« Le premier Âge du capitalisme », tome 3 « Un premier monde capitaliste »

Quand le passé cogne sur le présent.

Alain Bihr clôt son monumental essai sur l’analyse historique, sociologique, économique, sociale de la formation du capitalisme dans la période 1415-1763. Il propose, dans ce troisième tome, à la fois une démonstration théorique des fondements du capitalisme et une vision du développement inégal et combiné du monde pour expliquer les centres mouvants de l’Europe, successivement le Portugal, l’Espagne, les Pays-Bas, la France et l’Angleterre et les « semi-périphéries ». Une revue pays par pays ou groupe de pays pour mettre en évidence l’ordre social : le poids de la noblesse et de la monarchie absolue et les révolutions qui permettent aux nouvelles classes sociales de prendre le pouvoir. C’est le cas de la révolution batave très peu mise en évidence dans beaucoup d’ouvrages. Une révolution oubliée. Continuer la lecture

Libéralisme et néo-libéralisme.

Quelle stratégie du Capital ? Quelle réponse du mouvement ouvrier ?

Viktor Orban, en veine de théorisation, propose « d’instaurer un État illibéral » tout en gardant la philosophie des politiques d’austérité mises en œuvre partout dans le monde. Le dirigeant hongrois dessine ainsi l’idéologie néo libérale : imposer la mondialisation du Capital en diminuant drastiquement le coût du travail en jouant sur la concurrence de tous contre tous et toutes.(1)
L’illibéralisme tient dans la rupture avec le libéralisme des révolutions anglaises et françaises, un système politique, économique, social qui prend sa légitimité dans la démocratie, le vote des citoyen-ne-s.
Un État illibéral est un État qui fait fi de la démocratie et propose, comme modalité de gouvernement, la dictature. Orban révèle aussi la crise politique, crise démocratique comme résultat de la mise en œuvre de politiques en faveur des riches contre les pauvres. Une grande partie des populations ne croit aux mythes qui ont fait la force des démocraties parlementaire : Liberté – Égalité – Fraternité, trilogie qui tend à disparaître du fronton des Mairies. Continuer la lecture

Un parcours politique actuel

Synthèse de l’illibéralisme

Illibéralisme un terme qui fait fureur pour décrire l’arrivée au pouvoir par la voie électorale de dictateurs au petit pied qui battent en brèche tous les droits démocratiques et installent un pouvoir teinté de fascisme.
Le cas le plus évident est celui de Victor Orban, en Hongrie, inventeur du terme. Un terme qui décrit le vide idéologique actuelle et la volonté de ces gouvernants de remettre en cause les libertés et, derrière, tout l’héritage des Lumières. Il interroge, de ce fait, sur le libéralisme lui-même. Un concept qui fait référence aux Lumières et à la révolution française.
Amélie Poinssot en décrivant le parcours intellectuel et politique de Victor Orban, du sympathisant de Solidarnosc au départ à sa texture idéologique actuelle, raconte aussi les déboires d’un capitalisme à dominante financière incapable de répondre aux besoins essentiels des populations. Le néo libéralisme a construit des monstres qui envahissent notre espace politique et quotidien, dans le contexte d’une crise politique profonde qui appelle au renouvellement de toutes les formes de la démocratie.
« Dans la tête de Viktor Orban » est un voyage proche du fantastique dans les méandres de vide idéologique qui cherche à se remplir en puisant dans les fontaines des recettes nationalistes pour défendre des intérêts individuels. Un phénomène de clique qui est en deçà des conflits de classe mais peut les recouvrir. Orban ne défend pas une stratégie du Capital mais des capitalistes particuliers qui creusent la tombe du Capital. Le raisonnement est celui de tous les colonisateurs et de tous les court-termistes, « Demain est un autre jour », vivons aujourd’hui, creusons notre trou, tant pis pour les autres.
Un livre cri d’alarme. Qui va l’entendre ?
« Dans la tête de Victor Orban », Amélie Poinssot, Solin/Actes Sud

Un essai… sans suite

La référence sur les soviets

La révolution russe fait couler beaucoup d’encre. En oubliant les « soviets », bizarrement. Pourtant, ils représentent une forme nouvelle de démocratie. Ils dérangent et obligent à s’interroger sur les manières dont les populations peuvent agir sur leur propre destin. Ils dérangent les théoriciens pressés de démontrer le « totalitarisme » des bolchéviks et de Lénine en particulier. Dans les études sur la révolution russe de 1905, cette nouvelle structure de pouvoir faisait son apparition. Elle allait se développer en 1917. Trotski, dans son « Histoire de la Révolution Russe », insiste sur le « double pouvoir » pendant le processus révolutionnaire mais on peut douter de la réalité d’un autre pouvoir que celui des soviets.
La première étude de ce lieu de pouvoir inédit, « Les soviets en Russie », est due à Oskar Anweiler. Il insiste sur le fait que cette construction est « une manifestation caractéristique de cette révolution ». Il décrit le mouvement des conseils – ses mécanismes sociaux et institutionnels – qui reste présent jusqu’en 1921. Une effervescence démocratique qui explique, peut-être, le ton étrange du livre de Lénine « L’État et la révolution ». La classe ouvrière prenait, au sens strict, le pouvoir. Anweiler, en creux, fait apparaître la démocratie parlementaire comme imparfaite, non finie.
Les éditions Agone, en rééditant cette étude, traduite en français en 1971 seulement, permet de fêter la révolution russe dans ce qu’elle a de plus spécifique, de plus intéressant pour les débats futurs. L’essai de Anweiler rend caduque la profusion d’écrits au moment du 100e anniversaire de la révolution russe. Là encore, la preuve est faite qu’il faut éviter toute commémoration pour réaliser un travail de mémoire qui serve à l’analyse du présent et du futur.
Une édition qu’il faut aussi saluer pour permettre à la génération de prendre connaissance de ce texte, de la préface de Pierre Broué (de l’édition Gallimard de 1971) et d’une nouvelle de Eric Aunoble qui s’évertue à faire le point des recherches sur ce processus révolutionnaire qui a fait souffler un vent d’espoir d’avènement d’un autre monde, a transformé l’architecture du monde et les références du mouvement ouvrier. S’ouvrait un 20e siècle fait de guerres et de révolutions pour citer un des textes constitutifs de la Troisième Internationale.
Broué, comme Anweiler dans l’avant-propos à l’édition française, appelaient de leurs vœux la poursuite de ce travail pour à la fois appréhender la spécificité de ce mouvement de prise de pouvoir et de son universalité. Espoirs battus en brèche par le néo libéralisme.
Cette analyse reste le point aveugle de tous les débats autour des créations démocratiques du processus révolutionnaire. Intéressant, stimulant et resté sans suite pour laisser la place à un déversement anticommuniste qui ne sert pas la recherche.
N.B.
« Les soviets en Russie, 1905-1921 », Oskar Anweiler, Préface de Eric Aunoble et reprise de celle de Pierre Broué (1971), traduit par Serge Bricianer, Agone/Éléments.

Bihr, deuxième !

Une somme nécessaire pour comprendre notre monde

Alain Bihr poursuit son travail de titan pour déterminer les causes de la naissance du capitalisme en Europe occidentale et en traquer les conditions. Dans le tome 1 du « Premier Âge du capitalisme », il déterminait la place essentielle de la colonisation, condition nécessaire à l’existence du proto capitalisme – cf. notre article sur ce site – condition très largement sous estimée jusque là.
Dans ce deuxième tome, La marche de l’Europe occidentale vers le capitalisme, il insiste sur l’accumulation du capital-argent sous la forme du capital commercial et du capital financier, la formation du prolétariat par l’expropriation des producteurs pour terminer par les avancées du capital industriel passant par le capital agraire et les manufactures. Pour mettre en place ce proto capitalisme, il a fallu l’invention de la comptabilité en partie double, des transformations culturelles, juridiques, la constitution de marchés spécifiquement capitalistes, la guerre, les révolutions et surtout la création d’un Etat de droit capable de représenter toute la classe bourgeoise.
L’auteur indique les résistances, les allers-retours, les destructions/créations nécessaires au nouvel ordre qui se développe pour assurer la victoire de la classe montante et révolutionnaire, la bourgeoisie et ses rapports de production capitalistes. Il critique la thèse wébérienne qui, dans une de ses versions, fait du protestantisme la condition nécessaire du capitalisme. Il montre que le lien entre la nouvelle idéologie religieuse est tout autant le résultat que la conséquence du capitalisme. Que les réactions du catholicisme ont pu aussi permettre au capitalisme de se développer. Sont utilisées l’Histoire, la sociologie, l’économie – une référence aux théories, en l’occurrence le mercantilisme –, la méthode et les concepts de Marx qui démontrent leur capacité à rendre compte de la réalité, pour nous embarquer dans cette fresque singulière. La société féodale se délite. Elle permet, par ses règles de fonctionnement même, de promouvoir la nouvelle classe sociale via notamment le crédit.
Ce tome se termine sur la construction d’une morale, d’une culture spécifique adaptée : l’individualité assujettie passant par la formation de la famille nucléaire et l’invention de l’enfance via la scolarité.
Un voyage ahurissant, époustouflant dans cette Europe révolutionnaire. Qui interroge sur les permanences du capitalisme.
Nicolas Béniès
« Le Premier Âge du capitalisme, 1415-1763. Tome 2, La marche de l’Europe occidentale vers le capitalisme », Alain Bihr, page2/Syllepse, 865 pages

« Les prophètes du mensonge », une étude publiée en 1949, en écho avec notre actualité

Une analyse du discours fasciste

Léo Löwenthal et Norbert Guterman ont joué un rôle essentiel dans l’élaboration théorique attribuée à la pensée critique de l’Ecole de Francfort transférée aux Etats-Unis au milieu des années 1930. En compagnie de Theodor Adorno et de Max Horkheimer principalement, ils s’essaient à construire à la fois des concepts pour appréhender la réalité du capitalisme et de ses formes culturelles comme les représentations psychosociologiques. Marx et Freud – particulièrement celui de « Malaise dans la civilisation » – sont sollicités pour construire un système éducatif qui permette d’éclairer les citoyennes et citoyens sur la réalité du discours démagogique qui s’appuie sur les préjugés surnageant à la surface du cerveau (Freud dixit). Paradoxalement, les préjugés survivent aux changements des modes de production, des systèmes. Les religions en sont un des vecteurs.
Le titre résonne. « Les prophètes du mensonge » évoque irrésistiblement Donald Trump, un des grands spécialistes des « fake news » et son utilisation des émotions pour faire passer son discours mensonger. Il n’est pas le seul. L’extrême droite sait aussi utiliser le langage codé, celui de l’antisémitisme comme celui du racisme. Sous titré : « Étude sur l’agitation fasciste aux Etats-Unis », les auteurs parlent du langage en Morse de l’agitateur fasciste. Il repose d’abord sur la constatation du malaise social et un monde hostile dans lequel agit un impitoyable ennemi… dont les faiblesses le rendent impuissant et qui est représenté par un archétype, le Juif ou l’Arabe.
Cet agitateur est un révélateur. Des crises du capitalisme – sans la référence au capitalisme écrit Horkheimer, il est impossible de comprendre le fascisme – comme de la menace latente qui pèse sur la démocratie.
Une étude qui pourrait servir de socle pour un renouveau des analyses d’un capitalisme vieillissant, d’une forme de capitalisme dépassée qui ne possède plus d’idéologie. l’absence de vision du monde des cercles dirigeants – gouvernement comme institutions internationales – conduit à une crise de civilisation qui passe par l’absence de légitimité des constructions passées, États comme construction supranationale. La crise de la démocratie fait le lit de tous les fascismes qui semblent répondre via des boucs émissaires, aux crises notamment politiques en proposant des formes dictatoriales. Les destructurations de la société, les reculs des droits, sociaux, collectifs minent la crédibilité des gouvernants qui se tournent vers le répressif pour conserver leur pouvoir préparant ainsi des lendemains qui déchantent.
Nicolas Béniès
« Les prophètes du mensonge. Étude sur l’agitation fasciste aux Etats-Unis », Leo Löwenthal et Norbert Guterman, traduit par Vincent Platini et Emile Martini, présentation d’Olivier Voirol, préfaces de Max Horkheimer (1949) et de Herbert Marcuse (1969), La Découverte.

Les faces cachées du discours sécuritaire.
La démagogie prend, dans notre monde moderne, un tour technologique. Élodie Lemaire dans « L’œil sécuritaire, mythes et réalités de la vidéo surveillance » a mené l’enquête sur le discours sécuritaire qui fait de la caméra le moyen de sécuriser l’ensemble des populations en prévenant le crime ou le délit. Elle a interrogé les utilisateurs de cet outil, soit comme partie prenante de cet œil soit comme consommateurs – pour le plus grand profit des sociétés privées – pour conclure sur les limites technologiques en mettant en lumière une « vision du monde » qui privilégie la protection sécuritaire au lieu des protections sociales pour construire une forme répressive de l’Etat qui vient prendre la place de la forme sociale. Sans compter qu’elle dessine une typologie des classes dangereuses, en l’occurrence les classes populaires des banlieues avec son lot de racisme. Le danger est là plus que dans « Big Brother ».
N.B.
« L’œil sécuritaire », Élodie Lemaire, La Découverte.

Le jazz dans toutes ses facettes.

Actualités du livre sur le jazz

Coltrane encore et toujours.
Coltrane est mort en juillet 1967. Plus de 50 ans. Et son tombeau est resté ouvert. Sa musique fraternelle, universelle laisse tomber des gouttelettes pour fertiliser un sol qui en a besoin. Il a su faire reculer le gris qui a tendance à envahir le monde. Le « jeune homme en colère » – comme la critique le qualifiait au début des années soixante – s’est transformé en esprit mystique et facétieux, un génie venu habituer notre monde temporairement. Personne ne s’en est vraiment remis. La parution d’un double album miraculeusement retrouvé de 1963 vient, une fois encore, en faire la démonstration. « Both Directions at Once » a été le titre choisi par Universal pour refléter La nouvelle direction prise par Coltrane.
Jean Francheteau, aujourd’hui organisateur de concert, s’est arrêté sur « La décennie fabuleuse », 1957-1967, de « John Coltrane », titre de sa quête. Il passe en revue les enregistrements du saxophoniste, d’abord chez Prestige, puis chez Atlantic et enfin Impulse. Sur ce dernier label, Bob Thiele l’a beaucoup sollicité, au-delà de ce que demandaient les propriétaires. Heureusement. Après la mort de Trane – comme tout le monde l’appelle -, les sorties d’albums posthumes ont permis de le garder vivant. Continuer la lecture

Réflexions sur la démocratie

« La science de la richesse », une réflexion sur les outils de l’économie
Renouer les fils de la théorie pour comprendre et agir.

Jacques Mistral, avec  La science de la richesse qui se veut « Essai sur la construction de la pensée économique », poursuit un but qui se démultiplie. D’abord faire pièce au néolibéralisme, à « la fable des marchés efficients », à cette « confiance presque absolue dans les mécanismes du marché » – il faudrait même parler de croyance -, à cette idéologie qui s’est imposée aux débuts des années 1980 avec son cortège d’« horreurs économiques ». Fable, en conséquence, d’une « science économique » qui, à l’image de la physique, pourrait se passer de toute intervention de l’Etat et même de l’Etat. Une charge menée à l’aide de toute l’histoire de la pensée économique pour démontrer que, dés les mercantilistes et plus encore chez Smith et Ricardo, seule a droit de cité l’économie politique. Continuer la lecture

Imagerie et réalité

La Silicon Valley sans fard

Visages de la Silicon Valley se veut un essai de Fred Turner, professeur de communication à la Stanford University, avec des photographies, qu’il faut prendre le temps de regarder, de de les scruter, de les contempler pour les faire « parler ». Mary Bett Mehan, la photographe, sait donner à voir comme le texte lui-même. Le tout se veut éclairages sur la réalité du mythe. Combinaison de diplômés et de pauvres qui dévoile une des réalités de la révolution numérique : l’approfondissement des inégalités entre les très qualifiés et les non-qualifiés lié à un éclatement des qualifications moyennes.
Visage de la Silicon Valley est à la fois un « beau livre » – les images sont bien mises en valeur en affirmant leur nécessité esthétique – et une sorte de réquisitoire contre cette Amérique qui fait cohabiter extrême richesse et extrême pauvreté en perdant le sens même de la notion de solidarité. Ce livre indique simultanément les réactions, actions de résistance, de résilience pour éviter le délitement et dessiner un avenir différent – le socialisme redevient présent outre atlantique – par la lutte contre les mutations climatiques, la crise écologique.
L’essai de Fred Turner, si américain dans ses références, donne à comprendre le concept de « Silicon Valley » et la réalité du piège qu’il comporte, piège de l’imagerie. Les photographies de Mary Bett Mehan deviennent fondamentales à ce niveau pour abandonner cette mythologie. Cet essai critique à deux voix permet de comprendre tout en laissant percevoir d’autres possibles.
Fred Turner & Mary Bett Mehan, Visages de la Silicon Valley, C&F éditions, 33€

Nicolas Béniès

Une saga américaine écrite par un Anglais

Le jazz, fil conducteur d’une histoire noire des Etats-Unis.

Ray Celestin, linguiste et scénariste britannique, s’est lancé dans une grande aventure. Raconter l’histoire des Etats-Unis du côté de leur face cachée, noire dans tous les sens de ce terme. Point de départ, la Nouvelle-Orléans en 1919, ses quartiers, ses activités économiques, son racisme et ses transformations dues à l’arrivée, après la guerre de Sécession (1861-1865), des « Yankee » transportant une nouvelle façon de vivre. Deux éléments dominent ce premier opus, « Carnaval », d’abord le déclassement des « Créoles » issus des familles officieuses des colons français. Ces « métis » avaient une place sociale singulière entre les colons blancs et les Noirs des bas quartiers. La « race » aux Etats-Unis structure la société. Les « Yankee » supprimeront le statut particulier des Créoles pour les considérer comme des Noirs. L’arrivée des nouveaux migrants, Siciliens pour la plupart, renforcera cette perte de reconnaissance. Continuer la lecture