La littérature, la poésie peuvent elles mieux faire ressentir la perte d’humanité imposée par les nazis à toutes les populations juives d’Europe ? Jirí Weil (1900-1959) a vécu à Prague cette période de déportation, de peurs, d’angoisses, de profonde solitude, d’un temps aussi de solidarité. « Vivre avec une étoile est une description quasi clinique d’un homme pourchassé , nié en tant qu’homme qui ne peut que faire preuve d’obéissance servile pour éviter le départ dans un convoi qui ne mène qu’à la mort. Son sort dépend en partie des instances de la Communauté (juive mais l’adjectif n’est pas employé) qui lui trouve un travail, dans un cimetière, tout en dressant des listes de ceux celles qui doivent partir, avec leurs trésors, sans épargner les femmes et les enfants.. Enfermé dans sa terreur, il se blottit dans sa mansarde, quasi à ciel ouvert, souffrant de la faim, attendant l’inéluctable. D’être humain, il en est devenu un fantôme. Il devra à une erreur de cette administration tatillonne de ne pas partir avec les autres porteurs du même nom que lui, liste dressée par les responsables de la Communauté. Continuer la lecture
Archives de catégorie : Histoire
Jimmy Gourley, un oublié qui résiste
Le jazz sans frontière
Le jazz de l’après Seconde Guerre mondiale s’est façonné aussi à Paris. La fin de l’Occupation a suscité le besoin d’oublier, nécessaire pour aller de l’avant. Les jeunes ne voulaient rien à voir avec la génération d’avant tenue pour responsable. Le be-bop – une révolution dans le jazz initiée par Charlie Parker et codifiée par « Dizzy » Gillespie – débarque à Paris en 1946 via les enregistrements que Charles Delaunay, directeur de la revue Jazz Hot, s’était procurés aux États-Unis, à New York. Le local de la revue, rue Chaptal, réunissait tous les jeunes musiciens avides d’intégrer ce nouveau langage. Continuer la lecture
Mémoire du passé et du présent
Les États-Unis dans le miroir de leur histoire
Timothy Egan, « un des grands auteurs de non-fiction » – c’est la présentation qu’en donne l’éditeur -, raconte, vraisemblablement avec un zeste de dramatisation et un effet de loupe sur un seul personnage, la renaissance du Ku Klux Klan dans les années de l’immédiat après Première Guerre mondiale. Le Klan était né après la guerre de Sécession (1861-1865) dans les États du Sud pour refuser la domination du Nord, conserver l’esclavage, en refusant les droits civiques pour les Africains-Américains, lutter contre les papistes et les Juifs. Le Président Ulysse Grant les avait poursuivi en justice et les avait éradiqués. Du moins le croyait-on. Continuer la lecture
La drôle de guerre en BD, la force des dessins
>Retrouver la mémoire
la date d’anniversaire de la Libération est fêtée et agite souvent le passé pour le décomposer et le recomposer à la mode du présent. La forme des commémorations indique cette réécriture continuelle de l’Histoire qui permet l’oubli d’une partie de la réalité d’alors.
Notre mémoire collective est à trous. Il est souvent nécessaire de combler les failles. Les historien.ne.s sont essentiel.le.s mais pas seulement. La BD particulièrement est un outil qui permet de diffuser les émotions du moment et faire partager le quotidien de ceux et celles impliquées dans l’Histoire. Les dessins font œuvre de mémoire et nous avons souvent besoin de la retrouver. Elle facilite ce travail. Continuer la lecture
Histoire des expressions françaises
Trésors et méandres de la langue française
« C’est du pipeau ! » titre Stéphane Gendron pour nous inviter à un voyage dans les expressions françaises à partir du « jargon de la musique et des musiciens » comme l’indique le sous titre de ce faux-vrai dictionnaire. Le pipeau est « une flûte champêtre à 6 trous en bois ou en roseau qui, au Moyen-Âge, se nommaient pipes ou pipets » nous dit-il pour ensuite nous balader dans l’histoire des différentes expressions. Ainsi « c’est du pipeau », apparue dans les dernières décennies du 20e siècle provient de « ne pas se laisser prendre aux pipeaux de quelqu’un » issue d’un piège à oiseaux nommé pipeau, une sorte de faux nid. Continuer la lecture
Une littérature oubliée
Renouveau de la littérature yiddish ?
Benjamin Schlevin (1913-1981), né Szejnman à Brest-Litovsk (en Biélorussie), arrive à Paris en 1934, un Paris marqué par les manifestations de l’extrême droite le 6 février 1934 – qu’il racontera dans son roman – et les réactions de la gauche en train de s’unir dans un contexte de montée du fascisme et du nazisme.
Fasciné par le petit peuple de Belleville qui ressemble dans ces années là, celles de l’entre deux guerres, d’un shtetl multicolore de yiddish aux accents différents, il décide de raconter ce Paris étrange, de ces Juifs venus d’une Europe de l’est en ébullition. Le refus de la guerre d’abord comme la recherche d’un avenir moins sombre obligent à l’exil. Ils arrivent tous « gar di nor » – gare du nord -, pris en charge par les Anciens, petits patrons, en quête de main d’œuvre à exploiter dans leurs ateliers pour nourrir une faible accumulation du Capital. Le quartier du Marais est d’abord leur lieu de chute pour ensuite arriver dans les hauteurs de Paris, à Belleville. Ils partiront ensuite installer leurs ateliers de confection prés des grands boulevard, au « Sentier ». Un Paris disparu englouti dans les transformations de la ville et de l’industrie. Il en reste quelques traces mais trop éparses pour rester des lieux de mémoire. La littérature donne à voir ce monde devenu fantomatique. Continuer la lecture
La guerre de 100 ans en direct, via Conan Doyle
Paris, 1427
La guerre de 100ans aux prismes des aventures de Holmes
Jean d’Aillon trouve dans la guerre dite de 100 ans qui opposa le royaume de France en formation au royaume d’Angleterre via les Armagnacs et les Bourguignons, le contexte historique pour projeter Conan Doyle dans un passé inconnu de lui. Au moment où nous surprend l’auteur, nous nous trouvons projeté à Paris sous la régence du duc de Bedfort sous domination anglaise donc. Paris est enveloppé par un terrible hiver puis un printemps de pluies diluviennes qui laissa les Parisiens non seulement transi de froid mais aussi souffrant de disette et de hausse des prix.
La guerre reculait un peu devant la violence des éléments « naturels ». Les descriptions du Paris de cette année valent la peine d’être lues, une autre manière de faire de l’Histoire au plus prés des populations. L’enquête que mène Holmes – Edward ici » en compagnie bien sur de Watson – Gower – est multiple : un éventreur, une prophétesse qui se cache, ‘ »La prophétesse voilée » est le titre de cet opus, recherchée par deux individus commandités par des maîtres différents et pour des raisons sans commune raison, des complots à n’en plus finir, la prison insalubre du Châtelet… pour des tiroirs qui s’ouvrent les uns sur les autres, pour arriver à une fin qui arrange tout le monde.
Le plaisir est quasiment toujours au rendez-vous de l’Histoire – la Pucelle d’Orléans, Jeanne, n’est pas loin – et des histoires. Les références à l’œuvre de Conan Doyle sont présentes mais noyées dans le flot de cette guerre interminable.
Nicolas Béniès
« La prophétesse voilée. Les chroniques d’Edward Holmes et Gower Watson », Jean d’Aillon, 10/18
Portraits d’émigrants, de lieux disparus pour une histoire et une littérature trop longtemps oubliées
Littérature Yiddish oubliée et… retrouvée
« Les Juifs de Belleville » s’impose comme une référence à plus d’un titre. D’abord par la langue, le Yiddish. Isaac Basileis Singer en est le représentant le plus connu. On a oublié, qu’à Paris, les émigrés juifs d’Europe de l’Est avaient exporté leurs traditions et publiaient journaux et livres et s’étaient réfugiés à Belleville. Benjamin Schlevin -né Szejnman en 1913 en Biélorussie – a publié 17 ouvrages en yiddish qui en fait un auteur inconnu de tous les publics.
Un Paris disparu revit, ce Paris des ateliers de confection où la main d’œuvre est surexploitée pour vendre à bas prix. Une saga historique et social qui donne à voir le quotidien de cette population en train d’essayer de survivre. Deux figures serviront de fil conducteur, deux amis au point de départ arrivés comme tous les autres « gar di nor » et qui suivront deux trajectoires opposées. L‘un, Béni veut « arriver » en amassant pour accumuler, l’autre, Jacquou, défend les opprimés et crée des structures culturelles ou d’assistance dans le contexte de la crise des années 30. La Shoah marquera la fin de cette histoire. Jacquou survivra pour témoigner. Un grand livre à découvrir.
Nicolas Béniès
« Les Juifs de Belleville », Benjamin Schlevin, traduit par Batia Baum et Joseph Strasburger, postface et appareil critique de Denis Eckert, L’Échappée, collection « Paris perdu »
Dreyfus, une expo à voir, un catalogue pour mémoire
Un livre essentiel d’Histoire et de mémoire
Le Juif responsable de la défaite ? Assurément. Espion, sans nul doute./ Pas besoin d’enquête.« Alfred Dreyfus, Vérité et justice », thème de l’exposition au musée d’art et d’histoire du judaïsme -mahJ – démontre tous les rouages de l’affaire et montre le contexte à l’aide de documents notamment les caricatures qui donnent à voir l’esprit des temps. Le catalogue, sous la direction d’Isabelle Cahn et Philippe Oriol, commissaires de l’expo, brosse le tableau de la période. Auteurs et autrices ouvrent des portes et nous projettent dans le monde d’alors sans omettre le portrait de Julie Dreyfus, l’épouse du capitaine au rôle oublié ni les suites notamment la loi de 1905 et la lutte pour les droits humains.. Un livre nécessaire, actuel.
Nicolas Béniès
« Alfred Dreyfus, Vérité et Justice, catalogue coédité par Gallimard/mahJ
« La première guerre d’Algérie », les racines.
Deux histoires parallèles et pourtant commune
Si on vous interroge sur la colonisation française en Algérie, 1830-1852, la période retenue par Alain Ruscio, les réponses habituelles tournent autour de Bugeaud, général puis maréchal, député, Abd el-Kader – l’émir, image de la résistance – et l’implantation de colons par une politique de massacre des populations autochtones. L’auteur a voulu retracer dans cette enquête historique serrée, au sous titre explicite « une histoire de conquête et de résistance », la bonne conscience des colonisateurs, à commencer par Victor Hugo, qui sont armés du progrès et de la civilisation sans connaître l’histoire et la culture des populations qu’ils veulent asservir. Sans prendre en compte la capacité de lutte des populations qui commençaient à construire un Etat. Une histoire oubliée ! Continuer la lecture