Article de Didier Epsztajn

Une contradiction politique fondamentale inscrite au sein même des rapports capitalistes de production

Ce livre renoue, enfin, avec des débats indispensables, présents notamment dans la défunte revue « Critique de l’économie politique » et les livres attachés à cette collection.
Alors que les débats et recherches me semblent trop souvent centrés sur les régimes politiques historiques, ce livre pose la question des « liens » entre Etat et mode de production capitaliste. Prendre à bras-le-corps cette question est toujours d’une grande actualité pour, d’une part, penser les réalités derrière les « voiles » tissés, et reconstruire d’autres part, de radicales critiques antiétatiques nécessaires à l’élaboration d’hypothèses stratégiques pour l’émancipation. Lire la suite

Article de Didier Epsztajn

Mais qui donc évaluera ces évaluateurs ?

« Depuis plus de vingt ans, les baisses de « charges » (ou la « réforme » du Smic) sont présentées comme le remède miracle pour créer des emplois. Des chiffres frappants, validés par des institutions officielles, sont mobilisés dans le débat public. Ils proviennent d’études qui mobilisent les techniques économétriques les plus sophistiquées et qui prétendent pouvoir les extraire de la « gangue » des données statistiques »… « L’objectif de ce livre est d’établir la généalogie des chiffres invoqués, en pointant les épisodes les plus marquants d’un débat récurrent, qui vient périodiquement buter sur des problèmes théoriques et méthodologiques. Ces obstacles n’ont été contournés que par une sorte de bric-à-brac méthodologique ». Michel Husson ne se contente pas de dénoncer les idéologies sous-jacentes. Il fait une judicieuse incursion dans cette « littérature technique », présente les incohérences, les lacunes scientifiques, les impasses méthodologiques. Il souligne les « écarts » entre les buts proclamés de faire reculer le chômage et les réalités des politiques menées : « Elles conduisent au contraire à étendre le champ de la précarité et à disqualifier ce que pourraient être de véritables outils de lutte contre le chômage, à savoir la réduction du temps de travail et la création ex nihilo d’emplois socialement et écologiquement utiles. La condition d’un retour au plein emploi n‘est pas l’acceptation d’une dégradation de la condition salariée ». Lire la suite

A propos de piano

Le piano dans le jazz, en guise de quatrième partie

En complément des récents articles sur le piano de jazz de Nicolas Béniès, consacrés à des rééditions ou de nouvelles publications d’Ahmad Jamal (Le piano dans le jazz, première partie), d’Enrico Pieranunzi, d’Edward Simon ou de Leïla Olivesi (Le piano dans le jazz, deuxième partie) et Steve Kuhn (Le piano dans le jazz, troisième partie).

« Ce n’est pas en jouant n’importe quoi que ta musique sera libre. En fait, plus tu en sais sur la musique, plus tu as assimilé ses mécanismes à travers les siècles et les genres, plus tu pourras être libre. Ne reste plus, à l’instant de t’asseoir devant le clavier, qu’à tout oublier, et à jouer. »

Six cd « Soundtime » d’une cinquantaine de minutes chacun, des pochettes illustrées par des peintures du pianiste : Fallenlassen, Freiheiten, Klangbilder, Volume, Moving et Lichtblicke.

Piano solo enregistré de 2006 à 2010.

Un voyage, dans de multiples univers, des réminiscences quelques fois, rudesse et poésie, une grande inventivité.

Je signale aussi le beau « Lifeline » en quartet avec Rolf Kühn, clarinette, John Patitucci, basse et Brian Blade, drums

« La musique, c’est toujours la même histoire : on dispose des même douze notes avec lesquelles il faut jongler, et depuis des centaines d’années la question est : comment vais-je les juxtaposer ensemble, de manière différente ? Et les possibilités sont infinies… »

Joachim Kühn : Soundtime, Jazzwerkstatt 094 (coffret 6 CD), 2010

Rolf et Joachim Kühn Quartet : Lifeline, Impulse 2012

Didier Epsztajn

http://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/

Le Souffle bleu, recension de Didier Epsztajn

Une note à la sonorité bleutée, une note étouffée qui dit plus qu’il ne semble

D’abord feuilleter ce bel objet et lire au hasard quelques titres de chapitre.

Puis écouter une ou deux fois le CD pour celles et ceux qui ne le connaissent pas, les autres, sauront choisir les écoutes adéquates et les compléments possibles. J’ai pour ma part un faible pour Fable of Faubus de Mingus, et particulièrement, pour la version du 19 avril 1964 au théâtre des Champs Élysées.

Enfin, commencer à lire l’ouvrage, lentement et se laisser aller. L’exposition de l’auteur est en adéquation avec son sujet, solo, chorus, reprise des thèmes, déplacements dans le temps. Au fil des pages à la musique s’ajoute des films (dont le très beau Shadows de John Cassavettes et l’improbable Ascenceur pour l’échafaud de Louis Malle), les modifications de mode de vie, les conditions sociales dont le racisme qui tue, la drogue qui aide à vivre et qui détruit, l’épaisseur des contraintes économiques. Sans oublier les lieux de concert.

1959 « En cette année 1959, ce n’est pas seulement l’amour qui est à vendre mais aussi l’eau du bain., le bébé et toute la salle de bain, sans compter la peu de l’ours ! »

1959 c’est l’année de toutes les ruptures, pour reprendre un titre de chapitre de l’auteur, qui permettent de se projeter dans le demain. A l’inverse, Nicolas Béniès souligne « Peut-être que notre époque, ce début du XXIe siècle, souffre de ne plus voir mourir les formes anciennes. Elles se conservent, donnant une vision d’un passé décomposé/recomposé qui bouche l’avenir, ne permet plus de se projeter dans le futur. »

1959 c’est l’année de ce So What, de ce Kind of Blue,de ce souffle bleu, de cette mort et renaissance du jazz, analysé dans le livre.

Le jazz c’est aussi et surtout l’oralité non réductible aux notes écrites, c’est le souffle du blues, l’instant de l’improvisation, la combinaison de temps et des instruments.

« Le jazz joue son rôle de défricheur. Le XXe siècle est rythmé par le jazz, par ses révolutions esthétiques. Sa mémoire est celle des luttes, des combats pour les droits civiques, pour la reconnaissance de l’humanité des êtres humains. Le jazz fait partie de la réaction de cette partie de la population des États-Unis considérée, à cause de la couleur de leur peau, comme des sous-hommes. »

Et ré-écouter le CD un peu, beaucoup, passionnément, à la folie ; celui-ci, ceux évoqués par Nicolas Béniès et des centaines d’autres…. et s’ouvrir aux jazz les plus récents, aux musiques les plus nouvelles. En prêtant attention à « Il faut se méfier, disait Adorno à juste raison, de la musique qui nous plaît ». Musique et liberté « Le jazz est synonyme de liberté. Il ne peut s’enfermer. Sinon il n’existe plus. C’est une autre musique. Appelée d’ascenseur… »

Le CD n’est pas mort, quoiqu’en disent les majors désertant le terrain et heureusement remplacés par de multiples petits éditeurs qui nous donnent à découvrir, encore et encore « Le disque de jazz – comme le film – combine cette contradiction d’être à la fois œuvre d’art – pour la meilleure part – ou de culture ET marchandise dont la caractéristique essentielle est d’être reproductible à l’infini. Ainsi le moment enregistré, irréductible, s’expliquant par les conditions précises dans lesquelles la séance a eu lieu devient, par la grâce du disque, marchandise. »

Nicolas Béniès : Le souffle bleu

1959 : le jazz bascule

C&F Editions, Caen 2011, 155 pages et un Cd, 25 euros

Didier Epsztajn

http://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/