Histoires des Etats-Unis et de France.

« Toute histoire est vraie ».

John Edgar Wideman n’écrit pas vraiment des romans. Plutôt des contes qui se passent souvent dans les ghettos noirs de Pittsburgh ou de Philadelphie. Il fait de ses histoires, autobiographiques, biographiques, rêvées ou réelles peu importe, la trame de ses récits. La mémoire est le lieu principal qu’il visite encore et encore. Une mémoire à la fois individuelle et collective. Les Africains-Américains vivent sous le joug de leurs rapports avec les Blancs et sont le centre de cette société américaine qui fait du racisme une de ses composantes essentielles. Encore aujourd’hui, en 2017. Lire la suite

Quelques réflexions sur la question culturelle

« Le souffle de la révolte » veut appréhender le jazz et le contexte de 1917 et la suite…

En finissant mon prochain livre sur le jazz, « Le souffle de la révolte », à paraître chez C&F éditions (comme les deux précédents), me sont venues quelques réflexions qui ne pouvaient tenir dans le livre que je vous livre ci-après.
En même temps, il peut s’agir d’une introduction pour deux cours d’économie l’an prochain qui porteront sur l’économie de la culture – un oxymore…
Deux cours en lien avec le Panta théâtre pour le 30e anniversaire de la décentralisation culturelle, qui n’a rien à voir avec la décentralisation qui se met en place dans le milieu des années 1980 et qui va voir la création de nouvelles entités administratives.
La décentralisation culturelle avait le but de fournir à toute le pays, la possibilité d’avoir des spectacles.
Une bonne idée.
Dans les lignes qui suivent, il s’agit d’abord de comprendre le lien entre tradition et rupture, entre le passé et le futur pour construire un présent. Réflexions liées aux thèses de Walter Benjamin – un auteur de moins en moins oublié, le travail de Daniel Bensaïd a été bénéfique – et à celle de Adorno.
Deux parties, « Révolution » ? et une réflexion sur « la modernité ».
Ce sont des essais qu’il faut contester pour continuer l’élaboration.
Nicolas Béniès. Lire la suite

Une évocation du Paris des années 1920

Robert McAlmon comme figure clé et oubliée.

« La nuit pour adresse », un titre que l’auteure Maud Simonnot a emprunté à un poème de Louis Aragon, est aussi une sorte de devise pour tous ces Américains installés à Paris en ce début des années 20. Ces jeunes gens, filles et garçons, baignent dans un océan d’alcool tout créant, comme autant de bouteilles à la mer, des œuvres dans tous les domaines. Tout ce monde vit la nuit, fréquente les boîtes à la mode, se retrouvent chez Bricktop qui tient un club de jazz et s’enivre de cette musique qui fait ses premiers pas. Lire la suite

Shakespeare en Russie

Une tueuse en série.

« La Lady Macbeth du district de Mtsensk » est sans doute plus connu comme opéra de Dmitri Chostakovitch (1934) que comme l’œuvre d’un grand auteur russe des années 1860, concurrent direct de Léon Tolstoï, Nicolaï Leskov. Son héroïne tient à la fois de Shakespeare, Jean-Jacques Rousseau mais aussi à la tradition orale russe. Cette nouvelle publiée en 1865 se situe dans le contexte du mouvement pour l’émancipation des femmes. Une tueuse en série, grande amoureuse du sexe est, pour la première fois mise en scène. La présentation de Catherine Géry permet de replacer Leskov dans son environnement.
Nicolas Béniès.
« La Lady Macbeth du district de Mtsensk », N. Leskov, édition bilingue de Catherine Géry, Classiques Garnier.

JAZZ, Monk encore…

Un centenaire discret.

En même temps que le premier disque de jazz sorti en mars 1917, celui de l’Original Dixieland Jazz Band, naît Thelonious Monk, compositeur original, longtemps ignoré du public. Ses premiers disques, publiés en 1947 par Blue Note, ne rencontreront aucun écho. Au début des années 50, sa carte de musicien lui est retiré. Il faudra Orrin Keepnews et Riverside, un autre label indépendant, pour le faire entendre de nouveau.
Comment le rendre vivant ? Jacques Ponzio a choisi l’« ABÉCÉDAIRE », « AB C-BOOK » pour respecter le bilinguisme français/anglais voulu par l’auteur qui permet de lire, dans le texte, les citations qu’il a réunies. Le « degré zéro » du classement joue aux rencontres bizarres d’un alphabet soumis à la volonté critique du connaisseur de cette œuvre étrange et tellement moderne. Un inventaire de la « méthode Monk » que propose Ponzio. Il est aussi l’auteur d’un essai biographique, « Blue Monk », (Actes Sud), qu’il avait co-signé avec François Postif. Monk fait partie des compositeurs les plus sollicités par les musicien-ne-s d’aujourd’hui. Les conseils qu’il donne post-mortem voient leur importance décuplée. Un petit livre pour prendre la dimension d’une musique au départ hermétique mais qui sait parler le langage de la modernité à venir et joue sur toutes nos mémoires.
Nicolas Béniès.
« Thelonious MONK, ABÉCÉDAIRE, AB C-BOOK », Jacques Ponzio », Éditions Lenka Lente.

Le temps du conteur.

Tahar Ben Jelloun, écrivain japonais ?

Gallimard, dans cette collection Quarto, a décidé de laisser à Tahar Ben Jelloun non seulement le choix des textes – intitulé « Romans » – mais aussi « les points de repères » biographiques et bibliographiques qui font l’originalité de cette collection. Presque une autobiographie. Tahar raconte sa famille, son Maroc, Fès surtout, point de départ et d’arrivée, ville de toutes les histoires, de tous les imaginaires, Tanger où son père avait ouvert une boutique, Paris, ville de toutes les rencontres – notamment celle de Jean Genet, une sorte de géniteur –, des études, du succès.
L’an 2000 fut une mauvaise année pour lui. A mots couverts, il est question de la police secrète marocaine et de ses sbires capables de toutes les basses manœuvres pour dénigrer, calomnier et même menacer physiquement la personne visée. Il dit avoir réussi à résister mais il reste un sale goût dans la bouche. La monarchie marocaine ne pardonne pas, n’oublie pas. Une sorte de retour vers ces premières années, 1966-1968, 19 mois pendant lesquels il fut soumis à la répression journalière dans un camp disciplinaire de l’armée marocaine. Pour supporter, l’évasion par la poésie, par les mots, par la force de l’imagination. S’inventer des histoires pour s’inventer soi-même sans le savoir réellement. Ainsi naît une vocation d’écrivain. Lire la suite

Verlaine et Rimbaud, un concert révolutionnaire.

Esprit de corps

Mon premier était né à Metz, mon second à Charleville (Ardennes), leurs pères étaient capitaines – pour l’un dans le Génie, pour l’autre dans l’infanterie, Verlaine était mauvais élève, attiré par d’autres plaisirs et sensations, Rimbaud un élève surdoué remarqué par ses enseignants. Leur attirance venait d’abord de la poésie avec comme référence commune Charles Baudelaire, révolutionnaire endurci de la langue française et des formes du poème, rejeté par tous les biens-pensants – pansants.
Arthur Rimbe, Ribaude suivant les temps de Paul, reçut comme un don de la terre la poésie de Paul qui l’incita à se lancer dans l’aventure. Une aventure pas seulement intellectuelle. Le besoin de révolution ne s’agite pas seulement en une seule dimension, il est en 3D au moins. Lire la suite

Vera Figner, Révolutionnaire !

Témoignage du 19e siècle d’une femme sincère, vraie.

Le débat stratégique du 19e siècle agitait tous les cercles révolutionnaires. Comment se débarrasser du régime tsariste alors que la démocratie commençait à s’installer dans le monde ? Fallait-il suivre la voie des assassinats des potentats à commencer par le tsar lui-même ou étudier d’autres voies ? « Terre et liberté » puis – pour garder l’ordre chronologique – « La Volonté du Peuple » avait choisi les attentats terroristes. Attentats qui n’ont rien à voir avec ceux que nous subissons actuellement. Ils représentent un moyen de libération d’un pouvoir despotique qui enferme et tue ses opposants. La seule fuite possible est celle de l’exil. Ce sera le cas pour Lénine et Trotski notamment.
Vera Figner fut la figure de proue de cette volonté libératrice. Issue de la petite noblesse, elle prend conscience de la nécessité de lutter contre ce pouvoir tout puissant. Les restes du féodalisme avec le servage marquent encore cette fin de siècle. Vera passera plus de 20 ans dans cette zone de non-droit qu’est la forteresse de Schusselbourg, située au nord de Petrograd, des années 1880 à l’après révolution de 1905. Lire la suite

Retour à Hollywood.

Revivre dit-elle

Hollywood, usine à rêves ? La fabrique est en construction dans les temps de ce cinéma amoureusement qualifié de muet. Les immigrés sont légions et ne parlent pas « fluenty » la langue de Walt Whitman. Tous ces producteurs, propriétaires de studios, les Warner et autres deviendront pourtant des fantassins de toutes les causes nationalistes et moralisatrices pour le plus « grand bien de l’Amérique ». A n’en pas douter, aujourd’hui, ils auraient voté Trump ne serait-ce qu’à cause du prénom…
Hollywood est aussi une usine cannibale. Elle croque puis déchire les jeunes femmes et hommes venus se chauffer aux spots des studios, souvent pour se sortir de la misère. Les rumeurs font et défont les réputations. « Fatty » Arbuckle en saura quelque chose. Il sera accusé d’agressions sexuelles sur une mineure puis blanchi par la Justice mais il était grillé. Mort pour les studios.
Gary Cooper, peut-être grâce à son sourire – ou à sa mère allez savoir – échappera à toute condamnation. La leçon est la même partout, « pas vu, pas pris »… Il ne fait pas faire preuve ni de courage ni de sincérité. La sanction est toujours plus dure pour les femmes. C’est monde de mâle très dominateur.
Beaucoup d’actrices qui auraient pu prétendre à la gloire ont disparu. Certaines ont laissé des traces sur ces vieux films quelques foi réédités mais pas toujours. Comme Clara Bow, une de ces « flappers » chères au cœur de Francis Scott Fitzgerald. « Flapper » ? Pour qualifier ces femmes pleines d’audace qui savent prendre le rôle des hommes pour s’accomplir. Les Français parleront de « garçonnes », à cause des cheveux courts comme de la manière décontractée de s’habiller. Le corps exulte sans les corsets.
Clara Bow, passée du soleil à la nuit noire à 28 ans, change de discipline artistique. Après avoir été l’héroïne de films, muets et parlants, elle incarne ici, dans « Le sourire de Gary Cooper », un personnage de roman sous la plume un peu trop superlative de Sophie Pujas qui projette sur la biographie celle des femmes victimes des vampires avides du sang de ces jeunes femmes. Lire la suite

Un conte réaliste.

Des enfants à la dérive.

Il était une fois une petite fille de 6 ans dans une grande ville dont elle ne connaît ni la langue ni la géographie. Son « Oncle » l’abandonne dans la journée dans une boulangerie où tout le monde s’occupe d’elle. Une petite fille jolie comme un cœur. Le soir, elle retrouve son « oncle ». Un soir, il n’est pas là. L’aventure commence et passe par la case accueil des migrants – du moins on peut le supposer – pour arriver à une cavale avec deux enfants plus grand dont l’un doit avoir 14 ou 15 ans. « La petite fille au dé à coudre », titre de ce voyage, ne deviendra jamais couturière nous dit Michael Köhlmeier. Il utilise un style dépouillé et comme extérieur. Il la regarde cette petite fille, il la suit pour montrer qu’elle se trouve objet des circonstances. A aucun moment elle ne peut prendre son destin en mains. On imagine que l’« Oncle » est en prison et tout s’écroule autour d’elle.
Rien ne peut bien se passer, malgré les apparences, malgré les gens qui ne sont pas forcément des salauds. Aucun d’eux, constructeurs de ce trio bizarre et mouvant, ne trouvera le Graal. Pas de sauveurs dans ce monde là, pas d’ogres ni de sorcières non plus mais le désespoir qui pousse vers les enfers de l’au-delà de la compassion.
La fin de ce conte – un conte vraiment ? – est tellement inscrite dans notre monde barbare et brutal que la révolte partagée avec l’auteur devrait conduire à prendre conscience de la nécessité de changer ce monde.
Nicolas Béniès
« La petite fille au dé à coudre », Michael Köhlmeier, traduit par Marie-Claude Auger, Éditions Jacqueline Chambon.