Musiques de nos mémoires.

Souvenirs d’un temps perdu et… retrouvé !

Appeler un orchestre « Spirit of Chicago Orchestra » a déjà de quoi interroger. Lorsque le sous titre fait référence à un film culte de la comédie musicale américaine, « Singin’ in the Rain », film de 1952 en hommage à toutes ces « musicals », films « chantants » de Hollywood des années 1930 qui voulaient, par leur magie de la danse, faire oublier les effets catastrophes de la crise de 1929. Le succès viendra en 1933 par la grâce de Fred Astaire, sauvant ainsi la RKO de la faillite. Dans le même temps, les grands lyricists – paroliers – et compositeurs de Broadway se reconvertissaient dans le cinéma. Avec plus ou moins de bonheur. Gershwin, par exemple, n’y trouvant pas son compte…
Ce ne fut pas le cas de Arthur Freed (1874-1973), et de Nacio Herb Brown (1896-1964) auteurs de chansons pour ce cinéma là. Ces chansons qui se retrouvent toutes dans le film « Singin’ in the Rain » de 1952 à commencer par… « Singin’ in the Rain » réarrangée bien sur au goût du jour. Se souvient-on que ce film n’eut pas beaucoup de succès au moment de sa sortie pour devenir aujourd’hui et sans doute pour l’éternité un classique.
Ce détour pour revenir à cet orchestre français et à son chanteur Scott Emerson et au sous titre de cet album : « The Origins », les origines du film de 1952 donc. Le « Spirit of Chicago Orchestra » reprend les partitions originales pour faire revivre cette période des années 1930. Ce pourrait être en papier glacé avec un intérêt seulement « historique » : faire entendre ces partitions en haute-fidélité sans les craquements et les limitations des 78 tours pour des images en sépia mais ils arrivent – il faudrait citer tout l’orchestre -, à force de naïveté et de convictions – les deux font bon ménage – à convaincre et à faire danser tout en suscitant nos souvenirs, souvenirs de découverte de ces chansons, des tap dancers, du couple Fred Astaire/Ginger Rodgers ou Gene Kelly ou de ces films en noir et blanc que nous avons aimés. Peut-être que ces images ne parlent pas à la génération d’aujourd’hui. Il leur reste à écouter cet album, à danser encore et encore sur le volcan qu’est notre monde… Comme celui de 1929…
Plongeon dans l’Histoire, dans la mémoire d’un monde pas si mort qu’il le semble…
Nicolas Béniès.
« Singin’ in the Rain. The Origins », Spirit Of Chicago Orchestra, Klarthe Records distribué par Harmonia Mundi.

Connaître avant de parler

Deux livres pour appréhender l’Islam.

Un frère dominicain, Adrien Candiard, membre de L’institut dominicain d’études orientales, propose un vade-mecum pour « Comprendre l’Islam ou plutôt pourquoi on n’y comprend rien ». Pas seulement à cause de toutes les bêtises entendues dans les bouches des politiques ou des journalistes dont le seul but est de susciter la haine et la guerre entre des communautés pour leur plus grand profit, du moins le croient-ils. Mais aussi parce que l’Islam dont on entend parler n’a rien à voir avec la réalité de cette religion profondément divisée entre des courants antagoniques qui semblent se référer au même texte, le Coran. Cette division n’est pas propre à l’Islam bien entendu. Elle se retrouve dans toutes les religions. Partout, des sectes pensent détenir la seule vision possible des textes sacrés.
Ce petit livre, 119 pages, issu de conférences de l’auteur, permet de se retrouver entre les différentes tendances existantes qui, pour les plus importantes – les Sunnites et les Chiites – remontent à la mort du prophète. Le salafisme est une autre variante plus tardive. Lire la suite

Polar, un musée des horreurs, dessins de notre monde

Histoires de Brighton

Peter Guttridge, ancien critique, s’est chargé de la chronique de Brighton. Nous avons rendu compte précédemment de « Promenade du crime », « Le Dernier Roi de Brighton » et « Abandonnés de Dieu ». Dans ce nouvel opus, « Des hommes dépourvus de sentiments », se retrouvent quelques protagonistes des romans précédents notamment Bob Watts ou l’inspectrice Gilchrist. Mais ils ne sont pas les protagonistes essentiels même si leur rôle n’est pas secondaire. Le personnage principal est l’ami de Watts, Jimmy Tingley parti, par hasard, sur les routes de la vengeance pour y rencontrer l’horreur et susciter des souvenirs du musée des horreurs notamment la dictature de Pol Pot au Cambodge. Le tout arrosé de mercenaires et de tueurs cherchant, par tous les moyens, la fortune. Le pillage de musées laissés à l’abandon en est un, le trafic d’enfants un autre beaucoup plus lucratif. Lire la suite

Comment faire de l’Histoire ?

Mémoire du 20e siècle ? L’Europe de l’Est dans les débuts de la guerre froide.

Anne Applebaum est en train de se spécialiser dans l’histoire des horreurs du stalinisme triomphant en se pensant la seule capable de le faire. Déjà à la tête d’un « Goulag : Une histoire », elle poursuit avec ce « Rideau de fer, l’Europe de l’Est écrasée 1944-1956 ». La même méthode, à la fois des documents mis à jour récemment et une succession de témoignages souvent pro-domo sans distance et sans remis dans leur contexte.
Tout d’abord, il faut souligner que l’histoire de ce 20e siècle a du mal à se faire. Du coup, ces ouvrages mêlant souvenirs – qui suppose une part d’oubli -, mémoire, histoire font florès comblant un vide réel.
Les histoires que racontent l’auteure ne sont pas sans intérêt. Elles dressent un portrait a posteriori d’une société sans doute étrange faite d’un inextricable collage d’espoirs d’un monde nouveau – la fin de la guerre suscite un mouvement de contestation globale de la société capitaliste – et de barbaries détruisant cet espoir. La contre révolution s’organise dans le cadre du partage du monde décidé à Yalta – et à Potsdam – comme de la « guerre froide » déclenchée par les Etats-Unis, sous la présidence de Truman, en 1947. L’explosion des deux bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki étaient autant dirigée contre le Japon que contre l’URSS. Sans oublier que Churchill, il le raconte dans ses Mémoires, se croyant encore maître du monde, écrit à Staline en lui faisant part de son partage du monde. Et « l’Oncle Joe » de répondre OK… La contre révolution stalinienne s’est traduite par l’abandon des Kapétanios grecs et la répression dans le sang des manifestations de 1947 par les troupes britanniques. Sans compter les purges en URSS et dans les Partis Communistes des anciens résistant-e-s…
Ces rappels pour indiquer un environnement international d’espoirs de changement – les guerres coloniales le montreront – et de réaction des forces conservatrices dont le stalinisme fait partie. Rappels aussi nécessaires qui limitent les propos de Applebaum qui fait porter à la fois sur le marxisme et sur Lénine – comme Trotski – la politique assassine de Staline. Lire la suite

Marxisme et Pragmatisme.

Des honnêtes hommes, Trotski/Dewey
La fin et les moyens : d’une discussion à une présentation.

Dans ces années 1930, marquées à la fois par la crise systémique profonde du capitalisme et par l’installation du stalinisme – surtout après 1934, date de l’assassinat de Kirov prétendant à la direction de l’URSS à la place de Staline -, s’instaurait une sorte de nouvelle morale. Elle allait servir de justification à la fois aux procès de Moscou – 1936-37 -, aux capitalistes et aux fascismes en se résumant dans la formule « la fin justifie les moyens ». Pour Staline, réfutant toute dimension internationale à la Révolution et prônant contre toute la tradition marxiste le « socialisme dans un seul pays », le rôle des Partis Communistes se résumait dans la défense de la patrie du socialisme, cette morale servait de paravent à la contre révolution politique de l’URSS. Tous les moyens étaient bons s’ils permettaient de défendre l’URSS, le pouvoir de la bureaucratie stalinienne. Ces moyens allaient de la politique « classe contre classe » dénonçant les sociaux-fascistes suivie de la politique dite des « Front populaire » d’alliance avec des partis de la bourgeoisie et, enfin – pour cette période – le pacte Germano-soviétique de 1939. De quoi donner le tournis…
L’ennemi principal de la bureaucratie stalinienne, Trotski et les « trotskistes » de tout poil, centre des procès de Moscou. On parle alors d’« hitléro-trotskistes », formule qui resservira… Lire la suite

Présentation de Max Weber.

Une sociologie pragmatique

Max Weber fait partie des théoriciens les plus cités et, suivant son traducteur Jean-Pierre Grossein, le plus mal compris. Pour des raisons qui tiennent à la fois à la traduction d’un allemand volontiers touffu et d’une simplification de cette pensée dont les concepts sont souvent évolutifs. Rançon de ce pragmatisme, école dont se réclame ce sociologue. Ainsi le lien effectué entre le protestantisme et le capitalisme n’est pas aussi simpliste, dans le texte wébérien, que la présentation des manuels de sociologie. Tout est dans les nuances.
La présentation de Grossein, à partir d’un choix de textes, sous le titre « Concepts fondamentaux de sociologie » (Tel/Gallimard) permettra, peut-être, de le lire au plus près de sa pensée.
Sous le titre « Leçons de méthode wébérienne », le traducteur essaie de saisir méthode et concepts de cette théorisation des sociétés. Tout en notant, avec un peu d’ironie, « le caractère déroutant de la terminologie wébérienne ». Il réussit pourtant à dérouler, malgré la pédanterie du propos, une sorte de fil directeur tout en soulignant les difficultés mêmes de la traduction. Il insiste particulièrement sur « la conceptualisation idéaltypique » comme base de la méthode du sociologue. Weber insiste sur la nécessité de l’Histoire et de la psychologie pour appréhender les phénomènes sociaux. Il voudrait construire – ce fut là son échec – une théorie globalisante des sociétés.
Hormis les textes retraduits souvent par ses soins, Jean-Pierre Grossein propose un « Glossaire raisonné » et un « Lexique franco-allemand ». Un outil essentiel pour comprendre, analyser, critiquer cette œuvre importante et qui a une influence marquante dans la sociologie.
Nicolas Béniès.
« Concepts fondamentaux de sociologie », Max Weber, Tel/Gallimard, Paris, 2016.

Polar historique

Londres février 1381

Paul Doherty la pierre de feuA force de parutions sous des pseudonymes divers, il est facile d’oublier le talent inimitable de conteur de Paul Doherty. Surtout lorsqu’il s’agit des enquêtes du frère Athelstan dans ce Londres de la fin du 14e siècle. Pour les deux dernières parues dans la collection Grands détectives chez 10/18, « Le livre des feux » et « La torche ardente », l’auteur a conservé la même date, le mois, glacial si l’on en croit sa description, de février 1381. C’est le règne du Régent Jean de Gand qui pressure le peuple d’impôt pour enrichir ses collecteurs et lui-même. La révolte gronde dans le Londres populaire. Elle est prête d’éclater. Les populations s’organisent à travers des sociétés secrètes et militaires. Le Frère essaie, par tous les moyens, de protéger sa communauté y compris contre le Régent, avec l’aide du Procureur du Roi, Sir John Cranston. La première tourne autour du « Livre des feux » attribué à Marcus le Grec, des formules permettant de fabriquer des explosifs ou des feux se propageant rapidement sur les habits des personnes visées. Une histoire compliquée d’amour, de haine et de lucre. Lire la suite

Polar. L’irlande du Nord avant le Brexit

Histoires de Belfast

Collusion Stuart NevilleL’Irlande du Nord a toujours été à feu et à sang. L’occupant anglais n’a guère laissé de choix. La coupure Protestant/Catholique n’est pas religieuse mais politique. Les uns sont liés aux Occupants, les autres se sentent occupés. La guerre a été meurtrière.
Comme dans chaque conflit – en particulier dans le cas d’une guerre civile – les intérêts de pouvoir et de richesse priment, pour certains, sur la lutte idéologique. Pour financer la guerre, il faut de l’argent et tous les trafics trouvent leur justification.
Cette partie de l’Histoire se retrouve dans les polars, ceux de Stuart Neville – né en 1972 – surtout qui en fait la trame de ces intrigues dans la lignée, suivant ses propres dires, de James Ellroy mais un Ellroy non corrompu par le système. Lire la suite

Jazz. Le palmarès de la revue Jazzthing

Henri Texier, une légende européenne du jazz !

Henri Texier Dakota MapHenri Texier, contrebassiste, a été choisi par la revue « Jazz thing » pour illustrer son centième numéro, paru en septembre 2013. Il devait y avoir 5 concerts – et 5 CD – dans cette série. Concerts au « Gütersloh », situé au centre de l’Allemagne, endroit connu pour son innovation architecturale, un écrin pour le jazz.
Henri, avec son quartet – Sébastien Texier, saxophone alto, clarinette, basse clarinet, François Corneloup, saxophone baryton et Louis Moutin à la batterie – signe le n° 5 de cette série. Qui, finalement, s’est poursuivi. Récemment, nous avons chroniqué le n°6 du bassiste Arild Andersen. Si les objectifs sont atteints, 10 CD devraient voir le jour…
Henri, pour son concert, continue de creuser sillon de ces « Natives Lands » comme on dit désormais aux États-Unis. Après les nations perchées sur les gratte-ciel, c’est le tour des « Dakota ». « Dakota Mab » – titre de l’album et du concert – débute, pourtant, par un hommage à Elvin Jones, batteur toujours de référence, « ô Elvin » un peu gâché par un solo légèrement décousu de Louis qui a voulu trop bien faire. Il faut dire qu’évoquer Elvin est une tache difficile pour n’importe quel batteur. Henri ne lui a pas fait de cadeau. Le solo de Sébastien sur ce même thème est un modèle du genre.
Le reste nous fait passer des « Hopi » au « Comanche » en passant par le rêve des Najavos, « Najavo Dream » pour terminer sur un chant, « Sueno Canto » et l’interview indispensable en anglais comme il se doit, un anglais humoristique à la manière de Henri.
Le tout ne dresse pas vraiment un portrait du compositeur/bassiste mais s’arrête sur un moment actuel de sa création. Superbe. Aussi indispensable que le précédent. Différent : les musiciens ont plus d’espace pour s’exprimer qu’en studio et le public participe de cette création. Henri, dans l’interview parle de sa musique – du jazz en général ? – comme une musique de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. C’est l’impression que nous laisse cet album.
Nicolas Béniès.
« Dakota Mab. Live at Theater Gütersloh », Henri Texier, Intuition Records distribué par Socadisc.

Thriller basque.

En(-)quêtes de légendes

Dolores Redondo s’est lancée, pour son coup d’essai dans le polar, dans rien de moins qu’une trilogie dont les deux premières parties, « Le gardien invisible » et « De chair et d’os », ont été reprises dans la collection Folio/policier. Elle a voulu d’abord faire connaître le Pays basque et ses légendes. L’action est située dans la vallée du Baztàn peuplée de créatures mythiques. Dans le premier c’est un Basajauno, mi-ours mi-homme, dans le deuxième un Tarttalo, une sorte de Cyclope, et, dans les deux une sorte de fée rêvée, créature du fleuve, qui indique des directions comme le ferait un rêve freudien.
Son personnage est une inspectrice Amaia Salazar qui revient dans le pays de son enfance, habite chez sa tia, quasiment sa mère, avec son mari, John, sculpteur dans la maison de la tante. On apprendra qu’elle une fille haïe par sa mère qui cherche à la tuer de même que sa progéniture. Dans le premier volet, elle n’arrive pas à avoir d’enfant et, dans le deuxième, elle accouche d’un garçon alors que ce devait être une fille. Histoires de famille, avec ses sœurs, sa mère toujours vivante, son père décédé, une fabrique, le tarot – elle tire aussi les cartes -, la malédiction et les enquêtes qui occupent une place centrale. Elles sont en relation avec son histoire personnelle… Lire la suite