Jazz : Alain Gerber à l’écrit et à l’oral

Découvrir Sonny Criss

Alain Gerber a l’habitude des autobiographies imaginaires. Le « je » qu’il emploie doit être compris comme « double je », le personnage central, ici le saxophoniste alto Sonny Criss, un créateur sous estimé, sans concession vis-à-vis de la marchandise, de la soupe et celui de l’auteur qui donne à entendre la vie, l’environnement du musicien. Le propos, dans « Ne laissez pas le soleil se lever sur vos larmes » – une composition de Louis Jordan, une sorte de haïku – , toujours documenté, est triplement intéressant. D’abord pour Criss lui-même perdu dans les profondeurs de l’oubli, pour l’évocation de Parker, son influence profonde sur les musiciens de la côte Ouest des États-Unis et sur l’appréciation de ce style West Coast bien caractérisé comme une réunion d’individualité dont sont souvent exclus les musiciens nés à Watts – où certains habitent toujours – le ghetto noir de Los Angeles. Continuer la lecture

Alliance Mirbeau/Delaunay, paroles et musique

Un objet artistique non identifié

Le prendre, le toucher, le regarder pour considérer l’objet. La présentation dit qu’il a été produit artisanalement par Jean Rochard – créateur du label Nato du nom d’un chef amérindien – sans doute aussi amoureusement pour aboutir à ce résultat, un livre disque. Ce n’est pas une première, les tentatives ont existé et se sont souvent révélées décevantes.
« L’homme des Damps » est une réussite parce qu’il fête l’insolence, la révolte et les révoltés, brise la bienséance pour mettre en lumière Octave Mirbeau et son actualité. Ses œuvres démontrent l’analyste fin et sans pathos des ressorts cachés de la société capitaliste – et pas seulement celle de son temps, la fin du 19e – qui se cache sous les oripeaux d’une idéologie du bon sens, forcément celui de la classe dominante pour cacher un darwinisme social – les plus pauvres sont à éliminer – de tous les instants. Pierre Michel, le président des amis d’Octave Mirbeau, prend de la place pour expliquer « Pourquoi il faut lire Octave Mirbeau ». Et c’est convainquant. Continuer la lecture

Quelque part dans le faux-vrai pour dire sans dire

Autobiographie à deux sujets pour parler de soi sans vraiment se dévoiler

Alain Gerber, à l’aube de ses 80 ans, a voulu retracer son itinéraire profondément ancré dans le jazz. La plupart de ses romans, à commencer par Le faubourg des coups de trique (Livre de poche), utilise les rythmes, le découpage du jazz, en privilégiant la voix intérieure, la nôtre, celle que nous entendons, si différente de notre voix « extérieure » qui, elle, participe au jeu social. Son premier roman, La couleur orange, devait beaucoup à La Nausée, même si le début faisait la démonstration d’une voix singulière, ajoutant simplement « tu sais » : « La couleur, tu sais, orange », titre inspiré d’une composition de Charles Mingus pour situer là encore l’importance du jazz. Critique de jazz, son titre de gloire – gloire très relative -, directeur de la collection « Quintessence » (Frémeaux et associés), il est aussi batteur amateur. Continuer la lecture

Jazz, une nouvelle venue, Nicole Glover et un trio retrrouvé


Découvri-r une saxophoniste

Nicole Glover publie son deuxième album – le premier s’intitulait « First Record », on ne saurait être plus précis – au titre en forme de définition du jazz « Memories, Dreams, Reflections » – titre de l’autobiographie de Jung. Les mémoires elle les diffuse par sa sonorité, les rêves infusent sa manière de jouer et les réflexions sur le jazz d’aujourd’hui. La saxophoniste ténor a choisi un trio, à la Sonny Rollins, un pionnier en la matière. Tyrone Allen II est le bassiste et Kayvon Gordon le batteur pour un échange intense se servant de toutes les mémoires du jazz pour aller vers de rêves forcément d’avenir. Elle corse les réflexions par le remplacement, pour deux plages, du bassiste par un violoncelliste, Lester Saint-Louis pour ouvrir d’autres portes, d’autres rêves pour faire vivre le jazz. Dans son jeu s’accumule les sonorités des saxophones du passé, à commencer par Albert Ayler, sonorités qui viennent habiter notre présent.
A écouter de toute urgence.
Nicolas Béniès
Un CD Savant

Sauvé des eaux de l’oubli
Un trio mythique dans les années 1992-93, Joachim Kühn, piano, Daniel Humair, batterie, Jean-François Jenny-Clark, contrebasse, saisi en public dans toute sa force créative. Superbe, une musique qui devrait convaincre le monde entier comme ce fut le cas ces années là, de la nécessité du jazz, d’un jazz libre qui ne connaît aucune frontière.
Je me souviens de ce trio comme si c’était hier. J’avais longuement discuté avec Jean François Jenny Clark, contrebassiste étonnant qui arrivait à faire passer dans sa musique ce qu’il était : un homme chaleureux qui n’était pas étranger à toutes les misères d’un monde qui n’en manquent pas. Sa mort, à 54 ans m’avait profondément affectée.
N.B.
Un CD Frémeaux et associés, « On Tour 1992-1993 »

Jimmy Gourley, un oublié qui résiste

Le jazz sans frontière

Le jazz de l’après Seconde Guerre mondiale s’est façonné aussi à Paris. La fin de l’Occupation a suscité le besoin d’oublier, nécessaire pour aller de l’avant. Les jeunes ne voulaient rien à voir avec la génération d’avant tenue pour responsable. Le be-bop – une révolution dans le jazz initiée par Charlie Parker et codifiée par « Dizzy » Gillespie – débarque à Paris en 1946 via les enregistrements que Charles Delaunay, directeur de la revue Jazz Hot, s’était procurés aux États-Unis, à New York. Le local de la revue, rue Chaptal, réunissait tous les jeunes musiciens avides d’intégrer ce nouveau langage. Continuer la lecture

Chroniques du passé, 1996

Ahmad Jamal : « Big Byrd , the Essence part 2» (Birdology, distribué par Polygram)
Ahmad Jamal est l’une des dernières légendes du jazz encore en activité. Il a influencé tous les pianistes, et au-delà. Miles Davis avait demandé à ses pianistes d’étudier son style, et son aura s’étend sur tous les mondes du jazz. Il recommence à enregistrer depuis quelques années pour le label « Birdology ». Interviewé à Coutances, au mois de mai de cette année, il dit ne pas refuser le passé mais regarde obstinément vers le futur. C’est vrai que son style d’aujourd’hui est différent de son style des années 58-60, et différent des années 65-75. Il joue moins des silences et est devenu plus « pianiste ». Il est toujours, par contre, le chef d’orchestre intransigeant exigeant que SA musique soit interprétée et vivifiée par les musiciens qu’il dirige à la baguette – au sens littéral du terme. Dans le premier volume de « The Essence » – dont je vous avais parlé dans ces colonnes – l’auditeur retrouvait un Ahmad Jamal, l’Ahmad Jamal nouveau fier de son art et de ce qu’il est, dans un album réussi, contrairement au premier « Live in Paris ». Cette partie 2 ne retrouve pas totalement la magie du 1, ni celle du concert, mais sait, dans les rencontres – avec le violoniste Joe Kennedy qui montre qu’il n’a rien perdu de sa capacité à phraser et à swinguer, ou le trompettiste Donald Byrd dans le titre éponyme, toujours dans le courant du temps – susciter et l’intérêt et le sang de l’auditeur qui participe alors pleinement à la création.
Un album de pleins et de déliés, comme seul le jazz peut les écrire. Continuer la lecture

Rien à voir avec la littérature ?

Autobiographie à deux sujets pour parler de soi sans vraiment se dévoiler

Alain Gerber, à l’aube de ses 80 ans, a voulu retracer son itinéraire profondément ancré dans le jazz. La plupart de ses romans, à commencer par « Le faubourg des coups de trique » (Livre de poche), utilise les rythmes, le découpage du jazz en privilégiant la voix intérieure, la notre, celle que nous entendons sans être la voix «extérieure qui, en général, nous perturbe tellement elle participe du jeu social. Son premier roman, « La couleur orange », devait beaucoup à « La Nausée » même si le début faisait la démonstration d’une voix singulière en ajoutant simplement « tu sais » : « La couleur, tu sais, orange », titre inspiré d’une composition de Charles Mingus pour situer là encore l’importance du jazz. Critique de jazz, son titre de gloire _ gloire très relative-, directeur de la collection « Quintessence » (Frémeaux et associés) il est aussi batteur amateur. Continuer la lecture

Martial Solal pianiste de jazz (Alger 23/08/1927 – Chatou 12/12/2024)

L’improvisation comme méthode de création

Comment devient-on musicien de jazz ? Par colère sans doute. C’est elle qui est la meilleure conseillère lorsqu’elle se transforme en brûlure de la révolte. L’adolescent Martial Solal à Alger subit les conséquences des lois antisémites du régime du Maréchal Pétain : l’entrée de son lycée lui est refusée. Un monde se ferme. Il est seul et se sent seul. La violence de ce rejet – même s’il en parle très peu – restera comme une marque indélébile. Peut-être est-ce dans cet événement de la grande histoire qu’il faut chercher les ressorts d’une volonté inaltérable de devenir un pianiste hors-norme. Pour obliger les autres à le regarder, le considérer. Le personnage pourrait, en d’autres circonstances plus terribles encore, être dessiné par Jiri Weil qui dans « Vivre avec une étoile » (10/18) décrit l’abandon de soi et la lente prise de conscience de la lutte collective pour redevenir soi-même d’un Juif à Prague pendant cette même période. Lueurs d’un avenir commun pour refuser la loi des nazis, l’avilissement. Continuer la lecture

Le piano contre l’ennui

Martial Solal dans tous ses états et éclats (de rire, de colère…)

Allégrement, Martial Solal, pianiste, compositeur, chef d’orchestre, va vers son centième anniversaire – il est né à Alger en 1927. Centenaire ! Un choc ! Pour lui sans doute, pour nous aussi. Martial est présent à chaque moment de la vie du jazz en France comme aux États-Unis, depuis plus de 75 ans. Un bail. Il a dû se demander – jusque là il avait refusé de l’écrire – quelle signification peut avoir une « autobiographie ? Le signe de la disparition prochaine ? La reconnaissance publique sinon du public ? L’abandon du piano pour l’ordinateur ? Est-ce le début d’une future production littéraire comme a pu le faire André Hodeir avec plus ou moins de bonheur ? Signer une autobiographie ouvre la boîte de Pandore des questions.
Une lecture préalable est recommandée, permettant de tracer quelques jalons sur sa vie, ses réalisations et, surtout son rapport amoureux, passionné au piano, « Ma vie sur un tabouret » (Actes Sud, entretiens menés par Franck Médioni, 2008), qui fut présenté , par l’éditeur, comme une « autobiographie » . Une fausse-vraie ou vraie-fausse qui fait du « je » un jeu – sans vraiment jeux de mots – entre Martial Solal et Franck Médioni. Miroir de la biographie d’un être vivant interrogé.
Légitimement, on peut se demander s’il était raisonnable de doubler cette vie sur un tabouret d’une autre manière de se raconter. Continuer la lecture