A propos Nicolas Beniès

Nicolas Beniès est économiste de formation. Il est tombé dans la grande marmite du jazz dans son adolescence, une énorme potion magique qui rend la vie différente. Il est devenu naturellement critique de jazz. Il a collaboré un peu à Jazz Hot, à Jazz Magazine. Il a également écrit dans Rouge, Contretemps), la Revue de l’École Émancipée, Le Monde Diplomatique et l’US Magazine. Il a longtemps - 20 ans - proposée, préparée et animée des émissions de jazz sur une radio associative. Il reprendra bientôt cette activité. Conférencier sur le jazz et l'économie, il est l'auteur du Souffle bleu - C&F éditions -, un essai sur le basculement du jazz en 1959 qui a donné son titre au blog/site, et de plusieurs ouvrages sur l'économie dont "Petit manuel de la crise financière et des autres" (Syllepse éditions). Il prépare deux nouveaux ouvrages. Un sur le jazz, "Tout autour du jazz", l'autre sur l'économie "Le basculement d'un monde".

Michel Legrand

Bonjour,

Un peu en retard, mon hommage à Michel Legrand

Toute la journée du samedi 26 janvier 2019, les radios ont multiplié les émissions spéciales pour rendre hommage à Michel Legrand mort dans la nuit du vendredi au samedi, à l’âge de 86 ans. Tout a été dit sur ses 3 Oscars, pas grand chose sur le jazz.

EN 1964, « Quand ça balance »

Deux extraits de cet album inespéré voulu par Michel Legrand, « Le grand Jazz » de 1958, avec Miles Davis, John Coltrane, Bill Evans…
Un arrangement réussi de « Jitterburg Waltz », une composition de Fats Waller.

Et « Round About Midnight »

Cet album avait été précédé par « I love Paris » sorti en 1954, en trio, vendu plus de 8 millions de copies de par le monde. Cette notoriété lui a permis de commencer à composer aux Etats-Unis. la firme Columbia lui avait donné carte blanche pour enregistrer ce qui deviendra « Lz Grand Jazz » réunissant, outre Miles, Trane et Bill Evans, Phil Woods, Ben Webster, Herbie Mann, Betty Glamann (harpiste)…

Dans Paris libéré

Enquêter au cœur du tumulte et de la barbarie

Hervé le Corre nous fait pénétrer « Dans l’ombre du brasier », le brasier du Paris de mai (les 18 et19 pour être exact) 1871. La Commune vit ses derniers instants. Les combattant.e.s veulent encore y croire pour construire une société fraternelle, libre. En face, les Versaillais. Thiers est aux commandes d’une armée vaincue par les Prussiens mais qui se retourne contre les siens. Sainte-Alliance des possédants contre les rêves, les utopies d’une population qui se bat pour toute l’humanité. Pas de suspense. Les massacres seront à la hauteur des peurs de ces bourgeois étriqués. La barbarie régnera en maîtresse exigeante.
Dans ce contexte de guerre, l’auteur place une intrigue policière : une jeune fille a été enlevée quasiment en pleine rue. Caroline est son nom. Infirmière bénévole, elle nous a fait entrer dans l’hôpital de fortune dans lequel meurent tous ces soldats de circonstances, assassinés par des tirs de canons qui sonnent le glas de toutes les espérances.
Ces journées de mai sont les dernières de la « racaille » comme disaient ces bourgeois petits et grands, assoiffés d’ordre. Hervé Le Corre nous enferme dans l’ombre pour décrire la macro barbarie et la violence individuelle du mal.
L’enquête à la fois atténue les descriptions horribles des assassinats commis par les Versaillais, des tueries de masse sans limite et construit un fil conducteur pour suivre l’enchaînement des événements avec un peu de distance pour éviter d’être transis par le bain de sang. Le scénario est plausible. Pendant les massacres la vie se poursuit. Les conflits récents en apportent la preuve tous les jours, comme la Commune donnait un avant goût des éclatements à venir.
Toutes les figures de la dépravation se sont données rendez-vous : l’argent, le sexe – le viol de fillettes – le goût du sang mais aussi les révolutions techniques – la photographie notamment – et… la volonté de se battre pour une société qui, enfin, sorte du capitalisme pour que les êtres humain.e.s vivent et non pas survivent. Un message qu’il ne faudrait pas oublier !
Hervé Le Corre, Dans l’ombre du brasier, Rivages/Noir, 22,5€
Nicolas Béniès

Du côté des polars…

Voyages

Le passé gris de l’Allemagne

La RDA La République Dé­mo­cratique Allemande a été longtemps considérée comme une des réussites des pays de l’Est, comme on disait à l’époque, pour s’apercevoir, à la chute du Mur de Berlin, que les retards étaient considérables. Les traces de ce passé demeurent actuelles. L’unification de l’Allemagne ne peut réduire les différences profondes entre les deux « pays ». Dave Young s’est lancé dans la recréation de l’ambiance de cette Allemagne de l’Est via les enquêtes du lieutenant Karin Müller. Stasi Block se déroule à l’été 1975 dans la ville nouvelle « Halle-Neustadt » dans laquelle les rues sont des numéros. La corruption rôde, partout les bouches se ferment… et la Stasi – la police secrète – fait peser tout son poids pour conserver les secrets. L’enquêtrice se perd dans tous ces dédales pour trouver quand même les coupables. Une évocation réussie.

Notre monde moderne
Hugues Pagan a un drôle de parcours. Prof de philo à policier. Ce voyage demanderait. Les traces sont dans le recueil de nouvelles, Mauvaises nouvelles du front, un mélange de fantastique quotidien, de réflexions et de références jazzistiques – « Qui écoute encore Satchmo ? », demande-t-il et on hésite à répondre. A la lecture de ces portraits, le lecteur s’interroge sur la réalité. Où est la frontière avec le rêve ? Le réel est-il aussi tangible que prétendu ? Des nouvelles qui proviennent de demandes diverses, nous dit l’auteur et de dates différentes. Pourtant elles forment un tout mais un tout sous forme d’un puzzle, images de notre monde éclaté qui ne sait plus se situer et bascule en tout sens.

Moscou aujourd’hui
Sergey Kutznetsov, pour son premier roman, a choisi le Noir. Pouvait-il en être autrement lorsqu’il est question de Moscou ? La peau du papillon tient d’une intrigue minimum : une jeune journaliste, Xénia, adepte de pratiques sexuelles étranges, sado-maso, rencontre, via le Net, un tueur en série. Les deux fantasmes se heurtent pour offrir un récit psychanalytique. Visiblement, et c’est l’intérêt du livre, l’auteur a pris plaisir à décrire lieux et personnages qui s’agitent, pleurent, rient, dans cette Russie en proie à un fantasme collectif qui n’a pas encore trouvé son Dr Freud.

Un conte ensablé entre futur et passé
Hugh Howey possède ce talent rare, celui du conteur, pour nous entraîner dans des contrées étranges, en un futur non défini où les luttes entre riches et pauvres sont définies par des lieux différents. Outresable – une trouvaille subtile du traducteur – décrit un monde envahi par le sable. Il a tout recouvert. Pour circuler, il faut se vêtir de combinaisons qui permettent aussi de plonger à la re­cherche de mondes disparus pour survivre. Les puissants vivent dans un No Man’s Land interdit aux pauvres. La bombe atomique fait partie de ce combat. Qui sera détruit et pour combien de temps ? Ouvrez la première page et vous serez happé jusqu’à la dernière par l’histoire de cette famille.
N. B.
Stasi Block, David Young, traduit par Françoise Smith, 10/18 ; Mauvaises ­nouvelles du front, Hugues Pagan, Rivages/Noir ; Outresable, Hugh Howey, traduit par Thierry Arson, Actes Sud ; La peau du papillon, Sergey Kutznetsov, traduit par Raphaëlle Pache, Série Noire/Gallimard.

Et la poésie…

Poètes d’avant-hier, d’aujourd’hui et d’ailleurs

La poésie fait figure de parent pauvre de la littérature. Comme si elle avait perdu son aura. Inondé par les essais, les romans, il reste peu de place pour quelques bouts rimés lorsqu’ils le sont. C’est une erreur. A chaque rencontre avec ces voyageurs, l’émotion, le rire, la tristesse et la réflexion sont au rendez-vous. Il ne faut pas hésiter à lire les poètes d’hier et d’aujourd’hui.
La poésie a, pourtant, une actualité.
Actualité d’abord d’une nouvelle traduction de la Divine Comédie de Dante Alighieri. Un poème en forme de voyage pour aller à la rencontre de l’amour perdu, disparu. Un long parcours semé de mondes divers, ahurissants ou frissonnants, torturés ou idyllique. Par le rêve halluciné, le poète ouvre les portes de l’ « Enfer-(du) Purgatoire-(du) Paradis », une trilogie souvent oubliée pour ne laisser le souvenir que de l’Enfer.
Dans la collection Poésie (Poésie/Gallimard, 2015, une édition bilingue), Jean-Charles Vegliante en avait proposé une traduction sans notes pour rendre compte du choc que peut ressentir le lecteur moderne à la lecture de cet auteur du 13e siècle.
Danièle Robert livre une version, bilingue elle aussi, de la deuxième partie, Purgatoire. Ce choix ré­sulte de la nouveauté : le Purgatoire ne prend place dans la théologie qu’en 1274. Dante lui donnera un contenu qui s’imposera. Ce lieu intermédiaire, passage vers le haut ou retour en bas, mêle toutes les références, en particu­lier celle d’Ovide et de ses Métamorphoses, que Danièle Robert a aussi traduit (Babel/Actes Sud).

Poètes sans Dieu
Les poètes d’aujourd’hui sont moins « divins » même s’ils cherchent, de temps en temps, à réenchanter le monde par le quotidien. Altaf Tyrewala décrit Mumbai (ex-Bombay), ville pieuvre où vivent, s’affrontent des populations dans un environnement souvent hostile. Le ministère des sentiments blessés, un beau titre, fait référence à l’interdiction de blasphémer toute religion, quelle qu’elle soit. Une synthèse de cette ville-monde entre sectarisme religieux assassin et modernité.La ville indienne ouvre ses entrailles sous les coups de scalpel du poète . Cinéaste à la Rimbaud, il superpose les vues. Grand angle, zoom pour décrire cette métropole condensé d’un monde à la recherche de solutions à ses crises.
John Freeman, lui aussi, fait référence à des villes où vit une grade majorité des populations ; Il se balade et nous perd dans un dédale de pays pour susciter l’angoisse d’avenirs imprévisibles. Logiquement les villes des États-Unis sont les plus nombreuses. Freeman – « homme libre » ! – les entremêle avec Beyrouth, Paris et beaucoup d’autres pour dire que nous sommes arrivés. Vous êtes ici – titre de son recueil – déclenche une série de réflexions sur des cités qui se ressemblent tout en suscitant une « inquiétante étrangeté dont parlait Freud. « Ici » peut être ailleurs. Les mémoires du passé mêlées aux voyages construisent un curieux espace/temps qui conduit à un bizarre champ des possibles. 
En forme de synthèse de poésie d’hier, d’aujourd’hui et de demain, la réédition, vingt ans après, des œuvres poétiques de Jean Sénac, entre plusieurs cultures, plusieurs reflets d’une société qui ne sait pas accepter ses marginaux produits par son fonctionnement même. Jean Sénac a été assassiné dans sa cave en 1973 après avoir participé à la lutte pour la libération de l’Algérie où il était né en 1926. Des mots fragiles qui vacillent mais résistent en sachant décrire émotion, sensualité et sexualité. Il faut le (re)découvrir de toute urgence.
Nicolas Bénies
• « Purgatoire », Dante Alighieri, traduit, préfacé et annoté par Danièle Robert ; « Le ministère des sentiments blessés », Altaf Tyrewala, traduit par Bee Formentelli ; « Vous êtes ici », John Freeman, traduit par Pierre Ducrozet ; Œuvres poétiques, Jean Sénac. Tous ces livres chez Actes Sud.

Imagerie et réalité

La Silicon Valley sans fard

Visages de la Silicon Valley se veut un essai de Fred Turner, professeur de communication à la Stanford University, avec des photographies, qu’il faut prendre le temps de regarder, de de les scruter, de les contempler pour les faire « parler ». Mary Bett Mehan, la photographe, sait donner à voir comme le texte lui-même. Le tout se veut éclairages sur la réalité du mythe. Combinaison de diplômés et de pauvres qui dévoile une des réalités de la révolution numérique : l’approfondissement des inégalités entre les très qualifiés et les non-qualifiés lié à un éclatement des qualifications moyennes.
Visage de la Silicon Valley est à la fois un « beau livre » – les images sont bien mises en valeur en affirmant leur nécessité esthétique – et une sorte de réquisitoire contre cette Amérique qui fait cohabiter extrême richesse et extrême pauvreté en perdant le sens même de la notion de solidarité. Ce livre indique simultanément les réactions, actions de résistance, de résilience pour éviter le délitement et dessiner un avenir différent – le socialisme redevient présent outre atlantique – par la lutte contre les mutations climatiques, la crise écologique.
L’essai de Fred Turner, si américain dans ses références, donne à comprendre le concept de « Silicon Valley » et la réalité du piège qu’il comporte, piège de l’imagerie. Les photographies de Mary Bett Mehan deviennent fondamentales à ce niveau pour abandonner cette mythologie. Cet essai critique à deux voix permet de comprendre tout en laissant percevoir d’autres possibles.
Fred Turner & Mary Bett Mehan, Visages de la Silicon Valley, C&F éditions, 33€

Nicolas Béniès

Des batteurs à voir pour rêver

Des cadeaux à (se) faire !

Noël est passé mais pas le temps des cadeaux. Un livre de photos paru à la fin de l’année veut nous faire rêver. Heureusement !
Il nous fait entrer dans le monde des « batteurs de jazz ». L’expression peut sembler redondant tant il est vrai que cet instrument a été créé par et pour le jazz. Il synthétise le choc des Titans culturel à l’origine de la naissance de cette musique sans nom. Les cultures européennes, africaines et amérindiennes se rencontrent dans cet instrument inédit qui fait peur à la musique symphonique. Christian Ducasse, photographe, a voulu saisir, dans sa diversité, la configuration changeante de toms, de caisses claires, de grosses caisses et de cymbales. Chaque batteur a d’abord rêvé sa batterie. Dreaming drums, titre de cet album dit bien cette nécessité. Au fil des photos, même si on ne connaît pas les figures de ces musicien.ne.s, un emballement de l’oeil se produit pour, soudain, entendre le grondement de l’instrument capable, sans transition, de feuler tout en s’abandonnant à la folie du rythme.
Franck Médioni vient, par le texte, combler le vide pour refaçonner le passé, pour reconstruire des visages tirés de la poussière de la mort.
Un « beau livre » sur un instrument encore aujourd’hui déconsidéré. Un instrument à part entière et pas seulement rythmique. L’Afrique fait chanter, parler les tambours. Le jazz sait aussi faire parler et chanter les cymbales. La batterie est à elle seul un feu d’artifices, dans tous les sens de ce terme. Entrer dans des mondes différents où le rythme peut se transformer en mélodie par la grâce des batteur-e-s de jazz.
Christian Ducasse & Franck Médioni, Dreaming drums, le monde des batteurs de jazz éditions Parenthèse, 34€
Nicolas Béniès

Mémoires

La musique française et le jazz.

Daniel Goyone, pianiste et compositeur, a tout d’un illusionniste. Les pièces qu’il propose, comme celles de Morton Feldman – à qui une des compositions est dédiée – se lisent en rupture avec tous les canons de l’enseignement de la musique mais s’écoutent comme des airs à la simplicité déconcertante. « French Keys » est un album de recherche de références spécifiques pour une musique française qui vient de Satie, de Debussy, premier révolutionnaire, Maurice Ravel et Darius Milhaud. L’évocation de la Rumba ou de la Biguine s’inscrit dans cette volonté de créer une mémoire française du jazz faite de rencontres entre tous ces compositeurs – sans oublier John Cage avec qui Feldman a travaillé – et ceux de cette musique sans nom entendue avant et après la première guerre mondiale. Le jazz a marqué de son empreinte toutes les créations de ce 20e siècle. En retour, il a été influencé par les réalisations de ces compositeurs.
Aucune nostalgie ne vient entraver l’énergie des deux protagonistes – Thierry Bonneaux est le vibraphoniste et percussionniste nécessaire – qui savent rompre toutes les amarres tout en laissant le champ libre à toutes les évocations dont celle de Satie, l’initiateur de toutes ces ouvertures vers un ailleurs non prévu. Satie l’aventurier reste un moderne trop couvent passé sous silence.
Le paysage se construit entremêlant toutes les cultures pour faire surgir le malentendu facteur d’ouverture vers d’autres rêves. Cet album est le plus réussi de toutes les productions de Daniel Goyone.
Nicolas Béniès.
« French Keys », Daniel Goyone, Music Box Publishing, InOuïe distribution.

Confrontation

Musiques actuelles

Les influences des jeunes musiciens d’aujourd’hui sont multiples. Pourquoi choisir ? Christophe Imbs, pianiste et compositeur, a décidé d’emmêler toutes les musiques pour faire surgir l’inattendu. Lourdeurs du rock, envolées du jazz, avec ce qu’il faut de force pour marteler la réalité d’un monde qui semble échapper à ses créateurs, d’un monde de mutations climatiques, culturelles, d’un monde qui se connaît plus de repères. Un mélange détonnant qui en laissera plus d’un-e sur le côté pour attendre l’accalmie… qui viendra tout en laissant percer l’angoisse de la barbarie qui se diffuse. Les migrations actuelles laissent percer des rencontres qui devraient permettre l’émergence de nouvelles cultures, une chance pour le jazz comme pour la culture française.
Anne Paceo, batteure, sait se prêter à ce jeu de tremblements pour habiller les compositions du pianiste et la rencontre effectue son travail de transcendance du talent des deux participants sans oublier le contrebassiste Matteo Bortone, arbitre indispensable. Un trio est né à l’alchimie bizarre, mystérieuse et pleine de promesses. Ne vous laissez pas rebuter par un abord criard. Il faut comprendre la révolte qui s’infuse face à tous les déchirements de la société incapable d’appréhender son propre rythme. « For Your Own Good » – le titre de l’album – est une invite. Pour votre propre bien, il faut écouter ce trio.
Nicolas Béniès.
« For Your Own Good », Christophe Imbs, Label Oh !/InOuïe distribution

Du Nord et du Sud

Du côté des Caraïbes

Samy Thiebault, saxophoniste ténor, flûtiste, compositeur renoue avec la mémoire des musiques françaises qui faisaient la part belle aux musiques des îles. Longtemps, Paris a chaviré aux son de la biguine ou des autres danses antillaises. Le jazz s’est aussi nourri de ces affluents. Mémoire pas seulement musicale mais aussi littéraire. Le créole a permis, via notamment Aimé Césaire et la « Négritude » – comme on disait dans les années 1920 – de bousculer la langue française pour lui faire apercevoir d’autres rivages.
« Carribean Stories » est un voyage vers des contrées devenues étrange nommées Calypso, Tanger la noire, Porto Rico, Venezuela… pour déboucher sur la liberté et la poésie. Entouré de Hugo Lippi aux guitares, de Fidel Fourneyron au trombone, de Felipe Cabrera à la contrebasse, d’Arnaud Dolmen à la batterie et de Inoa Sotolongo aux percussions, Samy Thiebault part de John Coltrane – A Love Supreme » au début de « Poesia sin fin » – pour partir vers toutes les dérives permises par ces rythmes qui collent aux pieds et aux jambes pour les faire bouger. Ces musiques populaires sont des musiques de la danse et de la transe. Bougez !
Nicolas Béniès
« Carribean Stories », Samy Thiebault, Thelonious Records distribué par l’Autre distribution.

Des cadeaux à (se) faire pour vos fêtes et pas forcément pour les Fêtes !

Aretha Franklin, Intégrale 1956-1962

« Re » – son diminutif – nous quittée cette année en plein mois d’août (le 16 exactement), elle qui n’a jamais voulu passer inaperçue, un comble. Frémeaux et associés a publié ce début d’anthologie reprenant un premier enregistrement de gospels réalisés dans l’Eglise de son père, le révérend C.L. Franklin, « Songs of Faith ». Elle a, alors, 14 ans et son père n’hésite pas à l’exploiter. Elle subit l’influence de la compagne du révérend, Clara Ward.
Suivront trois albums réalisés chez Columbia sous l’égide de John Hammond qui l’avait « découverte ». Albums jazz, avec le pianiste Ray Bryant puis avec un mini orchestre dont les participants sont restés inconnus. Elle n’est pas encore la « Re » qu’on connaît. Il faudra attendre son passage chez « Atlantic » sous l’égide de Ahmed Ertegun et Jerry Wexler, le producteur et découvreur de talents, pour qu’elle devienne « The Queen of Soul ».
Elle chante les standards du jazz plus à l’aise qu’on ne l’a dit mais pas encore dans la force de tous ses moyens. Quelque chose de Dinah Washington dans la manière d’aborder les thèmes sans le swing qui caractérise Dinah. Elle fait partie intégrante des mondes du gospel plus que du jazz. Mais ce passage lui permet de faire ses classes. Intéressant d’entendre sa personnalité s’affirmer notamment dans tous les thèmes liés plus ou moins au blues et au rock.
Un coffret de deux CD pour faire connaissance avec Aretha Franklin. Ce n’est pas le meilleur de sa production assurément, seulement les années d’apprentissage.
Nicolas Béniès
« The Indispensable Aretha Franklin, Intégrale 1956-1962 », présenté par Bruno Blum, Frémeaux et associés.

Pour Kurt Weil, des chansons éternelles.
Qui ne connaît « Mack the Knife », « Moritat » dans la version allemande ? Au moins la version de Louis Armstrong, de Ella Fitzgerald à Berlin en 1961, de Sonny Rollins – dans l’album « Saxophone Colossus » – et beaucoup d’autres. « L’opéra de Quat’ sous » fut un grand succès, Bertold Brecht était le responsable des dialogues de ce « Théâtre musical » comme aimait l’appeler Weil. Le Berlin des années 1920 brille des feux de la contestation mais aussi d’une volonté de lier l’art et la rue comme le fait le jazz. A l’instar du Bauhaus, Kurt Weil ne craint pas de dissoudre la tradition classique dans la musique populaire. Une révolution.
En 1935, comme la plupart des Juifs, il émigrera aux Etats-Unis pour se lancer dans une carrière de compositeur de Broadway. Il fera équipe avec Ira Gershwin, le frère de George, auteur des textes et participant d’une poésie populaire tout en ironie, humour teintés souvent de contestation de l’american way of life.
Cette anthologie en forme d’un coffret de trois CD restreint son champ aux musiciens et musiciennes de jazz qui subliment les compositions de Kurt Weil. Ce sera pour une prochaine fois pour les reprises de Boris Vian, les interprétations de Catherine Sauvage ou la renaissance du théâtre berlinois des années 20.
Telle que, l’anthologie permet de confronter différentes manières de recréer la musique de ce compositeur qui n’avait renié aucune de ses convictions, choix de vie. A un journaliste qui lui posait la question de son identité, il avait répondu : « Irving Berlin – l’un des grands compositeurs de Broadway, l’un des premiers – était un Juif d’origine russe, je suis un Juif d’origine allemande. »
La place de ce compositeur, né en 1900 et mort en 1950 est essentielle. La révolution fait partie intégrante de son ADN.
Nicolas Béniès
« Kurt Weill’s songs », coffret de trois CD choisis et présentés par Teca Calazans et Philippe Lesage, Frémeaux et associés.