Jazz, La machine à remonter le temps (3)

Concerts à domicile (3)

Pour ce dernier concert, il est possible d’inviter très largement, d’ouvrir le bal, de laisser les invité-es siffler, se déhancher au son de cette musique « soul ».
Le lieu est différent. Au « Caméléon », un de ces clubs mythiques de Paris qui restera en activité longtemps mais pas assez pour la génération d’aujourd’hui puisse le visiter sinon à travers les souvenirs de ceux et de celles qui y ont participé. Bernard de Bosson, pianiste amateur dans les années 1960 – futur PDG des disques Warner – le décrit dans les notes de pochette signées Michel Brillé.
Ce 28 juillet 1961, le club reçoit la visite du trio de Les McCann qui vient de triompher au festival d’Antibes Juans-les-Pins. Le public est nombreux pour entendre la nouvelle attraction. Une musique inspirée par la dance et même les tap dancers mais aussi par le gospel. Les McCann fait partie de la même école que Ramsey Lewis qui pratique lui aussi ce mélange. Le succès est au rendez-vous. Il faut noter que « The Truth » signé ici par Les ressemble furieusement au « Wade in the Water », un traditionnel que Ramsey Lewis allait aussi enregistrer (en 1966 !)…
Les deux sets sont ici repris en deux CD, de quoi boire jusqu’à plus soif cette musique souvent répétitive. Autour d’un verre pour oublier un monde oublieux de toute fraternité, elle sera une compagne nécessaire. D’autant que Les n’oublie pas les standards… Lire la suite

Jazz, La machine à remonter le temps (2)

Concerts à domicile (2), suite…

Bien reposé et remis de votre concert avec le fantôme d’Horace Silver, il est possible de passer à une autre forme de jazz. Contemporaine et apparemment à l’opposé. Un triple CD du Modern Jazz Quartet (MJQ pour tous les intimes) recèle forcément des trésors.
MJQ, Paris 1960-62L’ambiance générale n’a guère changé en cette année 1960. Le 9 avril, le quartet conduit par John Lewis, pianiste et compositeur, s’installe à l’Olympia. L’entente entre le pianiste et Milt Jackson, vibraphoniste, inventeur du langage bebop sur cet instrument, Percy Heath, contrebassiste et Connie Kay – un pseudo pour éviter de prononcer un nom imprononçable -, batteur subtil et swinguant malgré les clichés, semble relevé du paranormal. Ils n’ont plus rien à prouver sinon la faculté inentamée d’atteindre à l’excellence. Lire la suite

Jazz, La machine à remonter le temps. (1)

Concert à domicile (1)

Les festivals, les concerts permettent de voir le jazz. Cette dimension est nécessaire pour cette musique qui sait vivre. Certains de ces concerts sont enregistrés. Plus ou moins bien. Surtout, il arrive que le swing soit sur la bande par une alchimie miraculeuse. C’est souvent le cas pour ceux réalisés à l’Olympia (Paris). Peut-être parce qu’ils se trouvent sous le label « Pour ceux qui aiment le jazz », l’émission phare – à 22h30 – de Daniel Filipacchi et Frank Ténot sur Europe n°1 et réunissent une grande partie de la jeunesse qui se retrouve dans cette « musique de sauvages » comme on dit à l’époque, une musique – on ose – immorale. Les bien pensants critiquent à n’en plus finir ce jazz qui pervertit les jeunes esprits trop malléables. J’exagère ? Même pas. Il faut relire ce que ces « ligues » ont écrit pour se rendre compte de la bêtise sans nom qui les possède. Je sais, la bêtise ne recule pas si facilement si l’on en croît les propos d’un élu du FN sur Erik Satie…
Les vacances permettent de prendre le dessus sur le temps qui passe et même sur celui qu’il fait. Prenez le temps donc. Un après midi par exemple. Seul ou en groupe à votre convenance. De ceux et de celles qui partagent cette passion un peu dévorante. Commencez doucement en enlevant le cellophane du premier CD. Horace Silver à ParisDans l’ordre chronologique pourquoi pas. Ce 14 février 1959 la météo est douce et le temps politique à l’orage. La crise politique est ouverte malgré les coups d’État du général de Gaulle le 13 mai 1958, le vote de la Constitution en octobre 1958. La « guerre d’Algérie » – une guerre qui ne veut pas dire son nom, on parle d’opérations de police – engloutie des jeunes hommes dans l’engrenage infernal de la barbarie, celle de la torture. Les généraux, eux, deviennent « factieux » et l’O.A.S commence ses opérations terroristes. Le climat est délétère.
Le jazz lui résiste. Permet des effets de génération, de se sentir bien contre le monde qui vacille. Une nouvelle se répand. Horace Silver est à Paris et donne, comme il est d’usage, deux concerts, l’un à 18 heures, l’autre à minuit. Je ne suis pas sur que l’Olympia soit « full up » ni que le public connaisse bien ce pianiste/compositeur, l’un des plus importants du moment. Lire la suite

Atlas quand tu nous tiens…

Trois « Atlas »…

qui visent à décrire la réalité du basculement du monde via les crises et les guerres d’un nouveau genre.
atlas-du-moyen-orient_9782746735859« Atlas du Moyen-Orient » explicite les raisons des conflits dans cette région du monde mais, surtout, les auteurs décrivent la mosaïque des peuples et des communautés qui se partagent cette terre riche d’histoires. Pierre Blanc et Jean-Paul Chagnollaud mettent en évidence les facteurs politiques et économiques à l’origine de ces nouvelles guerres. Ils esquissent, par une carte, les scénarios possibles d’une paix possible. Paix qui s’éloigne de jour en jour sous les coups de butoirs d’une politique d’extrême droite d’un gouvernement israélien qui a besoin de la guerre pour rester au_ pouvoir faute de politique économique favorable au plus grand nombre, faute aussi d’une vision du monde qui dépasse cette gestion à la petite semaine qui fait la part belle à la corruption et aux maffias, russe en particulier. Actuellement, et les auteurs l’indiquent aussi, Israël fait office du bon élève dans la lutte contre le terrorisme, un vocabulaire qui permet de faire disparaître les droits des Palestiniens, acceptant de fait la rhétorique du gouvernement actuel. Une belle victoire de DAESH, il faut aussi le reconnaître. Cette organisation qui prétend défendre les Palestiniens, les enfonce davantage…
atlas-de-l-am-rique-latine_9782746743571« Atlas de L’Amérique latine », de Olivier Dabène et Frédéric Louault, sous titré « Les démocraties face aux inégalités » fait le point sur les conséquences de l’entrée dans la crise systémique en août 2007 sur les économies de ces pays. Ces « émergents » n’ont pas réussi à lutter contre les inégalités et la corruption provoquant une crise politique majeur… Les nouvelles pages de cette 3e édition sont consacrées à Cuba et à son ouverture récente. Quels sont les enjeux ? Comment résister aux États-Unis ? Quelle politique mettre en œuvre ? Comment faire vivre des idéaux issus de cette révolution de 1959 ?
atlas-des-tsiganes_9782746742710« Atlas des Tsiganes », de Samuel Delépine, sous titré « Les dessous de la question rom », décrit la réalité loin des clichés qui ont la vie dure depuis que Sarkozy les a désignés comme « ennemi principal ». Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Ces populations sont diverses et mêler les 20 000 migrants Roms aux 400 000 Tsiganes de France, principalement Gitans – et un peu Manouches – est une erreur grave.
Nicolas Béniès

Atlas nécessaires publiés aux éditions Autrement.

Histoires de barbaries.

Traumatismes des exils.

Les commémorations actuelles du centenaire de la Première Boucherie Mondiale sont quelque peu indécentes. Les jeunes gens morts dans cette guerre de partage du monde qui marquait la fin du 19e siècle n’ont pas besoin de la compassion des dirigeants du 21e d’autant que les « gueules cassées » – pour employer le langage d’entre deux guerres – n’ont jamais été reconnus par les gouvernements successifs qui préféraient oublier leur responsabilité. Pour rendre aux vivants leur passé, il aurait mieux fallu rendre compte des causes de la guerre et des raisons qui ont amené la seconde.
Anna Hope Le chagrin des vivants« Le chagrin des vivants », premier roman d’une londonienne, Anna Hope (Espérance en français, tout un programme), permet d’évoquer les conséquences traumatiques de la guerre sur les rescapés. La société anglaise – comme la française – développera une sorte de blâme sur ces survivants parce qu’ils ont survécu… En 1920, dans une sorte de halo de Londres – la ville semble sous un nuage face à la réalité de ceux qui cherchent une place dans la société qui les refuse -, Hope, à travers le destin de trois femmes, dresse un réquisitoire de dirigeants qui ne veulent pas voir les effets de la guerre sur les hommes revenus de tout. La boue, la mort collent encore à leurs vêtements, à leur peau. Ils trimbalent avec eux leurs compagnons, leurs lâchetés, leurs fuites et leurs bravoures assumées ou non. Lire la suite

JAZZ, il faut aussi le lire…

Réflexions.
Le jazz est, il faut le rappeler, une musique sans nom dont les contours ne sont pas définis avec précision. Son identité est mouvante et ses frontières extensives sauf pour quelques « Ayatollahs » incapables d’être de leur temps. Le « champ jazzistique » n’est pas réductible à des dogmes. Il est en constante évolution et suppose de rompre avec la tradition, avec les « grands ancêtres » tout en les connaissant, tout en jouant avec les mémoires pour construire une mémoire de l’avenir.
Polyfree, Outre MesurePhilippe Carles et Alexandre Pierrepont ont voulu, à l’aide de contributeurs divers, dessiner une « carte au trésor » du jazz contemporain pour essayer de l’appréhender dans le contexte d’une interrogation générale sur la place de la culture et des anti-arts. Ils compilent des réflexions récentes – les années 1970-2015 – pour indiquer que la critique reste active. « Polyfree » est le titre de cette « terra incognita » que les auteurs nous invitent à découvrir. Le résultat, au-delà de sa curiosité, de son étrangeté lié à la diversité des points de vue et des affluents nouveaux du jazz, permet à la fois de s’interroger sur les mystères du jazz et sur sa place dans les anti-arts de ce 21e siècle. Une interrogation qui part du jazz pour s’élargir à l’ensemble des disciplines artistiques.
Nicolas Béniès.
« Polyfree », sous la direction de Philippe Carles et Alexandre Pierrepont, Editions Outre Mesure

Le champ jazzistique vu à travers les festivals de l’été.

Errances dans le jazz d’aujourd’hui.

L’été, malgré tout, est le temps des festivals de jazz, de ce temps élastique qui fait, souvent, entrer 2 dans 3 ou 4 dans 3. Un temps élégiaque qui permet de flâner, d’errer en des endroits bizarres que le jazz fait découvrir dans le même temps qu’il se découvre. C’est un bon guide, que le jazz, musique sans nom qui a scandé les espoirs et la barbarie de ce 20e siècle.
Je vous propose quelques endroits, en France, des musicien-nes à découvrir pour finir sur deux ou trois enregistrements récents. Lire la suite

Le coin du polar

Sur la place des femmes dans les sociétés.

Cornelia Read L'enfant invisible« L’enfant invisible, de Cornelia Read, met en scène le New York des années 1990 pour une enquête de Madeline Dare, le double de l’auteure, sur le meurtre, semble-t-il, d’enfant noir de trois ans. Un périple qui met en lumière le traumatisme de ces femmes obligées de paraître pour occuper une place enviable dans cette société qui, encore aujourd’hui, exclut les femmes des postes de pouvoir. Passent aussi ces pères capables d’actes pédophiles sur leurs filles les tuant à petits feux comme les désertions des mères enfoncées dans leur rôle social. La révolte qui pointe à chaque page, malgré un ton qui se veut désinvolte, est toujours et encore – il suffit d’entendre Trump – actuel.
American girlUne histoire, semblable par beaucoup d’aspects à la précédente, est aussi la trame d’un premier roman de Jessica Knoll, « American Girl ». Le New York est celui d’aujourd’hui et Ani – un pseudo, elle cache ainsi son origine italienne – veut être la New-yorkaise branchée qui possède un anneau de diamant en bague de fiançailles et la carte bleue de son futur époux, Luke – chanceux en français – qui fait partie de la frange la plus riche de cette société. Knoll décrit par le détail le quotidien fastidieux de cette jeune femme, journaliste à l’équivalent de « Cosmopolitan ». Une fêlure se cache derrière cette soif de réussite, « Columbine », ce lycée mis à feu et à sang par un jeune armé d’un fusil qui avait des raisons d’en vouloir à ses congénères riches. Un viol collectif notamment dont a été victime Ani. Cette prise de conscience, cette vengeance aussi fait voler en éclats tout le paraître devenu, soudain, inutile.
Arian Franklin La morte dans le labyrintheAriana Franklin, quant à elle, nous plonge, pour le deuxième opus de cette série – « La morte dans le labyrinthe » -, dans le monde de l’Angleterre d’Henri II au milieu du 12e siècle via les aventures d’une médecin des morts, Adelia Aguilar mise au service du Roi et amoureuse de l’évêque Rowley. Elle enquête sur la mort de la maîtresse du Roi Rosemonde Clifford et sur un complot pour évincer Henri II au profit d’un de ses fils. Une réussite pour l’intrigue, le style, le personnage de la jeune femme et l’information sur cette période pas très connue. On attend la suite.
Nicolas Béniès.
« « L’enfant invisible », Cornelia Read, traduit par Laurent Bury, Babel Noir ; « American Girl » Jessica Knoll, Actes Sud ; « La morte dans le labyrinthe », Ariana Franklin, traduit par Vincent Hugon, 10/18 Grands détectives.

Coin du polar

Angleterre, 1868 !
Ann Granger a construit une héroïne, détective à ses heures, Elizabeth – devenu Ross par son mariage avec Ben, un ami d’enfance, inspecteur de Scotland Yard – et lui a fait vivre des aventures palpitantes dans les 4 premiers opus de cette série. Pour le cinquième, « Le témoignage du pendu », l’intrigue est moins complexe et trouve une conclusion un peu trop facile. Malgré ce handicap, la description de la société anglaise de cette fin du 19e siècle, sous l’égide de la Reine Victoria, reste intéressante. Ann Granger rejoint Anne Perry dans la construction de polars historiques mettant en scène un couple. La femme seule ne pouvait, à cette époque, mener des enquêtes… Les revendications féministes ne sont pas loin comme pour le personnage de Ariana Franklin.
N.B.
« Le témoignage du pendu », Ann Granger, 10/18, Grands Détectives.

Comportements barbares.

Un travail de mémoire.

Raphaëlle Branche la torture et l'armée pendant la guerre d'AlgérieRaphaëlle Branche, dans « La torture de l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962 », a épluché les archives enfin ouvertes de cette période et a recueilli des témoignages de « survivants » qui commencent seulement à parler. Jusque là, cette guerre qui n’a jamais dit son nom, a été enterrée pour éviter le bilan des gouvernants. Ils ont ainsi tué la mémoire. L’auteure livre un travail qui tient autant de l’anthropologie que de l’histoire politique tout en donnant de la place à celle des mentalités pour expliquer l’acceptation de la torture. Elle situe cette guerre non pas dans la continuité de la Résistance – contradictoirement – mais dans celle de la guerre d’Indochine. Les mêmes méthodes se retrouvent. Le fonctionnement de l’Institution militaire s’entremêle avec les comportements individuels et la violence de la guerre pour arriver à faire voler en éclats les barrières de la conscience et de notre humanité. Une analyse qui permet de comprendre la guerre d’Algérie, le silence coupable des survivants, la haine inscrite dans les affrontements, la vengeance… Une guerre coloniale qui se traduit par le racisme, l’exclusion, le sentiment de supériorité de cette armée chargée de la répression et l’oubli de cette affreuse barbarie voulue et organisée par les pouvoirs en place.
En même temps, cette description est universel. Toutes les guerres ont les mêmes conséquences. Les civils ne veulent pas reconnaître leur responsabilité, celle d’avoir laissé faire et laisse sur le bord de la vie les soldats chargés d’une mission barbare… pour gagner une guerre qu’ils ne pouvaient que perdre…
Pour retrouver la mémoire…
N.B.
« La torture de l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962 », Raphaëlle Branche, Folio/Gallimard.