Philosophes en action

Vision du monde poutinienne

« Dans la tête de Vladimir Poutine » est une tentative intéressante de Michel Eltchaninoff d’éclairer la vision du monde de Poutine, son idéologie, sa conception du monde. Pourquoi envahir l’Ukraine et mener une guerre barbare d’annexion pure et simple d’une nation en train de se constituer après la disparition de l’URSS ? Poutine considère l’Ukraine comme un territoire russe et les troupes d’envahisseurs s’attendaient à être reçues comme des sauveurs. Les gradés avaient même emporté leurs uniformes de parade.
Le philosophe grand russe Ivan Ilyine serait le fournisseur d’idées et d’idéologie, ici dans le sens d’une vision fausse de la réalité mais qui permettrait à Poutine de justifier son pouvoir autocratique aux yeux même de ses populations. Le pouvoir ne peut pas se limiter à la seule répression, il a besoin de se légitimer. Ilyine est un admirateur de Franco et de Salazar, une dictature qui a voulu forger des solidarités d’un autre âge. Le philosophe met en cause l’Occident dans la séparation entre la Fédération de Russie et l’Ukraine. La haine de l’Occident est désormais le credo de Poutine qui fait de l’OTAN le Satan des temps modernes.
L’édition de poche est quasiment une nouvelle version qui tient compte de la guerre pour livrer une image saisissante d’un monarque des temps modernes enfermé dans sa forteresse, poursuivie par la peur de la pandémie lisant et relisant des auteurs qui viennent alimenter sa vision d’un monde éclaté qu’il ne comprend pas. Dans le même temps, il se fait le fossoyeur, et le trou est profond, de toute la mémoire de l’URSS. Il ne sauvegarde que Staline pour son côté héritier des tsars. le monde qui bascule alimente toutes les tentatives de sauvegarder à tout prix y compris le prix du sang, des mondes anciens, de faire resurgir des passés dépassés.
Une thèse stimulante, redonnant toute sa place aux idéologies. Sans vision du monde, il n’est pas de pouvoir ni de propagande.
Nicolas Béniès
« Dans la tête de Vladimir Poutine », Michel Eltchaninoff, Babel/Actes Sud

Une référence ?

Comment battre le virus ?
Ludmila Oulitskaïa a écrit ce scénario, « Ce n’était que la peste », en 1988. Il part d’une histoire réelle à Moscou en 1939. Un biologiste, Mayer, travaille sur la souche de la peste. Et il contamine 800 personnes qui assistaient à sa présentation. Le NKVD – la police politique de Staline – intervient, confine, isole, tue si nécessaire pour éviter la propagation. Et y réussit ! Au prix de la légitimation de la répression et de toutes les remises en cause des libertés. La question posée à toutes les démocraties d’aujourd’hui. Faut-il, pour combattre le virus, bafouer les libertés ?
Nicolas Béniès
Ce n’était que la peste, Ludmila Oulitskaïa, traduit par Sophie Benech, Gallimard.

Polar écologiste en Australie

Découvrir l’absurdité du monde.
Pascal Vatinel dans « Le chant des galahs » fait pénétrer à la fois dans la région quasi désertique de Goldfields-Espérance, en Australie, dans les us et coutumes des Aborigènes et dans la prise de conscience d’un policier honnête qui découvre son pays et ses corruptions comme ses préjugés meurtriers. Continuer la lecture

Polar irlandais

Ulster, 1983
Adrian McKinty réussit avec « Ne me cherche pas demain » ce qu’il faut bien appeler un tour de force : nous intéresser à une sempiternelle intrigue de meurtre en salle fermée. Le contexte de la guerre civile en Ulster, en cette année 1983, l’aide beaucoup. Il décrit les peurs, les angoisses mais aussi la réalité des attentats comme la place étrange de l’inspecteur Sean Duffy, catholique dans une police protestante. Il est considéré comme un traître des deux côtés. Continuer la lecture

Lutter contre les inégalités ?

Un essai de Walter Scheidel.

Il est de bon ton de rendre hommage, dans la lutte contre les inégalités, à la civilisation ou le sens de l’histoire suivant les idéologies, lesquelles idéologies sonnent un peu ringardes dans un monde qui ne sait plus la signification du concept de progrès. La confusion est grande entre l’idéologie du progrès, sous la forme actuelle de la nécessité du changement sans contenu et le progrès lui même, la notion de révolution, de changement fondamental.
Au-delà des constructions métaphysiques, les luttes sociales, la guerre expliquent largement les avancées sociales de la fin de la seconde guerre mondiale et la construction de l’État-providence. Allégrement et avec une gourmandise qui fait plaisir à lire, Walter Scheidel, historien et spécialiste de la Rome antique, dans « Une histoire des inégalités », bat en brèche tous ces lieux communs. Continuer la lecture

Roman d’espionnage à la mode soviétique

Le roman d’espionnage soviétique a son grand maître, Julian Semenov (1931-1993), très connu dans l’ex-URSS et quasi-inconnu en Occident.
« La taupe rouge » permet de le découvrir comme son héros récurrent, Maxime Issaiev dit Max von Stierliz, espion au service du KGB. Comme dans les romans de John Le Carré, peu d’actions violentes mais un mélange d’actes quotidiens, d’analyses politiques, d’amitiés et de solitude. Stierliz est infiltré au sein de la Gestapo depuis de nombreuses années pour renseigner la Mère patrie des décisions politiques prises par les nazis et, si possible, de les influencer.
En 1945, la prise de conscience par les dirigeants du parti nazi de la défaite – Hitler est encore persuadé de la victoire – ouvre la porte aux tentatives de collaboration avec les dirigeants américains pour lutter contre la menace soviétique. Semenov, historien et quasi-mémorialistee conte, avec un souci du détail ahurissant, les derniers jours de Goebbels, de Himmler et de beaucoup d’autres sans oublier les menaces qui pèsent sur l’espion en passe d’être démasqué.
Un roman d’espionnage qui mêle tous les espaces, personnels, politiques, sociaux pour emmêler la compréhension du troisième Reich finissant et de la nouvelle période qui s’ouvre. La « guerre froide » est en germe dans la fin de la deuxième guerre mondiale.
A découvrir.
Nicolas Béniès
« La taupe rouge », Julian Semenov, traduit par Monique Slodzian, préface de Zakhar Prilepine, 10/18, collection Grands Détectives.

Littérature et documentaire

Les oubliés des guerres russes modernes

Un journaliste russe d’opposition, Mikhaïl Chevelev, dans « Une suite d’événements », son premier roman, nous projette dans notre monde barbare.
Le bandeau cite, avec à propos, la postface de Ludmila Oulitskaïa : « Ce livre s’adresse à nous tous » et c’est le cas. Le journaliste, Pavel, n’est que le témoin de la descente aux enfers d’un soldat, russe, présent lors de la première guerre en Tchétchénie voulue par Boris Eltsine et de la guerre en Ukraine provoquée par Poutine. Vadim, le soldat, est pris dans l’engrenage de l’Histoire sans pouvoir comprendre les enjeux. Au-delà même, les combattants en Ukraine ne savent plus contre qui ils se battent. La corruption est omniprésente, les manipulations partent de tous les coins de la Fédération de Russie résultat de l’éclatement de l’URSS et des guerres dites « nationalistes » menées par des potentats locaux qui y trouvent leur intérêt.
Chevelev raconte, avec distanciation par l’utilisation de l’ironie, les événements grands et petits qui vont faire de Vadim un désespéré parce qu’il prend conscience du contexte et ne voit pas de porte de sortie. Continuer la lecture

Analyser le capitalisme

Pour construire un programme de transformation sociale

Le débat dans le mouvement ouvrier, théorique et pratique, semble tari, asséché. La conversion du Parti Socialiste aux dogmes de l’économie néoclassique commencée par François Mitterrand et achevée par François Hollande La traduction se trouvait dans l’adoption d’une politique d’inspiration néo-libérale, avec sa dimension de remise en cause des libertés démocratiques . L’espoir de changement était enterré, la gauche aussi.
Pourtant, les crises systémiques provoquent des mutations profondes des sociétés et des interrogations sur le capitalisme lui-même. Les États-Unis sont devenus le laboratoire des tendances lourdes qui marquent le monde : le populisme de Trump et la renaissance de l’idée socialiste. La campagne à l’intérieur du parti Démocrate l’a bien montrée.
Thomas Picketty a été un des inspirateurs d’une partie des candidates – Elizabeth Warren en particulier – à l’élection présidentielle. Le capitalisme du 21e siècle a été un grand succès de librairie aux États-Unis. Sa méthode d’investigation fait de recensement de données et de corrélations est une modalité des sciences sociales anglo-saxonnes. Le pragmatisme fait souvent office de théorisations.
Capital et idéologie, son dernier livre, se donne pour but d’expliquer les idéologies qui légitiment les inégalités, un système qui provoque crises et « désaffiliation » – un concept qu’il n’utilise pas – pour permettre la croissance des revenus des 1% les plus riches. Dans des interviews diverses dont une à Alter Eco, il avait quasiment repris le cri de Proudhon « La propriété c’est le vol » en proposant un impôt sur le patrimoine et un revenu universel pour lutter contre l’enrichissement des plus riches. Un programme sympathique a priori. Continuer la lecture

L’Institut du Monde Arabe (IMA) propose le tome 5 des Arabofolies

Soulèvements


Les printemps arabes, s’en souvient-on ?, avaient provoqué d’énormes espoirs de par le monde. Enfin les dictateurs étaient tirés de leur lit, obligés de partir ou de rendre des comptes. Enfin, les libertés démocratiques à commencer par les droits des femmes faisaient des pas importants, l’émancipation semblait la donnée principale de tous ces soulèvements.
Les soulèvements depuis n’ont pas cessé. Les femmes se sont mobilisées dans tous les pays du monde pour faire respecter leurs droits et les élargir manière de lutter contre toutes les répressions. El Assad a montré jusqu’à quelles extrémités un dictateur était prêt à aller pour se maintenir au pouvoir. Depuis 2010, les populations syriennes ont subi les assassinats de masse. Continuer la lecture

Ouvrir le débat sur l’avenir de l’Europe.

A propos de « Europe, alternatives démocratiques »

La construction européenne est sur la sellette. Depuis l’entrée dans la crise systémique en 2007-2008 qui ébranle par sa dimension les bases mêmes du capitalisme actuel, crise qui n’a pas trouvé de réponse et s’élargit à toutes les sphères du politique, États comme institutions internationales. Le néolibéralisme, idéologie de ce capitalisme ne sert qu’à justifier les inégalités. Une idéologie qui elle-même subit une perte de légitimité. Continuer la lecture