait faire un succès, « Perfect land », un titre dans la lignée, ironiquement, du thème de la pièce de Sartre.
Les paroles sont explicites. Elles font le plus souvent référence au jazz, à Miles Davis en particulier, pour regretter les orientations actuelles du hip hop. A juste raison, le jazz est mémoire et elle est nécessaire pour jeter un orteil dans le futur.
Une nouvelle voie ? Pour ce qui est des supports ils sont bien dans l’air du temps, CD et Vinyle.
Nicolas Béniès.
« Expansion », Les Mains Sales, coproduction avec le label Back To Paradise, www.lesmainssales.fr

Hommes et problèmes du jazz

Un classique.

La France et le jazz, une histoire d’amour. Dans aucun autre pays, mis à part les Etats-Unis bien sur, le jazz n’a eu autant d’influence et de présence. Les surréalistes, à commencer par Michel Leiris, ont fait de cette musique-art-de-vivre l’étendard de leur révolte dans l’entre-deux-guerres. Charles Delaunay a créé le label « Swing », le seul label uniquement consacré au jazz en même temps que la revue Jazz Hot. Il faut aussi le premier discographe.
André Hodeir hommes et problèmes du jazzAndré Hodeir (1921 – 2011), après le seconde guerre mondiale, en 1954, a publié un essai qui reste un grand texte sur le jazz comme sur la modernité « Hommes et problèmes du jazz » – première édition chez Flammarion – que les Parenthèses vient de rééditer. Il n’était plus disponible en français alors qu’il connaît des rééditions successives de l’autre côté de l’Atlantique. C’est la première analyse musicologique à partir des enregistrements, seule façon d’aborder l’histoire du jazz. André Hodeir fut d’abord violoniste sous le nom de Claude Laurence pendant la période de l’Occupation puis compositeur et, enfin, écrivain.
NB
« Hommes et problèmes du jazz », André Hodeir, éditions Parenthèses.

Prolégomènes d’une œuvre

Beckett avant la consécration, incertitudes, hasard et nécessité.

Saluel Beckett correspondance tome 1Samuel Beckett tient une place similaire à celle de Maupassant dans la littérature du 20e siècle. Un des créateurs du théâtre de l’absurde – que personne n’a su réellement définir, tellement notre environnement est dominé par l’absurdité – avec « En attendant Godot », il a su, pour son œuvre romanesque, s’inspirer de Joyce et de Proust tout en les digérant pour arriver à son propre univers. Les « Lettres 1 » permettent de cerner la trajectoire du jeune Beckett. Elles couvrent les années « 1929 – 1940 ». Il découvre « Ulysse » de Joyce, écrit des poèmes, des essais et se balade entre toutes les langues – il en parlait 5 couramment – pour forger des mots valises comme sa propre mémoire. Une somme épistolaire mise dans son contexte par les responsables de cette édition.
N.B.
« Lettres I, 1929 – 1940, édition établie par George Craig, Martha Dow Fehsenfeld, Dan Gunn et Lois More Overbeck, traduit de l’anglais par André Topia, Gallimard, 803 p.

Une œuvre originale.

Inclassable, Maupassant reste une référence.

Maupassant vontes et nouvellesGuy de Maupassant(1850-1893) fut entièrement de son temps. Toutes ses « Nouvelles et Contes » – 281 sur un total de 300 – réunis dans ce « Quarto » en témoignent. Ses romans, il en publie 6, sont plus ambitieux tout en digérant l’air du temps, de son temps, cet esprit tellement volatile que Hegel nomma « Zeitgeist » pour en faire un concept de l’esthétique. La guerre de 1870 est omniprésente dans ses conséquences, dans l’amertume qu’elle véhicule comme le souvenir de La Commune que toute la bourgeoisie française voudrait oublier. Un nouveau monde est en train d’éclore, le monde bien représenté par Jules Ferry, à la fois l’Ecole pour tous – pour toutes, il faudra attendre – et la colonisation. La IIIe République est remplie, c’est un sujet en tant que tel, de scandales. Lire la suite

Basculement d’un monde

La crise systémique du capitalisme ouvre une période d’incertitude

Le monde qui s’est construit depuis la fin de la seconde guerre mondiale est en train de sombrer. Le capitalisme connaît une période de mutation fondamentale. Il est obligé de se révolutionner pour continuer à vivre. Les formes anciennes ne sont plus adaptées à la nouvelle réalité du monde. Les crises s’emmêlent. Crises financière, économique, sociale mais aussi culturelle, écologique avec une mention particulière pour la politique. L’action politique n’est plus légitime faute d’un récit d’avenir. Les politiques économiques d’austérité bouchent le futur. Elles sapent la légitimité des États.
nouvellesguerres« Nouvelles guerres », titre de l’Etat du monde 2015, insiste sur les causes de ces guerres « non classiques » comme celles du Moyen-Orient, « fusionnant totalement le social et le politique » et « dérivent d »un échec de l’Etat » comme l’écrit Bertrand Badie. Il ouvre ainsi la porte à de nouvelles réflexions. Les auteurs insistent sur les crises sociales, notamment à la montée des inégalités, comme vecteur de ces nouvelles guerres qui ne pourront être gagnées que sur le terrain politique et social.
« L’économie mondiale 2015 », du CEPII et « L’économie française economie20152015 » de l’OFCE font la preuve que les prévisions deviennent aléatoires tellement les facteurs géopolitiques se mêlent à l’analyse de la conjoncture économique. Les risques sont visibles, de la déflation – le CEPII préfère parler de « lowflation » -, de la crise financière et d’une dépression toujours à l’horizon.
Dans ce monde en mutation, « les pays émergents » donnent l’impression de résister à la crise en connaissant des taux de salamacroissance importants. Peut-on déterminer une homogénéité des « BRICS » – Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud ? Pierre Salama dans « Des pays toujours émergents ? » répond à cette question et à d’autres dans ce petit livre issu de la collection « Doc en poche » de la Documentation française. Une synthèse qui permet de comprendre les transformations dans la division internationale du travail et, par-là même d’appréhender la dimension de la crise actuelle.
Nicolas Béniès
« « Nouvelles guerres. L’état du monde 2015, sous la direction de Bertrand Badie et Dominique Vidal, La Découverte ; « L’économie mondiale 2015 », CEPII, « L’économie française 2015, OFCE, Repères/La Découverte ; « Des pays toujours émergents ? », Pierre Salama, Doc en poche/La documentation française.

Un Marx tendance Karl

Lecture(s) de Marx.

Daniel Bensaïd (1946-2010) s’était lancé, en 2009, dans l’écriture de cette introduction, qui se veut ludique, à la pensée de Karl Marx. Il s’est fait aider par Charb qui construit des contrepoints plus qu’il illustre. Elle est aujourd’hui rééditée. On a souvent l’occasion de le dire dans ces colonnes, Marx fait un retour en force dans ce monde peuplé d’incertitudes. Un Marx étrange qui se trouve souvent interrogé par les transformations actuelles du capitalisme. Comme l’avoue Étienne Balibar dans sa préface à la réédition de « La philosophie de Marx » (La Découverte/poche) ce travail de synthèse publié en 2001 n’aurait pas été possible aujourd’hui. Bensaïd contourne l’obstacle en répondant à quelques questions clés pour ouvrir quelques pistes et alimenter la réflexion. Marx ne peut être qu’un point de départ. Le Capital, comme le note l’auteur, n’est pas abouti, il constitue un « work in progress » qu’il faut faire vivre en confrontant méthode et concepts à la réalité du monde.
N.B.
« Marx [mode d’emploi], Daniel Bensaïd, illustrations de Charb, La Découverte/Poche.

Le coin du polar

Traumatismes

Commémoration du 100e anniversaire de l’ouverture de la première boucherie mondiale oblige, les auteur(e)s de polar se penchent sur cette période pour insister, chacun(e) à leurs façons sur les traumatismes de la guerre et l’impossibilité de rompre avec ses souvenirs. Comment se réinsérer ? Comment vivre ? Ces questions ne sont pas propres à la guerre de 14-18.
Thierry Bourcy, par l’intermédiaire de son « grand détective » Célestin Louise, a fait revivre les sang, la boue, les meurtres dans les tranchées. L’ensemble de ces enquêtes a fait l’objet d’un folio/Policier spécial « Célestin Louise, flic et soldat dans la guerre de 14-18 ». Dans « Le crime de l’Albatros », l’action se situe au Printemps 1919, six mois après la signature de l’Armistice. Un producteur de cinéma russe, ce nouvel art qui commence à faire florès comme le jazz, est retrouvé mort. Le passé militaire d’Alexandre Mekinoff est la clé de cette affaire. Une replongée dans les champs de bataille…
Elizabeth Speller, pour son premier roman « Le retour du capitaine Emmett », conte, à son tour, l’enquête d’un survivant sur son ami d’enfance qui se serait suicidé. La prise de conscience est d’abord celle de l’enquêteur, prise de conscience de son propre vécu. Son environnement est composé de morts ou de handicapés. Comment se construire un avenir ? UB roman qui se veut complet avec une histoire d’amour, de réinsertion mais un peu trop bavard et un épilogue qui ne s’imposait pas. Le lecteur avait compris. Elle insiste, par contre justement, sur les fusillés soi disant déserteurs de ceux qui avaient affiché leur peur ou qui avaient fui ou s’étaient révoltés. Les cours martiales ne chômaient pas.
Odile Bouhier, poursuivant sa saga de la construction de la police scientifique à Lyon, met en scène les effets déstructurants de la guerre sur des personnalités. Pas vraiment d’histoire dans « La nuit, in extremis » mais des descriptions quasi cliniques des traumatismes post guerre. Dans le même mouvement, elle prend en compte les progrès de la science pas assez rapides cependant pour sauver les patients. L’enquête est plus sur le commissaire Kolvair, un des héros récurrents de cette série, que sur le meurtrier lui-même. Le meurtre oblige le commissaire à prendre la mesure des marques de la guerre sur sa personnalité.
A lire pour éviter de commémorer sans réfléchir…
N.B.
« Le crime de l’Albatros », Thierry Bourcy, Folio/policier ; « Le retour du capitaine Emmett », Elizabeth Speller, traduit par Bella Norac, 10/18 ; « Minuit, in extremis », Odile Bouhier, 10/18 Grands détectives