A propos Nicolas Beniès

Nicolas Beniès est économiste de formation. Il est tombé dans la grande marmite du jazz dans son adolescence, une énorme potion magique qui rend la vie différente. Il est devenu naturellement critique de jazz. Il a collaboré un peu à Jazz Hot, à Jazz Magazine. Il a également écrit dans Rouge, Contretemps), la Revue de l’École Émancipée, Le Monde Diplomatique et l’US Magazine. Il a longtemps - 20 ans - proposée, préparée et animée des émissions de jazz sur une radio associative. Il reprendra bientôt cette activité. Conférencier sur le jazz et l'économie, il est l'auteur du Souffle bleu - C&F éditions -, un essai sur le basculement du jazz en 1959 qui a donné son titre au blog/site, et de plusieurs ouvrages sur l'économie dont "Petit manuel de la crise financière et des autres" (Syllepse éditions). Il prépare deux nouveaux ouvrages. Un sur le jazz, "Tout autour du jazz", l'autre sur l'économie "Le basculement d'un monde".

A propos de virus…

Derrière le virus…

Le coronavirus est un révélateur – au sens photographique – implacable.
D’abord du néolibéralisme dans ses caractéristiques fondamentales : privatisation comme modalité de fonctionnement de la société avec comme conséquences la déstructuration des services publics et un développement anarchique faisant éclater les secteurs stratégiques tout autant que les fonctions régaliennes à l’exception des forces de répression. C’est le double aspect du néolibéralisme : la volonté de détruire la forme sociale de l’État – i.e. « le welfare state », État-providence – et s’orienter vers la forme répressive de l’État, une tendance qui trouve des résistances sociales importantes.
Ce constat est manifeste. La crise sanitaire est une crise du service public de santé. Tous les gens qui applaudissent à 20 heures devraient d’abord tirer ce constat des effets du néolibéralisme et se battre pour l’augmentation des crédits, revendications portées par les personnels de santé depuis plus d’un an par des grèves à répétition. Continuer la lecture

Le futur d’Israël ?

Le risque géopolitique de l’éclatement du Moyen Orient.

Alexandra Schwartzbrod s’est lancée dans un cycle consacré à Israël dans un avenir indéterminé. « Les lumières de Tel-Aviv »en est la dernière manifestation. Le mur, ouvrage de division voulu par « Bibi », veut séparer les Palestiniens des Israéliens, pour isoler, découper les villages palestiniens et empêcher la naissance d’un territoire qui pourrait servir de bas à la définition d’un État séparé de celui d’Israël. Elle met en évidence la réalité. La négation des droits des Palestiniens, les sous citoyens que sont les Arabes israéliens et le domination de plus en plus, visible de la corruption et de la religion via les petits partis qui pèsent dans les coalitions parlementaires. Le poids croissant de la mafia russe est une autre composante de l’Israël d’aujourd’hui. Continuer la lecture

Cinéma, pour Fellini

Le rêve créateur.
Pour fêter dignement les 100 ans de Federico Fellini (1920-1993), la publication du « Livre de mes rêves » est un cadeau merveilleux qui ouvre des portes à la compréhension de l’œuvre du cinéaste. Toute sa vie, il a noté ses rêves pour vivre plusieurs vies et alimenter ses films. La création provient des sortilèges de la nuit, du sommeil réparateur parce qu’il permet de faire fonctionner l’usine à fantasmes pour faire surgir d’autres possibles, d’autres réalités. Il se raconte que Fellini, à la fin de sa vie, ne pouvait plus dormir suffisamment avec comme conséquence des intrigues moins fournies en images. Savoir dormir est un grand privilège que démontre ce livre. Le souvenir des rêves, même retranscrits, est une reconstruction comme l’avait démontré Georges Pérec. Rêver pour filmer ses rêves est un des summum de l’altruisme, du partage. . Ce grand et Beau Livre retranscrit le manuscrit original, illustré des dessins de Fellini. Le tout introduit par des spécialistes et témoignages, traduit en français à la fin. Indispensable !
N.B.
« Le livre de mes rêves », Federico Fellini, sous la direction de Sergio Toffetti, 584 pages, 450 illustrations, Flammarion, 75 euros.

Faire aimer le cinéma
Un titre oxymorique, « Petite histoire du cinéma » pour permettre de s’introduire dans ce monde étrange et fantastique. L’intérêt est d ans la multiplication des entrées : les films bien sur – une cinquantaine sont passés en revue -, mais surtout les genres – on y apprend l’existence de films « Race Series » en directions de la population africaine-américaine, dés 1920 – et les techniques pour comprendre la manière de « faire ». Petit livre qui ouvre des perspectives et donne envie d’en savoir plus.
N.B.
« Petite histoire du cinéma », Ian Haydn Smith, Flammarion.

Jazz vocal

Deux chanteuses :
Anne Ducros et Sarah Lancman

Anne Ducros fait la preuve dans « Something » de la plénitude de ses moyens. Elle n’en fait ni trop ni pas assez en compagnie de Adrien Moignard, guitariste à la touche manouche et de Diego Imbert, contrebassiste au rythme élastique et sûr. Le titre éponyme des Beatles, de l’album « Abbey Road » (1969) est retravaillé pour accéder à un nouveau statut, celui de « standard ». Tout est ici transfiguré par les arrangements et la voix.
Sarah Lancman poursuit sa route en revenant à ses racines. « Parisienne » est –elle et reste. En compagnie de Giovanni Mirabassi, piano, Laurent Vernerey, contrebasse et Stéphane Huchard, batterie notamment, elle propose ses compositions pour un parcours amoureux. Une voix toujours aussi sensuel qui ne renie pas ses influences et se permet des échappées vers d’autres cieux.
« Something », Anne Ducros, Sunset Records/L’autre distribution ; « Parisienne », Sarah Lancman, Jazz Eleven.

JAZZ, sur la piste de l’Oiseau

Pour les 100 ans d’un oiseau de feu, de sang pour illuminer le monde
Charlie Parker ? Il en est qui ne connaissent pas. Ne savent pas que cet oiseau bizarre, « Bird », est capable de tutoyer les cimes, les cieux et même le soleil. Il sait s’envoler vers des contrées inexplorées, vers une jungle qu’il est seul à reconnaître comme si ces paysages s’offraient à lui pour lui éviter toute répétition. « Je l’ai déjà joué demain » lui faisait Julio Cortazar dans « L’homme à l’affût » pour illustrer la volonté de Charlie Parker de ne jamais se copier, même dans le futur. Cortazar avait bien cerné le génie et l’impossibilité de se faire comprendre par d’autres sinon de se laisser transporter dans ces contrées étranges que personne n’avait visitées avant lui. Et ne les visiteras après lui. Elles restent inaccessibles. Le Bird aurait 100 ans cette année. Un âge canonique qui ne l’empêche pas d’être un fantôme actif et vivant.
Découvrir Parker, au-delà du film de Eastwood, est un grand moment. S’il fallait une figure au génie, il faudrait le choisir. Coule du saxophone alto des vies, des rêves, un temps spécifique accéléré, diffracté dans un espace toujours redéfini. Un univers en constante permutation, ouverture. Parker est le créateur du nouveau langage du jazz, après la deuxième guerre mondiale, le be-bop. Continuer la lecture

A lire

« Modernité » dit-il
Baudelaire a inventé le concept de modernité et le 19e siècle l’a conjugué. Les recherches se sont multipliées sur ce siècle fondateur d’un capitalisme libéral et néolibéral. Emmanuel Fureix et François Jarrige dans « La modernité désenchantée » proposent de « relire l’histoire du 19e siècle français. Une synthèse des travaux disponibles. L’éclatement des sciences sociales en plusieurs branches, la modernisation, les avant-gardes culturelles, les identités et tout autant la révolution et l’émancipation datent de siècle. Le concept de lutte de classes avec Saint-Simon et Marx se construit comme celui d’État et de société civile. La modernité détruit, un facteur de mal-être, et construit dans un processus renouvelé. Une réflexion nécessaire pour construire le 21e siècle.

« La modernité désenchantée », E. Fureix et F. Jarrige, La Découverte

Fantastique !
Keigo Higashino est un auteur – japonais – de polars dont les intrigues font la part belle aux tares de la société et aux préjugés qui empêchent l’individu de se réaliser. « Les miracles du bazar Namya » est une incursion dans le fantastique inscrit dans la réalité la plus quotidienne et même sordide pour un hymne à la fraternité. Le bazar a des vertus secrètes qui se découvrent et permet de dévoiler la capacité de chacun-e de se soucier de l’autre. Il fallait inscrire cette histoire dans le sur-réalisme pour la rendre crédible. Notre monde « réel » aurait-il abandonné toute velléité de fraternité ?

« Les miracles du bazar Namya », K. Higashino, traduit par Sophie Refle, Actes Sud

Libre dit-il

Roberto Bolaño (1953-2003), poète.

Suffisant pour décrire l’ampleur de l’écrivain qui sait se servir de tous les codes pour les pervertir et les transformer en autant de canons tonnants contre tous les préjugés. Morceaux de biographies, souvent d’autobiographie collés à la fantaisie des rêves pour débouler sur le roman noir mâtiné de références diverses littéraires pour déboucher sur l’indicible et l’inintelligible tout en donnant l’impression de communiquer des clés de compréhension que les vents emporteront.
Le mouvement qu’il créera en 1975, à Mexico, se définira comme « infraréaliste », référence pensée aux surréalistes comme à Julio Cortazar qui a profondément influencé toute le littérature latino-américaine. Les figures tutélaires s’agitent dans un curieux bocal, Borges, James Joyce – « Ulysse » et « Finegan Wake » continuent de susciter des commentaires et d’habiller les imaginations – mais aussi les villes, Santiago du Chili, la naissance, Mexico, Barcelone comme l’histoire des révolutions, la Commune de Paris tout autant que Allende.

Infra ? À l’intérieur de la réalité telle qu’elle se transforme par la puissance créatrice des images, des récits, des contes qui traversent le quotidien. Le poète les transfigure en une liberté totale du fond et de la forme, résultat d’un travail long et patient sur le mélange des ingrédient pour métamorphoser le roman en un poème qui sait nous atteindre au plus profond de nous-mêmes pour conduire à des interrogations sur la vie via la réflexion sur la mort inévitable. La course contre elle ne sera jamais gagnée. Juste gagner du temps.

Cette édition voulue par les Éditions de l’Olivier – Christian Bourgeois a été le premier à publier les œuvres de Bolaño – est un monument. Six forts volumes sont attendus. De quoi faire peur. Les monuments laissent en général un peu froid. Certes, ils se visitent mais provoquent, souvent, un ennui profond. Bolaño résiste à tout, y compris à l’impression que suscite cet effort éditorial. Pour éviter dés l’abord tout effet de lourdeur, l’éditeur a choisi de commencer par les poèmes réunis sous le titre « L’Université inconnue » pour introduire à l’univers particulier de Bolaño, de cette écriture étrange qui laisse comme un filament dans le cerveau pour illuminer notre imagination, pour chatouiller les neurones, pour alimenter notre vision du monde.

Le jazz n’est pas absent, comme il est logique pour toute cette génération – 20 ans dans les années 1970. Elle a fait l’expérience de la liberté, avec le free jazz. Georges Pérec – qui trouve aussi sa place chez Bolano -, dans un article des « Cahiers du jazz », intitulé « La Chose », avait fait du free jazz l’avant-garde des changements nécessaires dans la littérature et au-delà de toutes les disciplines artistiques. Mémoires et rêves, rêves de mémoire sont l’apanage du Free toujours aussi décrié et, pourtant, toujours aussi présent.
Randy Weston, Monty Alexander et l’incontournable Thelonious Monk sont aussi le nom de poèmes qui, évidemment, ne traitent pas du jazz apparemment…

Les romans suivent : « Amuleto » et « Étoile distante ». Entre les deux, un recueil de nouvelles « Appels téléphoniques et autres histoires » comme la synthèse de l’art du poète. Construction d’un récit qui sait s’inscrire dans le réel tout en le transcendant.
Il est possible de regretter l’absence d’appareil critique, ou même de rappel du contexte. En tout et pour tout, les traducteurs, Robert Amutio et Jean-Marie Saint-Lu, ont ajouté à la fin une mini biographie. La publication reprend des poèmes publiés à différentes époques sans que les dates ne soient livrées au lecteur. Il faut dire que cette absence ne provoque aucun traumatisme et ne nuit pas – au contraire peut-être – à la lecture. La curiosité est purement « universitaire » tout en étant nécessaire pour déterminer les flux de la création.
Entrez dans ce monde bizarre, étrange, biscornu, à fleur de peau innervé par la révolte contre un ordre facteur d’un désordre total, d’une société qui ne sait pas vivre, qui fait du mort vivant sa figure emblématique. Roberto Bolaño ouvre les portes vers d’autres possibles que cette société qui ne cherche à sauvegarder que les plus riches au détriment même de la construction de tout avenir. Découvrir un grand écrivain est une expérience rare qu’il ne faut, sous auncun prétexte, rater.

Nicolas Béniès

« Œuvres complètes », tome 1, Roberto Bolaño, traduit par Robert Amutio et Jean-Marie Saint-Lu, Éditions de l’Olivier, 1248 pages, 25 euros.

Jazz et BD : Django avant Django

Pour Django

Connaître la biographie de Django Reinhardt est difficile. Patrick Williams, spécialiste de Django, en a souvent fait l’aveu. Parler des morts est considéré comme tabou par les Tsiganes. Surtout son enfance et son adolescence dans cette zone à la limite de Paris dans les années 1910 – année de sa naissance – 1920. La fulgurance de son jeu de guitare, à partir des années 1930 après l’incendie de sa roulotte et sa rééducation, lui a fait une place à part dans les mondes du jazz où il figure comme un des grands génies de cette musique. Le quintet du Hot Club de France, à partir du début des années 1930, formation qui tient de sa rencontre avec Stéphane Grappelli, crée le « jazz manouche » de toutes pièces.
Renseigner, documenter les premiers temps de sa vie ne peut se faire qu’en recréant le contexte de Paris et des Manouches, de leurs errances comme de leur installation dans la « zone », des terrains vagues près de la Porte de Choisy. Pénétrés de la musique de Django – « J’éveille » chez les Roms et Baptiste tenait beaucoup à son surnom -, Salva Rubio, historien et scénariste, et Ricard Efa, pour le dessin, ont associé leur talent pour livrer « Django Main de feu », un essai sur le jeune Django, soit Django avant Django. Continuer la lecture

Jazz et…


Les musiques grecques et orientales

Dominic Ntoumos, trompettiste de jazz, grec et amateur de musique électro a voulu réunir toutes ses racines dans ce « Back to the roots ». Le bouzoukis – Evangelos Tsiaples – apporte la touche essentielle de la mémoire de la musique « Rembetiko », sorte de blues, des migrants arrivés dans les années 1920, chants de prisonniers, de parias, d’exclus, comme le chant de Sotiris Papatragiannis sur des compositions du trompettiste. Le collage avec les autres musiques du pourtour de la Méditerranée mâtiné d’une touche tsigane donne à la trompette une sonorité originale. Les compositions s’inscrivent délibérément dans toutes ces traditions. Continuer la lecture

Le coin du polar… polonais

La Pologne réelle, corruption à tous les étages

Wojciech Chmielarz est un des grands auteurs « noirs » polonais. « La Colombienne », son livre précédent, avait présenté ses deux doubles révoltés Mortka, l’inspecteur chargé des enquêtes – dit le « Kub » -, et son équipière, le lieutenant Suchocka – dite « La Sèche » – que l’on retrouve dans cette nouvelle enquête à tiroirs, inscrite cette fois dans le marigot politique.
Une jeune femme d’origine ukrainienne, journaliste en herbe et baby-sitter d’un politicien retiré, viré par ses pairs pour corruption, un mal très répandu, qui cherche à revenir sur le devant de la scène politique. Le tout se passe dans « La Cité des rêves », qui donne son titre au roman, un ensemble huppé avec gardien et jardin intérieur. Continuer la lecture