L’année 2019, année noire ?

Récession et crise financière.

Les dernières prévisions de l’OCDE – organisation internationale qui réunit les experts des pays riches – sont orientées à la baisse. La croissance mondiale serait de 3,3% – au lieu de 3,8% précédemment – si celle des Etats-Unis se maintient à son niveau tandis que la zone euro enregistrerait une hausse de 1%.

Menaces sur la zone euro
La zone euro serait donc la plus bousculée. L’Italie se trouve déjà en récession. La France ferait exception avec 1,3% grâce à l’action des « gilets jaunes » qui a permis de débloquer des augmentations de revenus pour les plus démunis permettant une faible hausse de la consommation des ménages. L’économie allemande, la plus importante de la zone, ne connaîtrait que 0,7% de croissance en fonction de sa dépendance aux évolutions du commerce mondial. Les échanges mondiaux ont régressé à la fin de l’année 2018, un indicateur à la fois de la montée des protectionnismes et la prégnance de la surproduction, la production mondiale augmentant plus rapidement que les capacités d’absorption du marché final.
L’incertitude s’installe. Pour l’Union Européenne, elle est renforcée par le Brexit. La sortie de la Grande-Bretagne n’a pas été prévue. Personne ne sait quelles en seront les conséquences. Pour le commerce mondial, c’est une mauvaise nouvelle. Géopolitiquement, c’est un changement brutal. Continuer la lecture

Jazz

Déterrons nos mémoires
« Das Kapital » – un titre déjà pris mais pas en musique – est un trio de joyeux perturbateurs. Edward Perraud, batteur et créateur d’environnements, Hasse Poulsen, guitariste capable de toutes les sonorités de l’acoustique à l’électrique et Daniel Erdmann, saxophoniste ténor dans la lignée de Coltrane évidemment tout en creusant les chemins de toutes les mémoires arrivent à ne faire qu’un tout en restant eux-mêmes. Leur dernier opus a un titre qui pourrait faire penser à la mobilisation des « gilets jaunes » : « Vive la France », pour reprendre quelques airs du répertoire, classique, jazz ou variété et les transformer en du « Das Kapital ». Ils sont loin du divertissement. Proches, plutôt, d’une réflexion à la fois musicale et philosophique pour interroger un monde déjà mort et proposer des alternatives vitales. Continuer la lecture

Polar historique

Berlin, détruite et occupée

« Derniers jours à Berlin » repose sur des documents, des récits qui racontent la vie quotidienne à Berlin des 12 jours qui précèdent la capitulation des enfants soldats engagés dans les troupes nazies et les jours qui suivent sous la domination des troupes soviétiques. Les exactions ne cessent pas avant et après. Harald Gilbers fait agir ses personnages dont l’ex commissaire juif Oppenheimer et sa femme Lisa dans ce monde étrange de la ville détruite en butte à tous les trafics et livrée à tous les espions, le NKVD comme les services secrets américains, l’O.S.S. ancêtre de la CIA. L’intrigue est vraisemblable : les débuts de la course aux armements. Staline comme Truman veulent s’approprier les installations allemandes comme les savants atomistes pour construire la bombe atomique. Les déserteurs russes violent et tuent, l’espion américain est prêt à payer pour récupérer une valise qui transporte des déchets radioactifs sans considérations morales, seul le colonel soviétique croit encore à la sainte Russie stalinienne qui en fait un personnage à part et humain, avec ses faiblesses.
L’ex commissaire mènera l’enquête en compagnie de truands signe de ces temps étranges que l’auteur nous fait visiter. Un vrai polar avec ce qu’il faut de vengeance personnelle et un documentaire sur Berlin avant le partage entre les puissances pas vraiment alliées. Un tour de force.
Nicolas Béniès.
« Derniers jours à Berlin », Harald Gilbers, 10/18

Roman ? Récit ? peut-être Conte moderne ?

Un pas de côté.
Comment définir « Un élément perturbateur », titre du conte signé par Olivier Chantraine ? Un marginal qui ne sait où vivre, mal à l’aise dans le travail d’analyste qu’il effectue pourtant au mieux et ce mieux gêne les dirigeants de l’entreprise dans laquelle il officie sans entrain et par la grâce de son frère, ci-devant ministre des finances ? Ou un malade victime de problèmes psychologiques entraînés par le suicide de son père ? Des questions qui trouveront des débuts de réponse en suivant le curieux et drolatique itinéraire de Serge Horowitz, l’empêcheur de tourner en rond alors que lui a toujours l’impression de tourner sur lui-même.
La première partie est une description presque clinique du travail de bureau, l’open space non compris, avec ses tensions et surtout ses temps morts. Une toile d’araignée de mensonges pour « arriver », se faire « bien voir » – dans tous les sens du terme – qui pollue la vie en société et déteint sur la vie privée sans oublier les inégalités entre femmes et hommes.
Le désintérêt pour ces déguisements conduit Serge Horowitz à une forme de lucidité ironique et humoristique. Ce carnaval fait rire et de bon cœur tout en ouvrant une réflexion sur notre monde tel qu’il ne va pas.
La deuxième partie est plus sur la corruption du monde des affaires, qui porte bien son nom, associé au monde politique pour que le spectacle continue perturbé par les « lanceurs d’alerte, pas toujours reconnus. C’est plus convenu mais tout autant réjouissant.
Il lui faudra se décider à prendre sa vie en mains pour laisser entrer l’oxygène dans sa vie et cette ascension/transfiguration passe par le rejet de ce frère torturé par le désir d’être président de la République. Cet arriviste qui ne recule devant rien pour assouvir sa soif de pouvoir, semble le portrait craché, jeunesse incluse, de notre actuel président. Les références implicites, ombres de celles mises en lumière, donnent un tour étrange de ce conte de nos temps dits modernes.
Nicolas Béniès.
« Un élément perturbateur », Olivier Chantraine, Folio/Gallimard

Le coup de foudre, un coup tordu ?
« Une complication, une calamité, un amour » est un titre qui en dit trop sur le contenu de ce court texte – roman ou nouvelle ne convient pas, il faut retomber sur le conte ? – de 79 pages. Véronique Bizot arrive à transfigurer les mots, les phrases pour les faire sonner comme des poèmes mis au service de l’amour marié, forcément, à la mort. Comment aimer ? Ni avec toi, ni sans toi avait déjà répondu François Truffaut. La quadrature du cercle que cette « union du désespoir et de l’impossible », comme l’avait défini un poète anglais du 17e. Une fois encore se retrouvent ici toutes les facettes du coup de foudre.
Une nouvelle qui, l’air de rien, vous poursuivra. Le sentiment d’avoir partagé un souffle de vie. Avec une dernière question l’amour n’est ce qu’une entourloupe ?
Nicolas Béniès
« Une complication, une calamité, un amour », Véronique Bizot, Actes Sud.

Jazz, Dave Rempis et son label Aerophonic


Se faire entendre.

Comment convaincre un label d’enregistrer une musique sauvage qui se réfère à une période que beaucoup voudrait oublier, le Free Jazz des années 1960-70 ? Mission quasi impossible. Il faut donc contourner l’obstacle. Dave Rempis, saxophoniste ténor et alto, lié à la scène de Chicago, s’est fait connaître en conduisant des groupes ou en les co-dirigeant. Il a participé aux ensembles de Ken Vandermark, une des grandes figures du jazz à Chicago. Remis a aussi fréquenté les membres survivants d’Art Ensemble, Roscoe Mitchell en particulier et une grande partie de la scène « free » du Vieux Continent à commencer par Peter Brötzman. Un parcours qui le situe en dehors du courant principal (Mainstream) actuel. A la marge donc, mais une marge qui a tendance à rassembler de plus en plus de musicien-ne-s cherchant à trouver une voix originale. Même si les influences de John Tchicai, de l’Art Ensemble, d’Ornette Coleman, de John Coltrane et d’Albert Ayler sont perceptibles.
Cette marge n’est pas ignorée. Dave Rempis présente, à Chicago, des programmes et des concerts de jazz et de musique improvisée – comme si le terme « jazz » ne suffisait pas.
Pour se faire entendre, faire connaître ses compagnons, il a décidé de créer son propre label, en 2013, « Aerophonic Records ». Il a publié à la fin de l’an dernier deux CD. Le premier, « ICOCI », réunit un trio : Dave Rempis évidemment, Jasper Stadhouders à la guitare et à la basse électrique et Frank Rosaly aux percussions pour deux longues improvisations. Les deux Hollandais sont des habitués de la scène de Chicago et tous les trois se connaissent depuis longtemps. Cet enregistrement est le résultat d’un concert donné à Amsterdam en décembre 2017. Il faut aimer, pour apprécier cette musique, les glissements, les redites en spirale pour creuser les rêves et les significations, l’improvisation sur les gammes et non plus sur les accords, des structures en rupture avec le confort de l’écoute. Une ouverture vers d’autres fuites, d’autres possibles.
Le deuxième album, réalisé sur le même principe d’un processus d’improvisation, réunit un trio d’une autre nature. Rempis, toujours aux saxophones, alto et ténor, est en compagnie de Tomeka Reid au violoncelle, un instrument proche de la tessiture de la voix humaine, et de Joshua Abrams à la basse, deux autres artistes de la scène de Chicago. « Ithra » est le titre choisi pour une construction qui tient beaucoup à l’interaction des trois musiciens, à leur écoute respective pour forger des sons qui entretiennent le suspens, le mystère sur leur création. Les thèmes sont plus ramassés pour permettre à l’auditeur de participer, d’appréhender l’humour, l’ironie de cette musique comme ses influences, son ancrage dans les mémoires du jazz. .
La scène de Chicago continue d’illuminer le jazz d’aujourd’hui.
Nicolas Béniès
« ICOCI », Dave Rempis, Jasper Stadhouders, Frank Rosaly ; « ITHRA », Dave Rempis, Tomeka Reid, Joshua Abrams ; Aerophonic www.aerophonic.com

Le coin du polar (2)

Paris, 1923

La saga des sœurs Izner dans ce Paris des années 20, étrange, secoué par le jazz, les comédies musicales, Cocteau, les surréalistes, la révolution russe… se poursuit dans ce troisième opus, « La poule aux œufs d’or ». Le narrateur, pianiste de jazz, américain, Jeremy Nelson – il a rencontré, dans l’ouvrage précédent « La femme au serpent », la famille de Victor Legris pour relier des histoires du 20e et du 19e siècle – se transforme en enquêteur tout en nous faisant visiter certains lieux du Paris «qui « jazze ». Dans cette troisième enquête, il est engagé par le… cinéma. C’est une des grandes bizarreries du cinéma muet : la musique est nécessaire pour mettre les acteurs dans l’ambiance. La musique et le cinéma opérait déjà leur histoire d’amour/haine.
« La poule aux œufs d’or » – un titre qui ne s’explique pas totalement – raconte surtout les trajectoires de « russes blancs » qui ont refusé la révolution en choisissant l’exil pour se retrouver loufiat, chauffeur de taxi ou autre métier à la qualification empirique. Le choix était limité pour la plupart d’entre eux et plus encore pour elles. Certain-ne-s n’étaient pas partis sans rien. C’est le cas ici. La chasse au trésor s’ouvre. Ici, l’auteure prend pour personnage une professeure de diction. Les actrices de cinéma pensent au théâtre, à Sara Bernhardt et à ses funérailles nationales, pour devenir des « vrais » comédiennes. Les débuts du cinéma parlant, comme le raconte le film de Stanley Donen et Gene Kelly, « Singin’ in the rain », leur donneront du travail. Continuer la lecture

JAZZ, Michel Fernandez quartet

Redevenir sauvage.

Le jazz souffre d’une image étrange dans notre société aseptisée, atomisée qui n’accepte plus ni la violence, ni la sauvagerie et voudrait que toutes les relations humaines soient policées, ordonnées, polies – dans tous les sens du terme. « Musique d’intello » dit-on du jazz, musique emmerdante en est la traduction, « qui prend la tête ». Pourtant, le jazz a été qualifié dans un passé pas si lointain, de « musique de sauvages », perturbant nos chères têtes blondes. Des ligues se sont élevées contre le jazz – ensuite contre le rock -, considéré comme la musique du diable.
Le jazz sait exprimer – on l’a oublié – la rage, la colère, la sauvagerie qui se dissimule derrière cette société policée. Le jazz des années 1960-70 est marqué par le « mélange de rages » – titre du dernier album du saxophoniste Michel Fernandez. La mobilisation dite des Gilets Jaunes est aussi le condensé de toutes les rages qui s’accumulent dans cette société profondément inégalitaire.
La musique que propose Michel Fernandez et son quartet – Benoît Thévenot, piano, claviers, François Gallix, contrebasse, Nicolas Serret, batterie – tire ses origines de ces années de feu. John Coltrane est une des références. « Jeune homme en colère » tel qu’il était qualifié au début des années 60, il a su par la sauvagerie de son art révolutionner une fois encore cette musique. Le free-jazz a dynamité toutes les structures pour proposer une autre manière d’entendre. Michel Fernandez ne s’est pas contenté de reprendre le flambeau. Il apporte, avec ses compagnons, d’autres expériences, d’autres affluents mêlant Afrique, Amérique latine – sans oublier le calypso et Sonny Rollins – pour concevoir d’autres solidarités, revenir à la fraternité et à la sororité. Il faut savoir entendre le murmure du temps pour construire une mémoire du futur.
Nicolas Béniès
« Mélange de rages », Michel Fernandez quartet, Dreamphone/Socadisc

Le coin du polar (1)

Hypothétique Jack l’Éventreur

« Jack, The Ripper » a défrayé la chronique londonienne dans les années 1898. Un tueur en série de prostituées qui éventrait ses victimes dans les bas fonds de la capitale britannique, le district de Whitechapel pour être exact. Toutes les hypothèses ont trouvé leurs défenseurs. Robert Bloch en avait dressé, en 1943, un portrait resté dans les annales. Beaucoup d’autres se sont risqué dans la recherche de son identité, des explications de la la mise en scène macabre en relation avec les secrets des sectes, le personnage résistant à ce flot d’encre. Les thèses les plus intéressantes, du point de vue de l’histoire, sont celles qui mettent en relation ses vices la société réactionnaire victorienne qui craignait plus le sexe que la peste.
Fallait-il en rajouter ? C’est la question qui se pose devant ce nouvel opus, « La légende de Jack » que Hervé Gagnon a voulu faire resurgir. L’idée de départ : projeter le personnage à Montréal, au Québec avec le même mode opératoire. Est-ce le même ? Un imitateur ? Il fait surgir deux agents de Scotland Yard, un inspecteur et une inspectrice, à la poursuite de leurs rêves/cauchemars pour liquider un passé insupportable. Savoir pour étrangler la haine, le regret, le remord et faire renaître l’amour. Continuer la lecture

Michel Legrand

Bonjour,

Un peu en retard, mon hommage à Michel Legrand

Toute la journée du samedi 26 janvier 2019, les radios ont multiplié les émissions spéciales pour rendre hommage à Michel Legrand mort dans la nuit du vendredi au samedi, à l’âge de 86 ans. Tout a été dit sur ses 3 Oscars, pas grand chose sur le jazz.

EN 1964, « Quand ça balance »

Deux extraits de cet album inespéré voulu par Michel Legrand, « Le grand Jazz » de 1958, avec Miles Davis, John Coltrane, Bill Evans…
Un arrangement réussi de « Jitterburg Waltz », une composition de Fats Waller.

Et « Round About Midnight »

Cet album avait été précédé par « I love Paris » sorti en 1954, avec un grand orchestre qui sonne aujourd’hui un peu désuet, vendu plus de 8 millions de copies de par le monde.

Deux extraits, I Love Paris d’abord de Cole Porter pour « Can Can », une comédie musicale

>Et Mademoiselle de Paris, chanté par Jacqueline François qu’il (Michel Legrand) avait accompagnée. Un grand succès d’époque.

Cette notoriété lui a permis de commencer à composer aux Etats-Unis. la firme Columbia lui avait donné carte blanche pour enregistrer ce qui deviendra « Lz Grand Jazz » réunissant, outre Miles, Trane et Bill Evans, Phil Woods, Ben Webster, Herbie Mann, Betty Glamann (harpiste), Paul Chambers, Milt Hinton…

Dans Paris libéré

Enquêter au cœur du tumulte et de la barbarie

Hervé le Corre nous fait pénétrer « Dans l’ombre du brasier », le brasier du Paris de mai (les 18 et19 pour être exact) 1871. La Commune vit ses derniers instants. Les combattant.e.s veulent encore y croire pour construire une société fraternelle, libre. En face, les Versaillais. Thiers est aux commandes d’une armée vaincue par les Prussiens mais qui se retourne contre les siens. Sainte-Alliance des possédants contre les rêves, les utopies d’une population qui se bat pour toute l’humanité. Pas de suspense. Les massacres seront à la hauteur des peurs de ces bourgeois étriqués. La barbarie régnera en maîtresse exigeante.
Dans ce contexte de guerre, l’auteur place une intrigue policière : une jeune fille a été enlevée quasiment en pleine rue. Caroline est son nom. Infirmière bénévole, elle nous a fait entrer dans l’hôpital de fortune dans lequel meurent tous ces soldats de circonstances, assassinés par des tirs de canons qui sonnent le glas de toutes les espérances.
Ces journées de mai sont les dernières de la « racaille » comme disaient ces bourgeois petits et grands, assoiffés d’ordre. Hervé Le Corre nous enferme dans l’ombre pour décrire la macro barbarie et la violence individuelle du mal.
L’enquête à la fois atténue les descriptions horribles des assassinats commis par les Versaillais, des tueries de masse sans limite et construit un fil conducteur pour suivre l’enchaînement des événements avec un peu de distance pour éviter d’être transis par le bain de sang. Le scénario est plausible. Pendant les massacres la vie se poursuit. Les conflits récents en apportent la preuve tous les jours, comme la Commune donnait un avant goût des éclatements à venir.
Toutes les figures de la dépravation se sont données rendez-vous : l’argent, le sexe – le viol de fillettes – le goût du sang mais aussi les révolutions techniques – la photographie notamment – et… la volonté de se battre pour une société qui, enfin, sorte du capitalisme pour que les êtres humain.e.s vivent et non pas survivent. Un message qu’il ne faudrait pas oublier !
Hervé Le Corre, Dans l’ombre du brasier, Rivages/Noir, 22,5€
Nicolas Béniès