A propos Nicolas Beniès

Nicolas Beniès est économiste de formation. Il est tombé dans la grande marmite du jazz dans son adolescence, une énorme potion magique qui rend la vie différente. Il est devenu naturellement critique de jazz. Il a collaboré un peu à Jazz Hot, à Jazz Magazine. Il a également écrit dans Rouge, Contretemps), la Revue de l’École Émancipée, Le Monde Diplomatique et l’US Magazine. Il a longtemps - 20 ans - proposée, préparée et animée des émissions de jazz sur une radio associative. Il reprendra bientôt cette activité. Conférencier sur le jazz et l'économie, il est l'auteur du Souffle bleu - C&F éditions -, un essai sur le basculement du jazz en 1959 qui a donné son titre au blog/site, et de plusieurs ouvrages sur l'économie dont "Petit manuel de la crise financière et des autres" (Syllepse éditions). Il prépare deux nouveaux ouvrages. Un sur le jazz, "Tout autour du jazz", l'autre sur l'économie "Le basculement d'un monde".

« Le premier Âge du capitalisme », tome 3 « Un premier monde capitaliste »

Quand le passé cogne sur le présent.

Alain Bihr clôt son monumental essai sur l’analyse historique, sociologique, économique, sociale de la formation du capitalisme dans la période 1415-1763. Il propose, dans ce troisième tome, à la fois une démonstration théorique des fondements du capitalisme et une vision du développement inégal et combiné du monde pour expliquer les centres mouvants de l’Europe, successivement le Portugal, l’Espagne, les Pays-Bas, la France et l’Angleterre et les « semi-périphéries ». Une revue pays par pays ou groupe de pays pour mettre en évidence l’ordre social : le poids de la noblesse et de la monarchie absolue et les révolutions qui permettent aux nouvelles classes sociales de prendre le pouvoir. C’est le cas de la révolution batave très peu mise en évidence dans beaucoup d’ouvrages. Une révolution oubliée. Continuer la lecture

UP jazz du 11 décembre 2019

Bonjour,

Comme annoncé nous restons dans les images sonores de Blue Note de la ville de New York. Un saxophoniste alto sera une des voix de la Ville.
Jackie McLean, né à New York le 17 mai 1931 – à Harlem exactement – voulait jouer du saxophone ténor. Sa mère n’a pu lui acheter qu’un saxophone alto. Déception du gamin. Il n’aura de cesse que de faire sonner son alto comme un ténor. Sa sonorité déchire gorgée qu’elle est de « trips », de rêves, de cauchemars, de racisme au quotidien, d’une vie qui ne trouve sa place que dans le jazz en incarnant le jazz. Jackie, junky – Le Bird est malheureusement passé par là, il n’a fait que s’envoler – connaîtra les tréfonds de la société. Il sait les évoquer admirablement. Il descend lui, il ne s’envole pas. Le pied au plancher. la vitesse de New York c’est la sienne, les déréglemente de la Ville sont les siens, les échappées loin de tout le font déraper sur un sol déjà mouillé. Il commence à s’éloigner du hard bop pour ouvrir des portes nouvelles vers la révolution des structures du jazz, abordant les rives dessinées par la « Révolution d’octobre » initiée par Cecil Taylor en compagnie notamment de Archie Shepp. Son saxophone crie, gémit, rit pour se trouver sur une longueur d’onde différente qui lui permettra de faire équipe avec Ornette Coleman, le type même de l’artiste maudit. Ornette fera, un temps, partie de l’écurie Blue Note. Ornette et Jackie se servent de la tradition dans ce « New and Old Gospel » pour faire surgir la modernité, une autre manière de la servir. il fallait la dynamiter pour la rendre actuelle. Continuer la lecture

Un premier roman, musical, « La dissonante »

Sortir des mythes de l’enfance.

Tristan, chef d’orchestre d’une petite ville, est en quête de l’interprétation parfaite, celle qu’il entend dans sa tête. Il n’arrive pas à tirer de l’orchestre ni des incarnations de Tristan et Isolde – l’opéra de Wagner – les sons tirés de son imaginaire. Il sombre dans la mélancolie à l’orée de cette soixantaine qui n’est plus l’âge de la retraite. Le sauvetage passe par l’amour – forcément – de Mathilde, une chorégraphe. Continuer la lecture

Thomas Mayeras trio « Don’t Mention It »

Un trio classique qui épuise les bornes.

Un trio piano, Thomas Mayeras, contrebasse, Nicola Sabato – digne représentant de ses aînés, Ray Brown en particulier -, batterie, Germain Cornet – héritier du batteur Charles « Lolo » Bellonzi -, du déjà entendu pensera-t-on. Ce serait un tort. Les trios d’apparence classique savent receler d’étranges contenus. Lorsque les trois réussissent le tour de force d’être passionnés par la musique en partageant la même esthétique, de se secouer l’un les autres tout en prenant un plaisir visible, essentiel à jouer, le classique se cache pour imposer la joie de l’écoute. Pour outrepasser ses propres limites. La gourmandise est une qualité difficile à contester lorsqu’on entend ce trio. Ils ne se refusent rien même pas de se servir de thèmes connus pour les faire disparaître dans l’énergie dont il font preuve. Ils veulent tout prendre, tout saisir, tout goûter pour se précipiter dans les excès les plus nécessaires.
Ce trio là prend, un peu, beaucoup, à Monty Alexander tout en bouleversant les influences en faisant référence aux pianistes be-bop comme « Sonny » Clark – qu’il faut savoir réécouter – ou à Charlie Parker lui-même (le début de « Devil’s Scare ») ou à d’autres. L’énergie communicative dont ils font preuve est un chaudron qui leur donne la possibilité de dépasser tous leurs affluents en se déversant dans la grande mer du jazz.
Un moment rare.
Nicolas Béniès.
« Don’t Mention It », Thomas Mayeras trio, Cristal Records, distribué par Sony.

Frédéric Borey « Butterflies trio »

Dites-le avec des fleurs;;;musicales.

Frédéric Borey aime le trio cher au cœur de Sonny Rollins, saxophone ténor/contrebasse/batterie qui suppose une mise en commun pour un engagement de tous les instants. Cette modalité de trio a été aussi utilisée par Warne Marsh, saxophoniste un peu oublié mais pas du trio, Damien Varaillon à la contrebasse et Stéphane Adsuar à la batterie.
La proposition est explicite : le vol des papillons en escouade serrée pour butiner les fleurs du jazz qui sont autant de « fleurs du mal » pour inviter à la rêverie, pour sortir, de notre routine qui institue le gris comme seule référence. Le trio survole le monde habituel des conventions pour s’affranchir de la pesanteur, voleter autour de nos habitudes, faire semblant de les respecter pour, par l’intermédiaire d’une violente douceur, faire perdre pied, imposer la lévitation. Continuer la lecture

UIA Caen le 2 décembre 2019

Bonjour,

La semaine dernière nous avons distingué souvenir et mémoire. Le souvenir est ce qui reste dans la mémoire individuelle et collective comme flash, comme image pour qualifier une situation. Ainsi en est-il de « In The Mood » de l’orchestre de Glenn Miller. Ce thème, composé par Joe Garland (saxophoniste ténor, ts) est le résultat de « riffs » de grands orchestres, est la référence musicale clé de la Libération, « fête folle ».
Le souvenir occulte la mémoire qui suppose un travail pour retrouver le mouvement du jazz pendant les années de l’Occupation et avant. Le paradoxe de la flèche de Zénon se retrouve. Si l’on photographie la flèche à différents moments de sa trajectoire, la flèche est semblable à elle-même. Le mouvement, le processus de sa trajectoire permet de se rendre compte des contraintes qu’elle subit. la force du vent, la traction du tireur… vont changer notre vision de la flèche.
Pour la mémoire, pour ce travail nécessaire, le mouvement est essentiel. Pour la remettre dans l’Histoire, dans le contexte général de la période considérée. Il faut retrouver les documents, les textes, les enregistrements (pour ce qui concerne le jazz) pour rendre compte de la réalité d’une époque. Continuer la lecture

Pour Django

Django Reinhardt, créateur d’un pan de la culture française.

Notre époque est paradoxale et notre monde moderne pétri de contradictions. Cette année 2010 l’a montré une fois encore et sous des couleurs cruelles. Janvier a été marqué par le centenaire de Django Reinhardt, guitariste manouche, génie de la musique en général et du jazz en particulier, juillet a vu s’ouvrir la chasse aux Roms, aux Tsiganes dont fait partie intégrante les Manouches. Comme si Sarkozy voulait détruire une partie de la culture française comme mondiale. C’est d’autant plus réel que le « jazz manouche » est désormais joué, rejoué, interprété par une grande partie des jeunes gens et jeunes filles qui font ou écoutent de la musique. Regardez autour de vous. Sanseverino, Thomas Dutronc et beaucoup d’autres utilisent les compositions de Django et sa formule, le quintet du Hot Club de France – une trouvaille de Charles Delaunay, le premier discographe du jazz – pour convaincre les foules de son actualité, de sa présence continue. Continuer la lecture

Le coin du Polar

Polar historique : entrer sans la « guerre des deux roses »
Paul Doherty, médiéviste dans le civil et auteur de plusieurs séries, nous entraîne avec ce nouveau « grand détective », Christopher Urswicke un peu aussi agent double, dans l’Angleterre de la Guerre des deux Roses, en mai 1471 pour le début de cette saga. Le personnage central est « La reine de l’ombre », titre de cette première enquête, soit Margaret Beaufort, mère du futur roi. L’ombre pour définir le pouvoir de cette femme qui met tout en œuvre pour sauver son fils et le faire accéder au trône. En 1471, les York triomphent dans le sang. Ils cherchent à supprimer tous les prétendants possibles qui pourraient mettre en cause leur légitimité et leur descendance. Continuer la lecture

A (re)découvrir, George Axelrod

Portraits en forme de caricatures de l’usine à rêves.

George Axelrod (1922-2003), scénariste connu – notamment de « 7 ans de réflexion » avec Marilyn Monroe – s’était lancé, en 1971 avec « La température de l’eau » dans la satire de Hollywood, de ses acteurs – pas beaucoup de femmes -, réalisateurs et autres séides des studios. Harvey Bernstein qui emprunte beaucoup de traits à Axelrod, est auteur de théâtre, de poèmes, un auteur sans succès et qui consomme abondamment de la vodka. Critique littéraire, il laisse parler sa rancœur en vouant aux gémonies le premier roman – en fait une longue nouvelle – de Philip Roth, « Goodbye, Colombus » – Folio bilingue vient de le rééditer, pour savoir si Axelrod a raison. Jusqu’à la rencontre avec Cathy – qui fait penser à Marilyn – qui veut écrire un best-seller. A partir de là, le cinéma prend toute sa place. Le trait est acerbe même si le flou ou la double vision de l’alcool fait prendre de la distance. Drôle et méchant, des scènes restent dans la mémoire comme le fait qu’un acteur puisse se prendre pour son personnage. A découvrir.
Nicolas Béniès
« La température de l’eau », George Axelrod, traduit par Élodie Leplat, 10/18
« Goodbye Colombus », Philip Roth, traduit par Céline Zins révisé et présenté par Ada Savin, Folio/bilingue

Une romancière est née

Qui est coupable ? Comment survivre ?

Un accident de voiture. Qui est responsable ? Le conducteur ? Sa passagère, en même temps que son épouse ? Le hasard d’une route mouillée par la pluie ? La voiture dévale le bas côté et finit dans le ravin. La femme est morte, le mari, Ogui, est paralysé et ne peut pas parler. Il communique par le battement de ses yeux. « Le jardin » de Hye-Young Pyun, écrivaine sud-coréenne, nous plonge dans le cerveau de cet homme cloué à son lit qui veut survivre malgré tout. L’hôpital ne peut pas le garder – il faut libérer des lits -, Ogui se retrouve enfermé dans sa propre maison avec tous les souvenirs, les siens comme ceux de sa compagne. Se tissent les éléments d’une vie et d’une culpabilité de plus en plus évidente. La mère de sa compagne sera – ou non ? – le destin. Un roman dense de tout le vécu d’un pays qui fait de la réussite individuelle le nec plus ultra de la vie en société au détriment de l’existence des individus conduits à s’enfermer dans ce moule sans considération des autres. Une fois pris dans la spirale des pensées de Ogui, Hye-Young Pyun ne vous lâchera plus. Même si la fin est logique et un peu trop prévisible, cette autrice ne vous laissera pas tranquille. Une grande romancière.
« Le jardin », Hye-Young Pyun, traduit par Lim Yeong-hee avec la collaboration de Lucie Modde, Rivages/Noir