Histoires des Etats-Unis et de France.

« Toute histoire est vraie ».

John Edgar Wideman n’écrit pas vraiment des romans. Plutôt des contes qui se passent souvent dans les ghettos noirs de Pittsburgh ou de Philadelphie. Il fait de ses histoires, autobiographiques, biographiques, rêvées ou réelles peu importe, la trame de ses récits. La mémoire est le lieu principal qu’il visite encore et encore. Une mémoire à la fois individuelle et collective. Les Africains-Américains vivent sous le joug de leurs rapports avec les Blancs et sont le centre de cette société américaine qui fait du racisme une de ses composantes essentielles. Encore aujourd’hui, en 2017. Lire la suite

A propos du film « Django » de Étienne Comar

Django, Affiche

Le titre de ce film bien documenté ne reflète pas le véritable propos du metteur en scène. A travers le périple de Django qui le conduit de Paris à la frontière suisse sur le lac Léman, c’est le génocide des Tsiganes – le « s » désigne toutes les confréries, les manouches comme les autres – qui est le sujet de ce film comme le montre les dernières images. Django ne sert que de révélateur.
Il aurait fallu trouver un autre titre pour dire cette volonté des nazis d’éradiquer les Roms comme les Juifs.
En 1943, année clé de la guerre mais le cinéaste n’en laisse rien percer, Django prend peur. A juste raison. Il se croit pourtant protégé par un certain « Docteur Jazz » dont il parle à plusieurs reprises. « DR Jazz » est une composition de Jelly Roll Morton qui en fait un remède quasi universel. Qui est ce fameux « Dr Jazz ». Plusieurs hypothèses viennent à l’esprit. Un haut gradé de l’armée allemande ? Possible d’après le témoignage de Charles Delaunay, « Django, mon frère ». Plus surement Hughes Panassié, un des premiers critiques de jazz, fondateur avec Charles de Jazz Hot, la première revue de jazz française, du label « SWING » – les deux en 1937 – et du Hot Club de France, manager toujours avec Charles du « Quintet du Hot Club de France ». Dans ces années d’Occupation, Hughes collabore plus ou moins écrivant dans des journaux, animant des émissions de radio.
Dans ces années aussi – voir mon livre « Le souffle de la liberté », C&F éditions – les concerts de jazz sont pleins, ils débordent. Comme l’indique le film, il est interdit de danser. Les consignes des troupes d’occupation ne sont pas respectées ni en France ni en Allemagne. Les contrôles sont rares mais les arrestations nombreuses surtout de ces zazous qui peuvent sortir avec une étoile jaune où il est écrit « je suis swing »… et se retrouvent au camp de concentration.
Django devient, par la production de ces concerts de jazz, une grande vedette. Il a la grosse tête et ne craint pas – c’est un peu évoqué dans le film – d’exploiter son frère, « Nin-Nin » qui pense sa propre carrière. Il enregistrera quelques 78 tours dont certains à la guitare électrique. Il sera la grande influence de Babik…
Séparé de Stéphane Grappelli resté à Londres parce qu’il a laissé partir le dernier bateau sur lequel Django s’est précipité, le guitariste change de style. il s’éloigne du « jazz manouche » qu’il a créé pour composer un nouveau répertoire dont « Rythme futur ». Il faut entendre cette nouveauté pour éviter de considérer l’œuvre de Django comme juste du « jazz manouche ».
La figure de Charles Delaunay est maltraitée. Il n’est pas seulement l’imprésario, il est aussi résistant et organisateur de tous les concerts qui se réalisent pendant cette période. Il réunit et enregistre tout ce que le jazz français a de talents et ce, dés la fin 1940 lorsqu’il revient de « la drôle de guerre ». S’il insiste pour envoyer Django en Allemagne à l’instar de Edith Piaf, Charles Trenet – qui lui aussi n’en a pas envie – ou Jean Cocteau c’est pour apaiser la Gestapo et faire silence sur ses activités. Peut-être aussi de se servir de la tournée de Django pour faire passer des informations. Le jeu est plus dangereux que ne le montre le film.
Nicolas Béniès.

« Festival swing » publié par les disques swing, avec Charles Delaunay lui-même en MC, date du moment où Charles rentre à Paris après la drôle de guerre. Chaque musicien est cité.

« Rythme futur » est une des grandes compositions de Django

« Folie à Amphion » s’explique dans le film

Dreams and Daggers : Rêver l’impossible ?

La chanteuse de jazz : Cécile McLorin Salvant.

D’abord une pochette étrange de ce double album Mack Avenue, écrite à la main et au design inhabituel, création de la dame qui ne se contente pas de chanter. Original mais pas très lisible pour le lecteur que nous sommes. Mais il faut reconnaître le talent certain de se faire remarquer. N’est-ce pas l’essentiel dans les bacs des disquaires ? Là où les disquaires existent encore…
Cécile McLorin Salvant est ici enregistrée « live » au Village Vanguard et au DiMenna Center, sis à New York, qui lui permet de se démultiplier en compagnie d’un public complice. C’est sur scène, comme elle le dit dans une interview à DownBeat dont elle fait la couverture du numéro d’octobre, qu’elle est le plus elle-même. DownBeat ne craint pas de titrer : « Gets Surreal » pour bien indiquer la place prédominante qu’elle est en train de prendre. Et c’est mérité. Lire la suite

Avant première du « Souffle de la révolte » à paraître en octobre 2017, pour fêter le centenaire de la révolution russe, du premier disque de jazz et l’arrivée de James Europe en France

Iconographie pour illustrer mon livre à paraître en octobre « Le souffle de la révolte », C&F éditions, qui ne la reprendra peut-être pas…

Deux affiches, l’une de Fats Waller, l’autre de Lucky Millinder chef d’un orchestre qui aura son heure de gloire. Il avait osé engager Dizzy Gillespie. Ilsera connu aussi grâce à sa chanteuse/guitariste Sister Rosetta Tharpe avant qu’elle ne se tourne vers le gospel…


L’affiche de Fats est la présentation d’un de ses disques pour RCA Victor, avec son orchestre. Fats, il ne faut pas l’oublier, a conduit aussi un grand orchestre. la mode des Big Bands ne connaît pas de frontière. C’est vrai qu’il a plutôt enregistrer dans les années 1934 et suivantes avec son « rhythm », un quintet à la remarquable permanence, « Slick » Jones à la batterie, Gene « Honeybar » Sedric, sax, cl, Herman Autrey à la trompette.
Pour « Lucky » – chanceux – Millinder, c’est l’annonce d’un concert à l’Apollo theater, haut lieux de rencontres avec le public noir de Harlem. L’Apollo existe toujours mais il a perdu son statut. Suivant la légende, c’est là que Ella, Sassy ont fait, comme beaucoup d’autres, leur premier pas. Lire la suite

Quelques réflexions sur la question culturelle

« Le souffle de la révolte » veut appréhender le jazz et le contexte de 1917 et la suite…

En finissant mon prochain livre sur le jazz, « Le souffle de la révolte », à paraître chez C&F éditions (comme les deux précédents), me sont venues quelques réflexions qui ne pouvaient tenir dans le livre que je vous livre ci-après.
En même temps, il peut s’agir d’une introduction pour deux cours d’économie l’an prochain qui porteront sur l’économie de la culture – un oxymore…
Deux cours en lien avec le Panta théâtre pour le 30e anniversaire de la décentralisation culturelle, qui n’a rien à voir avec la décentralisation qui se met en place dans le milieu des années 1980 et qui va voir la création de nouvelles entités administratives.
La décentralisation culturelle avait le but de fournir à toute le pays, la possibilité d’avoir des spectacles.
Une bonne idée.
Dans les lignes qui suivent, il s’agit d’abord de comprendre le lien entre tradition et rupture, entre le passé et le futur pour construire un présent. Réflexions liées aux thèses de Walter Benjamin – un auteur de moins en moins oublié, le travail de Daniel Bensaïd a été bénéfique – et à celle de Adorno.
Deux parties, « Révolution » ? et une réflexion sur « la modernité ».
Ce sont des essais qu’il faut contester pour continuer l’élaboration.
Nicolas Béniès. Lire la suite

30 ans après.

Un groupe qui perdure, c’est fragile

La mode des anniversaires n’est pas prête de se terminer. Les anniversaires, c’est intéressant lorsqu’ils ne se mêlent pas de commémorations et de discours creux sur le devoir de mémoire. Comme si la mémoire avait besoin de faire ses devoirs pour exister. La question tourne plutôt autour de ce travail nécessaire, travail en continu qui vise à unir les générations. La commémoration s’oppose à ce travail en construisant des mythes inutiles.
Anniversaire donc. De « Post Image » dont le démarrage se situe, vous l’auriez deviné, en 1987, dernières années d’un Miles Davis tournant rock star tout en conservant un plaisir curieux de jouer encore et encore malgré les années, la maladie. Miles qui reste une des références des musiques d’aujourd’hui. Un père souvent non revendiquée qui occupe une place disproportionnée. Lire la suite

« Fats » Waller revu et actuel

Visite dans la caverne des ombres

Le nom de Thomas dit « Fats », à cause de son embonpoint, Waller reste dans toutes les mémoires du jazz à la fois comme pianiste, sans doute le plus grand du style « stride », de ce style en vogue à Harlem dés le début des années 1920 et magnifié d’abord par le maître de Fats, James P. Johnson. Comment le rendre vivant ? S’attaquer à ce monument est aussi difficile que de franchir l’Everest. Le copier est inutile. Il faut trouver d’autres voies moins connues. Hank Jones, autrefois, s’y était aussi cassé les doigts.
Mark Lewandoski, contrebassiste, a décidé d’entraîner son trio dans cette aventure périlleuse. Liam Noble est le pianiste qui se prête à hommage qui se veut au présent en compagnie du batteur – plutôt percussionniste – Paul Clarvis, soit un trio de musiciens britanniques qui cultivent les « relations particulières » que leur pays entretient avec les Etats-Unis.
Quelquefois décevant, comme la reprise de ce chef d’œuvre « Jitterburg Waltz » dont les versions de Junior Mance et de Eric Dolphy restent dans les oreilles, souvent surprenant comme l’introduction du premier morceau – après que le crieur ait annoncé Fats Waller, une façon de se servir des archives – avec quelques réussites dont « Honeysuckle Rose » repris à la manière de Thelonious Monk. Une filiation.
La chanson de fin, « Dîtes moi pourquoi », intitulé « Surprise Ending », est une composition de Jelly Roll Morton qui sonne moderne…
Nicolas Béniès
« Waller », Mark Lewandoski trio, Whirlwind Recordings.

Travail de plaisir et de mémoire.

Le rêve d’une époque

La Bastoche, t’en souviens-tu ? Comme on dansait au son de l’accordéon au Balajo, rue de Lappe, une petite rue, à gauche, en montant la rue de la Roquette vers la Bastille et juste avant cette place. A cette époque – laquelle ? Tu as le choix – on dansait aussi au Massif Central – aujourd’hui un magasin de bricolage – à la piste de danse accueillante. Toutes les filles se faisaient belles pour ces rencontres d’un soir, d’une vie. Les mecs, un peu apaches – on les appelait de ce nom, issu des westerns sans doute, nous étions plutôt du côté des « Indiens » – tortillait des hanches plus que les nanas… On dansait aussi à Nogent, dans les guinguettes… La danse, son allégresse était une soupape nécessaire.
Cette musique conservait la part de rêve et d’espoir des grandes grèves de 1936 lorsqu’on dansait dans les usines occupées et de la Libération où on dansait encore et encore pour se persuader que le monde ne serait plus le même. Lire la suite

Erroll Garner revivifié par Pierre Christophe

« Ne renversez pas l’Erroll »

Cette citation de Boris Vian pour dire la place essentielle d’Erroll Garner. Cet autodidacte, un fait rare dans les mondes du jazz contrairement à une idée répandue, a été incapable de jouer deux fois la même chose au grand dam des animateurs de télé qui veulent assurer le temps. Erroll Garner parfois surnommé en France « pianiste de bar » est un des grands créateurs du jazz. Le décalage rythmique entre sa main gauche et sa main droite est une de ses grandes caractéristiques. On a oublié qu’il est le compositeur de ce tube, chanté notamment par Sarah Vaughan, « Misty ». Clint Eastwood avait réalisé un film autour de ce thème, « Play Misty For Me » – « Frissons dans la nuit » en français titre qui évitait toute référence à l’œuvre de l’Erroll.
Pour dire que Pierre Christophe, pianiste lui-même, et son quartet – Raphaël Dever à la basse, Stan Laferrière à la batterie et Laurent Bataille aux congas – ont eu raison de rendre cet hommage vivant à Erroll Garner. Lire la suite