Le coin du polar

Chic, c’est la rentrée !
et On commence par les parutions de l’été...

« Le siècle de Louis XIV » à ses débuts.
Jean D’Aillon, dans « Le dernier secret de Richelieu », se propose de faire la lumière sur l’énigme du masque de fer, personnage enfermé à la prison de Pignerol où le surintendant des finances Fouquet purge sa peine de prisonnier à vie. Une enquête menée par l’ex notaire Louis Fronsac en compagnie de son fils amoureux d’une mystérieuse jeune femme nommée La Forêt. Le paysage social de cette année 1669, avec ses conflits internes à la noblesse en passe de venir uniquement courtisane, les affrontements liés à l’émergence de la bourgeoisie et la misère du peuple trop souvent condamné aux galères, tient lieu de trame essentielle comme la description de Marseille avec ses marins révoltés, refusant la loi monarchique.
L’intrigue permet de fil conducteur à un livre d’Histoire qui, en même temps, propose une synthèse des enquêtes précédentes de Louis Fronsac.
Le masque de fer reprend une figure humaine via une lettre que Richelieu adressât à sa nièce, Claire-Clémence, épouse du prince de Condé pour la protéger de son mari. D’Artagnan, véritable source de renseignements du régime, parle par sous-entendus que le lecteur décrypte à la fin. Un clin d’œil astucieux.
Nicolas Béniès
« Le dernier secret de Richelieu », Jean D’Aillon, 0/18, Grands détectives.

Quelque chose de pourri au royaume de Suède
Rebecka Aldén, pour son premier roman « Le dernier péché », dresse le portrait d’une femme qui a réussi en donnant des conseils de vie après un terrible accident qui a failli lui coûter la vie. Nora – c’est le nom de cette femme – confie à son mari, Franck, sa carrière, son agenda et beaucoup du reste. L’irruption d’une femme connue de son mari pervertit son équilibre trouvé à force de renoncements et d’aveuglements. Les rebondissements sont liés à cette femme vaincue dépendante de son mari. Pour conserver sa place – les réseaux sociaux jouent un grand rôle pour l’image de celle qui se veut une « battante » -, elle est prête à tout. La fin dit clairement qu’elle peut dépasser toutes les bornes de l’humanité.
Le destin de Nora interroge sur notre temps : jusqu’où l’être humain est-il prêt à aller pour conserver son aisance ?
Nicolas Béniès
« Le dernier pêché », Rebecka Aldén, traduit par Lucas Messmer, 10/18

La face cachée de Los Angeles
La cité des anges, on le sait, abrite les studios de Hollywood – situé au bout de Hollywood Boulevard -, usine à rêves, comme Beverly Hills où logent toutes les stars de ce business. Los Angeles en se réduit à ces images d’Epinal. Cette ville tentaculaire possède non seulement des quartiers pauvres mais le quartier qui remporte l’oscar du nombre de SDF – « Homeless » dans ce pays -, Skid Row. C’est là qu’officie le docteur Knox. L’auteur, Peter Spiegelman, n’a pas résisté à l’envie de donner au docteur des pauvres le nom de l’endroit où est entreposé la réserve d’or des Etats-Unis pour accentuer le décalage. Le dispensaire du bon docteur est criblé de dettes comme il se doit.
Lorsqu’il se décide, sous le poids de sa bonne conscience, à s’attaquer à un magnat de la finance et à un caïd de la pègre qui fait office de souteneur, on se dit qu’il ne fera pas de vieux os. Mais il a des anges gardiens. Il faut y croire pour aller jusqu’au bout de cette histoire qui tient autant de la description d’un empire financier tentaculaire que de la libération des femmes refusant de se laisser violer, violenter sans réagir. A tous les niveaux de la société. Un curieux dénouement difficile à croire mais pas impossible en ces temps étranges de « touche pas à mon porc ».
Nicolas Béniès
« DR. Knox », Peter Spiegelman, traduit par Fabienne Duvigneau, Éditions Rivages.

La police tribale navajo est de retour.
Anne Hillerman est la fille de Tony – qui a créé les personnages de la police tribale navajo dont le lieutenant Leaphorn – et a repris la saga via les personnages de Bernadette Manuelito et Jim Chee, mariés pour l’occasion. « Le rocher avec des ailes » – dans ces territoires toutes les images sont possibles – a comme point de départ une arnaque inconnue et un cadavre découvert dans une colline entourée d’un cercle magique. Une enquête à deux têtes qui, comme Gorgone, appartiendront à un même corps. Description des milieux du cinéma – un film est tourné dans ces paysages découpés et désertiques – et d’arnaques diverses qui se rejoignent pour mettre en cause le producteur.
Anne n’a pas le souffle de son père qui savait se servir des mythes, des magies reprises par les sorciers des groupes composants la nation des Navajos. Peut-être aussi que les temps ont changé. Que la magie d’aujourd’hui est celle du cinéma, une magie dégénérée, qui a fait fuir les génies qui hantent ces contrées. L’enquête se laisse lire et n’aurait pas besoin de faire appel à ces personnages du passé.
Nicolas Béniès
« Le rocher avec des ailes », Anne Hillerman, traduit par Pierre Bondil

Le silence est-il vraiment d’or ?
S’appeler « Miss Silence » est déjà tout un programme surtout lorsqu’il est question d’un procès pour homicide d’une vieille dame, une lointaine cousine de sa grand-mère assassinée dans son lit. Carey Silence a tout perdu dans les bombardements de Londres et n’aura comme seul refuge la maison de Honoria Maquisten, le nom de la cousine. « Le Procès de Miss Silence » est une description de ces familles qui s’abritent chez une dame tyrannique et riche pour éviter le froid mortel d’un emploi. Souvent ces personnages ne savent rien faire sinon le métier des armes pour certains d’entre eux. Les femmes sont des proies faciles pour les intrigants. Le retournement final est plutôt inattendu et un peu cousu de fil blanc. On comprend que la jeune fille ne peut-être que condamnée. Toutes les apparences sont contre elle.
Patricia Wentworth réussit, comme souvent, à raconter une Angleterre ignorée, minée par des histoires de famille et par la volonté de certains de se pousser du col dans cette société qui donne l’impression d’être sclérosée.
Nicolas Béniès
« Le procès de Miss Silence », Patricia Wentworth, traduit par Pascale Haas, 10/18.

Les romans de la rentrée.

L’Arlésienne.

Jérémy Fel a préféré titrer son roman « Helena », personnage de mère qui n’apparaît qu’à la fin, comme contrepoint et facteur clé d’explication d’une partie de l’intrigue. Il est nécessaire de recoller les morceaux pour comprendre, enfin, les actes d’une demoiselle en perdition qui le restera dans l’impossibilité de se sortir du piège. Le piège de son enfance, de sa mémoire, de sa mère.
Histoire aussi d’une famille monoparentale, une autre La mère tient une place exorbitante pour ses trois enfants de maris différents. Seul l’aîné est le fruit de l’amour qui lui permettra, apparemment, de s’en sortir. La petite fille est choyée par sa mère et porte toutes les espérances déçues d’une mère qui s’est réfugiée dans une maison perdue au milieu des champs. Un huit-clos nécessaire pour rendre crédible les événements survenus mais qui étouffe le lecteur. Le cadet est perturbé par des violences qu’il a subies et dont son inconscient refuse de se souvenir.
De lui viendront tous les drames sans qu’il en soit réellement responsable. Coupable mais pas responsable ! La rencontre de toutes ces solitudes, de ces êtres sans amour ou d’amour trompé est la trame de ce roman. Il faut croire au choc, improbable, entre cette jeune fille de 17 ans, golfeuse, et la famille monoparentale de trois enfants.
Les réactions psychologiques sont bien décrites, avec lucidité et sans complaisance ni pathos mais le thriller a trop tendance à naviguer en circuit fermé sans références ni sociales ni sociétales. Il ne respire pas manquant d’oxygène. Le « dehors » devrait investir ces familles bien trop renfermées sur elles-mêmes.
Nicolas Béniès
« Helena », Jeremy Fel, Rivages

Le coin du polar. Spécial James Lee Burke

En route pour le Texas entre présent et passé.

James Lee Burke fait partie des grands romanciers américains, de ceux du « South Side ». La référence la plus souvent citée est celle de Faulkner à qui ses personnages faisaient peur. Burke a choisi pour exprimer sa rage, sa colère, ses indignations, le polar. Deux personnages récurrents, doubles de lui-même, hantent ses histoires. Dave Robicheaux pour la Louisiane, Nouvelle-Orléans et Bâton Rouge et Hackberry Holland, un Texas Ranger pour décrire cet État. James Lee Burke est un écrivain violent qui manie toutes les références à la fois des Etats-Unis, du Texas allant des mythes – celui de « La frontière » notamment – jusqu’au Gospel et les Blues en passant par le racisme et le Ku-Klux-Klan qui alimente les hain es. Sous sa plume la société américaine implose. Il permet, dans ce mouvement qui englobe toute cette société, d’appréhender les ruptures et même de comprendre l’avènement de Trump. un auteur de polar comme il faut les aimer. A plus de 80 ans il reste présent dans la littérature américaine et mondiale. Lire la suite

Le coin du polar

Amour et haine rancis.

Est-il possible de vivre confiné dans un seul endroit, une seule maison ? Les sorties hors du domicile familial sont des fêtes rares et racontées plus d’une fois. C’est le pont de départ de ce roman noir de Sarah Schmidt, Australienne, bibliothécaire qui a été saisi par ce drame : le 4 août 1892 à Fall River (Massachusetts), Lizzie Borden découvre son père et sa belle-mère massacrés à coups de hache. Cet assassinat passionne les Etats-Unis depuis plus d’un siècle. « Les sœurs de Fall River » ne se veut ni enquête journalistique, ni enquête policière mais plongée dans l’intimité d’une famille pour expliquer les comportements, l’amour et la haine souvent mêlées. Un assassinat en vase clos. Une intrigue qui doit remonter à Edgar Allan Poe sans l’humour ni l’ironie qui sied au poète créateur du roman policier. Dans le même temps, elle fait la critique d’une société misogyne qui ne peut pas croire qu’une femme soit responsable de meurtres aussi horribles.
Comme c’est un peu la mode ces derniers temps, Sara Schmidt fait parler tous les protagonistes. Emma, la sœur aînée qui a quitté le nid, Lizzie – Élizabeth – qui est restée, Bridget la domestique et Benjamin un témoin extérieur pour rendre compte de l’étouffement résultant de cette maison sans vie.
« Les sœurs de Fall River », un best-seller en Australie et en Grande-Bretagne, sera adapté au cinéma et la télévision. Il souffre pourtant d’un manque d’oxygène. A force de rester entre soi, la lecture devient presque irrespirable. Le défaut de la qualité de cette histoire.
Nicolas Béniès
« Les sœurs de Fall River », Sarah Schmidt, traduit par Mathilde Bach, Rivages.

Mi gran passion
Ariana Franklin, l’auteure de cette série qui met en scène la médecin de Palerme, Adelia, désormais au service du roi anglais Henri II Plantagenet, nous a quittés en 2011 mais son héroïne vit toujours et continue ses aventures. Dans « La prière de l’assassin », Adelia, en 1178, est chargée d’accompagner Jeanne, la sœur cadette du roi – elle a 10 ans -, pour son mariage avec le roi de Sicile, un Normand. Elle se trouve en butte avec l’amant du « Loup », un personnage qui apparaît et disparaît tué par Excalibur, l’épée, dit la légende, du roi Arthur maniée par Adelia. Avec le fidèle Mansur, elle subit les conséquences de tous les préjugés du temps. Elle risque la mort et le bûcher.
Dans ce voyage, la géographie a du bon, elle passe le sud-ouest de la France actuelle marquée par la montée de l’hérésie – aux yeux de l’Église – cathare. Déjà, pointe le retour d’une Inquisition qui veut préserver le pouvoir de la seule Église de Rome. Les massacres qui suivront – beaucoup plus tard – pourront être qualifiés de génocide.
Il est difficile de résister à Adelia. Son charme s’envole de ses pages. Comme O’Donnell, l’amiral, on tomberait facilement amoureux de cette femme médecin. Une sorte d’alchimie bizarre. On se prend à rêver, contre toute attente, une suite sans fin.
Nicolas Béniès.
« La prière de l’assassin », Ariana Franklin, traduit par Jean-François Merle, 10/18, Grands détectives.

Le coin du polar

Vagabondages

Martyn Waites a été, comme beaucoup de ses contemporains, durement marqué par la défaite des mineurs en 1984. Thatcher, Premier ministre en 1979, a conduit la lutte des classes avec tous les moyens à sa disposition, policiers et idéologiques. Elle a mis en œuvre une véritable stratégie de combat que le syndicat des mineurs conduit par Scargill a mis du temps à comprendre. Il faut dire que le dirigeant du syndicat avait demandé en vain la décision d’une grève générale. Comme souvent, elle est tardive mais elle durera tout de même un an. L’âpreté du combat de classe est rendue à travers le parcours de personnages façonné par le conflit lui-même dont un journaliste qui enquête aussi sur son passé. « Né sous les coups » fait l’aller retour entre « avant » et « maintenant » pour dessiner le paysage issu de cette défaite. Un grand roman social.
Difficile, semblait-il, de faire mieux ou différemment. Waites réussit ce tour de force avec « La chambre blanche », l’antichambre de la mort. Même lieu, Newcastle et cette Angleterre – au sens strict – un peu mystérieuse, brumeuse secouée d’éclats de violence et de rire, d’explosions de fraternité et de corruption. Remontons le temps. 1946 pour suivre un leader travailliste qui donne l’impression de vouloir changer la vie en détruisant les taudis et en construisant de grandes cités. L’exclusion, la surexploitation des salariés, le gangstérisme, la corruption. Une fresque sociale de cette ville, des personnages qui incarnent ces concepts pour une intrigue qui même ingrédients du polar, du social pour une grande littérature. La révolte, la colère suinte quasiment à chaque page. Lire la suite

Elmore Leonard, auteur américain.

Comment écrire sur un écrivain ?

elmore-leonard-un-maitre-a-ecrire-par-laurent-chalumeau_5307479Elmore Leonard (1925 – 2013) est l’un des grands auteurs de ces romans « noirs » ou « polars » qui marquent le 20e siècle de leurs pointes acérées. Il a trouvé son style, – et ce ne fut pas en un un jour – et il est devenu Elmore Leonard, « Dutch » pour tout le monde. Il a fallu qu’il comprenne l’art de l’épuration, de la simplicité pour accéder au rang de « maître à écrire ». Il fait avancer l’histoire par des dialogues qui dressent la silhouette des personnages. Il donne l’impression du langage parlé, particulièrement celui de sa ville d’origine, Detroit, soumise aux restructurations dues à la crise de l’automobile. Dés la récession de 1980-82, elle se délite par les fermetures d’entreprises, le chômage massif, l’appauvrissement de ces citadins. Dans le même temps, des quartiers entiers sont laissés pour compte où la nature « reprend ses droits ». Pour résister la ville s’endette…pour arriver à la faillite d’aujourd’hui et une volonté de re construction en détruisant les anciens quartiers. Dommage que « Dutch » nous ait quitté, il aurait trouvé là, avec son compère essentiel Gregg Sutter, qualifié de documentaliste, de quoi nourrir ses intrigues. Lire la suite

Polar(e)

Une nouvelle venue dans nos mondes « noirs » : Emily St. John Mandel

Emily St John Mandel est née au Canada. Pas besoin d’en savoir plus. Est-ce pour cette raison qu’elle donne l’impression de n’être à sa place nulle part ? Peut-être. De New York, son pays semble être simplement une dépendance. La Ville monde sait comme aucune autre engloutir tous les autres territoires qui ne peuvent se comparer à cette pieuvre intelligente – on dit que ces animaux ont plusieurs cerveaux – enserrant toutes les ambitions, toutes les illusions.
Le premier roman que publie cette auteure, « On ne joue pas avec la mort » titre français aussi énigmatique que l’original « The Singer’s gun », est un puzzle qui joue avec toutes identités. Une angoisse moderne que celle de la perte de son nom, de son libre arbitre. Les faussaires sont devenus des voleurs de vie. La justice a du mal à reconnaître ce « crime » aux allures étranges. Elle continue de faire confiance aux anciennes preuves… Lire la suite