Pontoise le 27 septembre 2016

Pour cette deuxième séance autour du cinéma, du jazz et de la comédie musicale…

Après « Stormy Weather », suite de superbes numéros joués uniquement par des Africains-Américains, c’est au tour de « Hellzapoppin' », Hell pour enfer, un terme qui est suggéré mais jamais prononcé. La censure a failli interdire le film pour cette raison. Le succès de la comédie musicale à Broadway, 1404 représentations, un succès – le moyenne dans ces années 1930, 30 représentations – qui tient au duo comique Ole Olsen et Chic Johnson. Ils tiennent le haut du pavé dans ces années là.
Le film, sorti le 26 décembre 1941 – au moment même de l’entrée en guerre des Etats-Unis après Pearl Harbor, marquera le zénith et la fin de la carrière du duo. Après la guerre, il sera remplacé par celui formé par Abbott et Costello. Pour la petite histoire qui marque cette période qui s’ouvre après la seconde guerre mondiale et se clôt à la fin des années cinquante, Charlie Parker mourra chez la baronne Nica en regardant un sketch de Abbott et Costello.
Encore une autre histoire, qui fait rire – un peu jaune mais bien dans la lignée du film -, En 1942, l’Academy Award – les récompenses pour les meilleurs « nominés » – décerne le prix du « Best Song » – la meilleure chanson – à « Big Foot Pete »… qui a été coupée au montage, Universal décidant qu’elle allait figurer dans une autre production, « Keep ‘Em Flying », de la même époque, de Abbott et Costello… Une manière de marquer la page…
Le film ne fait aucune référence à la guerre. Logique en fonction de la création de la pièce dans le milieu des années 30. Par contre les citations de « Citizen Kane » se multiplient. Il faut dire que Olsen et Johnson sont des proches amis de Orson Welles. Comme le comédien Gus Schilling – qui interprète le chef d’orchestre, un virtuose…du comique facial, dans la lignée des grands artistes du « Vaudeville » et du cinéma muet.
Nous sommes au cinéma. Pas vraiment un scoop. Mais du cinéma dans le cinéma, ce n’est pas commun. Comment construire un scénario ? Quels en sont les ingrédients ? Pas seulement des gags, dit le réalisateur, mais aussi une histoire d’amour. Il faut une histoire d’amour… Elle sera court-circuitée continuellement, avec un art de l’ellipse plein de références aux autres comédies musicales. Pour s’en rendre compte il regarder « Singin’ in the rain », de 1952, dans lequel Stanley Donen et Gene Kelly rendent hommage à ces comédies musicales. C’est le même effet de reflet mais considéré autrement. Il faudrait comparer les deux versions. D’autant que la guerre est passé par là. La nostalgie n’est plus ce qu’elle était.
le spectateur est trimballé dans les endroits où se fait le cinéma. Dans les coulisses, dans la salle du projectionniste, personnage essentiel pour faire voir – dans tous les sens du terme – le film en train de se parcourir. Discussion autour du scénario, projection qui fait place à une autre projection, une mise en abyme en quelque sorte, d’un film qui se regarde filmer… Une mise à distance qui permet le rire.
Utilisation de la magie. C’est la grande époque de ces magiciens qui font disparaître et que la magie du cinéma rend non crédible.
En même temps, le spectateur qui n’en peut mais est pris à partie ou comme témoin. La distance précédente se traduit par des interjections pour réveiller l’attention, mettre l’accent sur le non sens.
Un des échos de cette même époque se trouve dans l’œuvre d’Adolfo Bioy Casares, « L’invention de Morel » (paru en 1940) qui fait du cinéma non seulement une représentation de la vie mais la vie elle-même par un dialogue amoureux entre le spectateur et la comédienne principale. Une histoire d’un amour fou mais aussi une manière de lutter face à la solitude et à la mélancolie tout en barrant la route à la vieillesse et à la mort.
Ce film, dans la lignée de ceux des Marx Brothers, des comédies musicales est une sorte de quintessence de ce cinéma devenu parlant à la fin des années 20. Le « chanteur de jazz » où le jazz ne fait aucune apparition – nous sommes, comme souligné la semaine dernière – à l’âge du jazz – est un des premiers films parlants pour les séquences chantées par Al Johnson, un fils de « Cantor » – dont « Swanee »…
Les jeux de mots, les références sont multiples et ont des origines diverses. On ne comprend pas tout. Mais ce « non sens » a eu des descendances françaises avec Pierre Dac et Francis Blanche. Esprit qui se retrouvera dans « L’os a moelle ». Pierre Dac donnera des conseils et serait l’auteur de certains sous titres.

Slim Gaillard (1916-1991)

Slim Gaillard (1916-1991)

Une séquence de ce film permet de se rendre compte à la fois de la place du jazz et de la danse. Une danse qui sera copiée dans la plupart des films musicaux qui parleront du jazz. On en trouvera un écho dans le film de Scorcese « New York New York’ au début. C’est la fin de la seconde guerre mondiale et le retour des soldats ressemblent à celui de la première guerre mondiale tel que « Stormy Weather » le représente. Scorcese, qui connaît sur le bout des ongles son histoire du cinéma, y fait une référence sensible. Avec le goût supplémentaire de la mélancolie. Et un passage à la couleur et au Blanc plutôt que Noir…
Slam Stewart en 1946

Slam Stewart en 1946

Cette séquence est à noter. C’est la seule où des musiciens, acteurs, danseurs – actrices, danseuses – Noir-es envahissent l’écran, sous la conduite du duo Slim Gaillard (guitariste, chanteur, pianiste étrange, vibraphoniste, joueur de bongo suivant Jack Kerouac qui le raconte dans « On The Road », ‘Sur la route’)/Slam Steward, bassiste jouant avec un archet, fait rare dans le jazz où on joue plutôt pizzicato et il double à l’octave en fredonnant, d’où son surnom de « bassiste fredonnant », la danse acrobatique se déchaîne. Un exemple de leur succès qui influencera les rockers à commencer par Little Richard et Elvis Presley. « Flat Foot Floogie :

normajazzmen

Comme c’était la mode à Hollywood à cette époque – et ce sera encore le cas après la guerre avec le film « New Orleans » -, les Noirs sont domestiques et habillés comme tel. La cuisinière sera Norma Miller, le cuistot trompettiste en l’occurrence cornettiste de l’orchestre de Duke Ellington, Rex Stewart – sans lien de parenté avec Slam, le batteur CC Johnson… Au départ, raconte-t-on, le corps de ballet devait danser sur « Jumpin’ at the Woodside » – l’orchestre de Count Basie – mais il y aurait eu un refus à cause des droits. Ce serait l’orchestre de studio de Universal qui serait entendu dans le film.
Le titre « Hellzapoppin' » pourrait signifier « Hell in poppin' », l’enfer s’éclate. Plus logiquement, à mon sens, c’est le nom de la danse débridée que donne les danseurs et danseuses dont Norma Miller.
norma_millersUn mot sur la danseuse Norma Miller qui, à 93 ans, continue une sorte de carrière. Elle fut surnommée « Queen of Swing » dans ces années là. Elle faisait partie du groupe de danseur-es du « Whitey’s Lindy Hoppers », engagée par le créateur du groupe et chorégraphe Herbert « Whitey » White – même s’il était Noir.

Pour Pontoise le 20 septembre 2016

A propos de comédies musicales.

« Stormy Weather » qui fut une comédie musicale avant d’être porté à l’écran n’est pas vraiment un film mais une suite de numéros sauf un moment onirique autour de Lena Horne dans toute sa beauté triomphante, mais raté. On s’y ennuie et on voudrait que la séquence soit écourtée. Il a pourtant des lettres de noblesse. C’est le premier long métrage – il y eut des courts métrages et des « soundies » – dans lequel seuls jouent des Africains-Américains comme on dit aujourd’hui.

Eubie Blake

Eubie Blake

Ce n’était pas la première comédie musicale. En 1921, « Shuffle Along » s’affichait à Broadway. Elle était due à Eubie Blake, qui avait commencé sa carrière comme pianiste de ragtime – né à Baltimore le 7 février 1883 et mort centenaire – et à Noble Sissle, né le 10 juillet 1889 à Indianapolis.
200px-im_just_wild_about_harry_1bLe grand succès de cette comédie musicale, « I’m just wild about Harry », est un peu tombé dans l’oubli. Pas « Memories of you » devenu un des grands standards du jazz.
Noble Sissle

Noble Sissle

Noble Sissle avait commencé sa carrière de chanteur et de violoniste – et même un peu batteur – en s’engageant dans l’armée américaine pour se retrouver aux côtés de James Europe Reese, lieutenant à la tête du 369th Infantry Regiment, un orchestre présent dans la 200px-noble_sissle_001première guerre mondiale. Ces musiciens se se sont distingués dans la fin de guerre reconnus par l’armée française. L’armée américaine a toujours refusé de reconnaître mérites et médailles pour ces Noirs…
Noble Sissle se distingue comme chanteur dans le dernier enregistrement signé par James Europe Reese sorti en mars 1919.
A la fin des années 20, il engagera Sidney Bechet…
Quelques versions de « Memories of you » :

Judy Garland

Louis Armstrong

Anita O’Day

Big Sid Catlett avec Ben Webster

Lionel Hampton en 1939

Thelonious Monk en 1956

Pour terminer sur « Stormy Weather », deux intérêts s’en dégagent. Le premier, rappeler la chronologie en partant du retour des troupes aux Etats-Unis et leur « galère » ensuite pour se réinsérer. Rien n’est dit explicitement mais suggéré comme est suggéré le racisme sans le montrer, ce film en noir et blanc manque singulièrement de Blancs et on a pourtant l’impression de les voir…
Le deuxième intérêt, c’est Bill Robinson dit « Bojangles », le plus grand des « tap dancers ». dans le film, « Swing Time du début des années 40, Fred Astaire lui rendra directement un hommage.
La cerise sur le gâteau, suivant la formule consacrée, Cab Calloway et son orchestre et les Nicholas Brothers dans un numéro époustouflant…
Nicolas Béniès.

Le film « Stormy Weather » est sorti en 1943. Cette année là mourrait le pianiste et chanteur, un représentant du piano harlémite, « Fats » – Thomas pour l’état civil – Waller qu’on voit dans le film dans le bouge de la chanteuse, c’était sa dernière apparition.

Auto portait de Carl van Vechten

Auto portait de Carl van Vechten

Nous avons ensuite évoqué la « Renaissance Nègre » dont le siège social fut à Harlem dans ces années 20. Le poète Langston Hughes – qui rédigeait aussi des chroniques de jazz sous le nom de Mr Simple mais aussi la chronique de Harlem -, Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, l’anthropologue et romancière Zora Neale Hurston – son autobiographie parue aux Éditions de l’Aube en français, « Des pas dans la poussière », est essentielle, Carl Van Vechten, écrivain et photographe,
Portrait de bessie Smith, l'impératrice du blues par Carl van Vechten

Portrait de bessie Smith, l’impératrice du blues par Carl van Vechten

accessoirement mécène des artistes de cette Negro Renaissance sans oublier tous les musiciens de jazz.
Darius Milhaud au moment du Groupe des 6 créé sous l'égide de jean Cocteau et de Erik Satie. Tout le monde se retrouvait au "Bœuf sur le toit" pour faire "une jam". D'où l'expression "faire le bœuf".

Darius Milhaud au moment du Groupe des 6 créé sous l’égide de jean Cocteau et de Erik Satie. Tout le monde se retrouvait au « Bœuf sur le toit » pour faire « une jam ». D’où l’expression « faire le bœuf ».

Darius Milhaud pensait, comme Ravel, que le jazz était la grande chose de son temps – dans les années 20 – fit le pèlerinage d’abord à Broadway – il fut déçu par la musique – et à Harlem. Il avait transcrit des soli des musiciens qu’il avait entendu. Ce travail le servit pour composer le ballet « La création du monde » en 1923, décrié par la critique de l’époque et porté aux nues par cette même critique lors de la reprise au milieu des années 30. la période avait changé, les Big bands étaient devenus à la mode, la musique populaire s’inspirait directement du jazz, y compris en France.
« The Jazz Age » s’applique, dans les histoires culturelles américaines, à cette période des années 20, les « roaring twenties » qui va voir une révolution dans les mœurs. les « garçonnes » seront représentatives de tous ces changements de l’entre deux guerre, du côté d’une avant-garde. L’Age du jazz correspond à la prohibition, l’interdiction de vendre et de consommer de l’alcool en public ouvrant grande la porte aux trafics et à l’argent facile. Gatsby, le héros de Francis Scott Fitzgerald, fait partie de ces « nouveaux riches », de ces gangsters qui cherchent la respectabilité dans une société américaine qui les refuse parc qu’ils ne répondent aux critères du WASP, Blanc, anglo-saxon et protestant. Ses tentatives d’intégration le laisseront sur le carreau. Le « moonshine », ce whisky frelaté qui tuai aussi sûrement que l’arsenic, avait coulé à flot. Les Italo-Américains aimaient le jazz et la mafia allait ouvrir ses clubs au jazz. Le club le plus connu et le plus coté, le « Cotton Club tenu par Owney Madden membre influent de la mafia, en 1923 alors qu’il est emprisonné à Sing Sing. La grande vedette sera Duke Ellington à partir de 1928. Il y aura aussi Bill « Bojangles » Robinson – appelé Williamson dans le film -, Cab Calloway…
Harlem allait redevenir un ghetto après le déclenchement de la crise de 1929. la Negro Renaissance disparaissait de l’horizon… Le chômage, la disette, la queue dans les soupes populaires prenaient le pas sur tout le reste.
Le jazz restait en se transformant. C’est l’ère des « Big Bands », des grands orchestres. On parlera, pour accentuer la confusion, de « Swing Era », avec une majuscule pour différencier ce Swing du swing…
Fin 1935, on aura trouve « The King of Swing », Benny Goodman.
Le créateur de ces Big Bands, de la section des tp, des tb, des saxes et section rythmique, s’appelait Fletcher Henderson, « Smack » pour les intimes. La première grande vedette de son orchestre en 1924-25, Louis Armstrong. L’influence de Louis allait permettre à Coleman Hawkins de faire du saxophone ténor, l’instrument qu’il est devenu.
Le jazz est musique populaire, autant aux Etats-Unis qu’en France…
Ci-après quelques extraits entendus.

Fletcher d’abord pour ce « Christopher Colombus » de 1936, une sorte de classicisme

Un des grands orchestres de Harlem dans le milieu des années 30, l’orchestre de Jimmy Lunceford avec un trio vocal arrangé par « Sy » Oliver – trompettiste et chanteur – et dont la vedette était le tromboniste Trummy Young, aussi chanteur bien entendu. Le batteur, Jimmy Crawford, est un élément essentiel du swing de l’orchestre. Deux thèmes de 1939
« T’aint what you do » et « Ain’t she sweet ? »

Un des grands oubliés de cette période, le saxophoniste alto, compositeur, arrangeur et chef d’orchestre Don Redman. En 1933, il signait ce « Shakin’ the African »

Enfin Duke Ellington, en 1943, signait ce portrait de Bill Robinson, « Bojangles »

A la semaine prochaine pour Hellzapoppin…

Nicolas Béniès.

PS Conseil d’achat. Le DVD est disponible sur Amazon ou la FNAC. Il est souvent cher. Attention aux propositions alléchantes. Souvent sans sous titres ou visible seulement en Amérique du Nord. Traduisez, il ne fonctionnera pas sur votre lecteur de DVD…

Jazz et musiques contemporaines

Errances new-yorkaises

new york sketchesRenaud-Gabriel Pion est un orchestre à lui seul. Piano, clarinettes, saxophones, english horn, Wurlitzer et d’autres bizarreries comme dictaphone, un appareil photo… Il pourrait donc se passer d’invités pour réaliser un album en solitaire multiple. Il considère pourtant que la rencontre avec d’autres pour donner vie à ses compositions est nécessaire. Iva Bittovà et Barbara Louise Gogan, chanteuses, Arto Lindsay, guitariste et vocaliste, Ryuichi Sakamoto, pianiste, Steve Argüelles, batteur, Vikyat Singh et Jayanta Bose, tablas et Erik Truffaz, trompettiste viennent prêter leur concours. Il fallait citer tous les noms pour indiquer que pour ce « New York Sketches », Renaud-Gabriel Pion a voulu dessiner des rêves mouvants de la ville-monde « qui ne dort jamais », de cette ville située sur le sol des Etats-Unis et qui est très américaine et un peu hors sol. Lire la suite

Jazz

Un trio étrange.

Réunir un organiste, Damien Argentieri, qui se réfère tout autant à Jimmy Smith qu’à Larry Young, deux des organistes qui ont marqué l’instrument, l’orgue Hammond en l’occurrence, un instrument né à Philadelphie, un batteur/percussionniste, David Pouradier Duteil, capable de donner la réplique à cet instrument envahissant qu’est l’orgue tout en respectant la place et le rôle de la chanteuse, Sandrine Conry tient un peu du miracle ou de l’amitié. Appeler ce trio, Adrian Clarck tient de l’énigme. D’autant que la pochette n’indique pas grand chose surtout pas le nom des compositeurs d’autant que les titres des morceaux sont réduits à leur plus simple expression. La politique d’austérité aurait-elle des effets sur la conception des pochettes de CD ?
La pochette est un facteur non négligeable de signature d’un groupe, l’oublier c’est faire fi des préoccupations de l’auditeur. Le disque est un ensemble. Il ne faut pas non plus sous-estimer les notes de pochette, élément essentiel de connaissance sinon de reconnaissance de la musique proposée.
Titré « Time goes by » pour dire que le temps passé reste dans les souvenirs pour susciter l’imagination et partir vers d’autres rêves. Pas toujours réussie, faute de répétitions sans doute, la musique du trio mêle allègrement tous les ingrédients des musiques de jazz et assimilées comme celle des Caraïbes pour construire une sorte de chaudron où transpirent des morceaux de free jazz, de hard bop, des différentes périodes des albums Blue Note pour faire penser à une sorte de faux mainstream. L’innovation perce alliée à la volonté de ne pas répéter un passé trop prégnant.
Une construction étrange qui fonctionne. Le trio réussit à errer entre standards du jazz, John Lennon et compositions originales quelque fois avec des paroles françaises comme « Parce que ».
Nicolas Béniès.
« Time goes by », Adrian Clarck, contact acpmusic78@gmail.com

Étrange rencontre

Jazz et musique écossaise ( ?)

Patrick MoLard,Je vous dois d’abord un aveu. Lorsque j’ai reçu cet album, « Ceol mor/light & shade », signé Patrick MoLard – rien à voir avec le crachat, plutôt avec le crachin -, joueur de cornemuse et spécialiste de la « grande musique » – traduction de ceol mor – écossaise j’ai eu un mouvement de recul. Contrebalancé par la présence d’Hélène Labarrière à la contrebasse et Simon Goubert à la batterie. Le début du premier morceau n’a pas calmé mes inquiétudes.
Il faut dire que le seul joueur de cornemuse dans le jazz que je connaisse c’est Rufus Harley, natif de Philadelphie – aussi saxophoniste soprano -, que j’avais découvert un jour de juillet 1974 au festival d’Antibes/Juan-les-Pins avec Sonny Rollins. J’étais tombé sous le charme…
Mais un « vrai » joueur de cornemuse ? Je relie cet instrument avec les guerres coloniales des Britanniques au 19e siècle à travers les films dans lesquels on voit charger les troupes écossaises en kilt au son d’une rangée de joueurs de cornemuse…
J’avais tort. En écoutant cet album jusqu’au bout sans a priori, une musique sauvage apparaît, une musique qui franchit le mur du son lorsqu’elle se mêle, via les arrangements de Jacky MoLard (aussi violoniste), à la contrebasse et la batterie, aux saxophones de Yannick Jory, à la guitare de Eric Daniel, une musique qui fait bouger et qui arrive à toucher quelque chose en nous sans donner d’explication.
Ce serait une erreur de rater ce rendez-vous sans possibilité d’affirmer qu’il s’agit de jazz ou d’autre chose. Peu importe. La musique quand elle est belle n’a pas besoin de tenir dans une boîte… Lumière et ombre comme l’indique le titre, un ciel d’Écosse !
Nicolas Béniès.
« ceol mor/light & shade », Patrick MoLard, Innacor, distribué par l’autre distribution.

Rencontres de cultures

Un projet fraternel, entre passé et futur.

Petra« Petra » est un drôle d’album. Pour plusieurs raisons. La première et non la moindre porte sur le lieu : le site archéologique de Petra, en Jordanie. La deuxième, le trompettiste italien de jazz, Luca Aquino, a voulu jouer sur les résonances de cet environnement. Comme la recherche d’échos du passé pour faire surgir les fantômes, nombreux sur le site, pour opérer une jonction de mondes, pour que le patrimoine redevienne vivant. La troisième, une coproduction UNESCO (à Amman)/Organisation Abu-Ghazaleh (producteur aussi de l’album)/Association de l’Orchestre National Jordanien et les autorités régionales de Petra.
Luca Aquino signe une suite en 9 mouvements dans laquelle figure bizarrement le « Smile » de Charlie Chaplin qui sert de musique de fond du film « Limelight », « Les lumières de la ville ». Pour sourire à la vie, malgré tout et contre tout… Une suite où se mêle et s’entremêle toutes les cultures de cette région, toutes ces danses, toutes les joies et les douleurs d’un monde en train de basculer vers un ailleurs inconnu.
En même surgissent les mânes de Miles Davis à qui le trompettiste fait souvent référence, une référence en osmose avec les compositions, avec les rencontres d’instruments issus d’environnements divers, un collage qui fonctionne. L’accordéon apporte sa touche et l’orchestre sonne soit comme un orchestre symphonique, soit comme un orchestre qui pourrait accompagner Oum Kalthoum. Le blues fait bon ménage avec la musique des Bédouins pour indiquer qu’il est possible de partager et de jouer sur tous les tons.
Un hymne à la fraternité, au dialogue entre les cultures pour s’enrichir mutuellement. Dans le Moyen-Orient d’aujourd’hui, c’est une nécessité sinon toutes les constructions intellectuelles s’écrouleront. Et le site archéologique pourra s’enrichir de nouvelles ruines…
Nicolas Béniès.
« Petra », Luca Aquino & Jordanian National Orchestra, Talal Abu-Ghazaleh International Records, Bonsaï

Économie. Pour comprendre l’évolution de la conjoncture

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Analyser de la crise systémique du capitalisme

Faisons-le « façon puzzle » – pour citer Blier dans les « Tontons flingueurs » – pour apercevoir les « jamais vus », les originalités de la période qui mettent la puce à l’oreille sur la profondeur de la crise – terme que je vais définir en deuxième partie.

Première partie : Le puzzle

Les cours de la Bourse d’abord. Le CAC – pour cotation automatique en continu, un indice calculé par la SBF, Société des Bourses françaises – 40 (pour les 40 valeurs – tout secteur confondu – les plus importantes cotées à la Bourse de Paris) fait du surplace. Il oscille entre 4500 et 4200 points comme si les opérateurs s’étaient donnés mot. A 4500, il baisse et à 4200, il remonte. On dit que la Bourse fait « Bunny », le lapin. D’habitude, elle est soit « Bullish », elle fait le taureau, elle monte ; soit « Bearish », elle fait l’Ours, elle baisse. Le lapin signifie qu’elle reste assis sur son cul, elle tourne la tête à droite, à gauche, sans vraiment bouger. C’est révélateur du degré d’incertitude jamais vu. Jouer à la Bourse est de plus en plus un vrai pari. Les indicateurs se sont évanouis. La Bourse navigue en pleine troisième dimension. On a l’impression que rien n’a changé alors que les balises n’ont plus de sens. Les traders se raccrochent actuellement aux cours du pétrole, eux-mêmes dépendants de la spéculation. Le Monde daté du 6 septembre 2016 titre, par exemple, « La Bourse en quête d’un nouveau souffle »… il n’est pas sur qu’elle le trouve…
Depuis au moins la chute des Bourses chinoises le 15 août 2015, les Banques centrales pratiquent, dans les pays capitalistes développés, une politique monétaire pour le moins étrange et en dehors de tous les dogmes du libéralisme économique. Le taux directeur approche zéro. Un peu plus élevé aux Etats-Unis, de 0,25 – et la FED, la banque fédérale américaine voudrait bien augmenter ses taux pour avoir des marges de manœuvre – à -0,1% au Japon et 0% pour la BCE. Lire la suite

Musiques de nos mémoires.

Souvenirs d’un temps perdu et… retrouvé !

Appeler un orchestre « Spirit of Chicago Orchestra » a déjà de quoi interroger. Lorsque le sous titre fait référence à un film culte de la comédie musicale américaine, « Singin’ in the Rain », film de 1952 en hommage à toutes ces « musicals », films « chantants » de Hollywood des années 1930 qui voulaient, par leur magie de la danse, faire oublier les effets catastrophes de la crise de 1929. Le succès viendra en 1933 par la grâce de Fred Astaire, sauvant ainsi la RKO de la faillite. Dans le même temps, les grands lyricists – paroliers – et compositeurs de Broadway se reconvertissaient dans le cinéma. Avec plus ou moins de bonheur. Gershwin, par exemple, n’y trouvant pas son compte…
Ce ne fut pas le cas de Arthur Freed (1874-1973), et de Nacio Herb Brown (1896-1964) auteurs de chansons pour ce cinéma là. Ces chansons qui se retrouvent toutes dans le film « Singin’ in the Rain » de 1952 à commencer par… « Singin’ in the Rain » réarrangée bien sur au goût du jour. Se souvient-on que ce film n’eut pas beaucoup de succès au moment de sa sortie pour devenir aujourd’hui et sans doute pour l’éternité un classique.
Ce détour pour revenir à cet orchestre français et à son chanteur Scott Emerson et au sous titre de cet album : « The Origins », les origines du film de 1952 donc. Le « Spirit of Chicago Orchestra » reprend les partitions originales pour faire revivre cette période des années 1930. Ce pourrait être en papier glacé avec un intérêt seulement « historique » : faire entendre ces partitions en haute-fidélité sans les craquements et les limitations des 78 tours pour des images en sépia mais ils arrivent – il faudrait citer tout l’orchestre -, à force de naïveté et de convictions – les deux font bon ménage – à convaincre et à faire danser tout en suscitant nos souvenirs, souvenirs de découverte de ces chansons, des tap dancers, du couple Fred Astaire/Ginger Rodgers ou Gene Kelly ou de ces films en noir et blanc que nous avons aimés. Peut-être que ces images ne parlent pas à la génération d’aujourd’hui. Il leur reste à écouter cet album, à danser encore et encore sur le volcan qu’est notre monde… Comme celui de 1929…
Plongeon dans l’Histoire, dans la mémoire d’un monde pas si mort qu’il le semble…
Nicolas Béniès.
« Singin’ in the Rain. The Origins », Spirit Of Chicago Orchestra, Klarthe Records distribué par Harmonia Mundi.

Connaître avant de parler

Deux livres pour appréhender l’Islam.

CandiardUn frère dominicain, Adrien Candiard, membre de L’institut dominicain d’études orientales, propose un vade-mecum pour « Comprendre l’Islam ou plutôt pourquoi on n’y comprend rien ». Pas seulement à cause de toutes les bêtises entendues dans les bouches des politiques ou des journalistes dont le seul but est de susciter la haine et la guerre entre des communautés pour leur plus grand profit, du moins le croient-ils. Mais aussi parce que l’Islam dont on entend parler n’a rien à voir avec la réalité de cette religion profondément divisée entre des courants antagoniques qui semblent se référer au même texte, le Coran. Cette division n’est pas propre à l’Islam bien entendu. Elle se retrouve dans toutes les religions. Partout, des sectes pensent détenir la seule vision possible des textes sacrés.
Ce petit livre, 119 pages, issu de conférences de l’auteur, permet de se retrouver entre les différentes tendances existantes qui, pour les plus importantes – les Sunnites et les Chiites – remontent à la mort du prophète. Le salafisme est une autre variante plus tardive. Lire la suite

Polar. Musée des horreurs, dessins de notre monde

Histoires de Brighton

Guttridge, les hommes sans sentimentsPeter Guttridge, ancien critique, s’est chargé de la chronique de Brighton. Nous avons rendu compte précédemment de « Promenade du crime », « Le Dernier Roi de Brighton » et « Abandonnés de Dieu ». Dans ce nouvel opus, « Des hommes dépourvus de sentiments », se retrouvent quelques protagonistes des romans précédents notamment Bob Watts ou l’inspectrice Gilchrist. Mais ils ne sont pas les protagonistes essentiels même si leur rôle n’est pas secondaire. Le personnage principal est l’ami de Watts, Jimmy Tingley parti, par hasard, sur les routes de la vengeance pour y rencontrer l’horreur et susciter des souvenirs du musée des horreurs notamment la dictature de Pol Pot au Cambodge. Le tout arrosé de mercenaires et de tueurs cherchant, par tous les moyens, la fortune. Le pillage de musées laissés à l’abandon en est un, le trafic d’enfants un autre beaucoup plus lucratif. Lire la suite