Basculement du monde

Les crises sont-elles inéluctables ?

La crise systémique de 2007-2008 a ouvert une nouvelle période dans l’histoire du capitalisme. Elle appelait à des révolutions pour répondre au basculement du monde. Les gouvernants se sont enlisés dans des politiques néolibérales qui avaient démontré à la fois leur nocivité et leur incapacité de répondre aux enjeux de la nouvelle donne. Il était logique que les répliques – pour employer le langage des tremblements de terre – de plus en plus fortes se manifestent. La fin de cette année 2019 est en train d’en faire la démonstration. Continuer la lecture

Libéralisme et néo-libéralisme.

Quelle stratégie du Capital ? Quelle réponse du mouvement ouvrier ?

Viktor Orban, en veine de théorisation, propose « d’instaurer un État illibéral » tout en gardant la philosophie des politiques d’austérité mises en œuvre partout dans le monde. Le dirigeant hongrois dessine ainsi l’idéologie néo libérale : imposer la mondialisation du Capital en diminuant drastiquement le coût du travail en jouant sur la concurrence de tous contre tous et toutes.(1)
L’illibéralisme tient dans la rupture avec le libéralisme des révolutions anglaises et françaises, un système politique, économique, social qui prend sa légitimité dans la démocratie, le vote des citoyen-ne-s.
Un État illibéral est un État qui fait fi de la démocratie et propose, comme modalité de gouvernement, la dictature. Orban révèle aussi la crise politique, crise démocratique comme résultat de la mise en œuvre de politiques en faveur des riches contre les pauvres. Une grande partie des populations ne croit aux mythes qui ont fait la force des démocraties parlementaire : Liberté – Égalité – Fraternité, trilogie qui tend à disparaître du fronton des Mairies. Continuer la lecture

Les facteurs de crise financière et économique sont à l’œuvre

La crise diluée dans le vide de la pensée dominante

L’analyse objective de la conjoncture conduit à conclure que les facteurs de crise n’ont jamais été aussi actuels. Sur le terrain économique, le ralentissement de la croissance est visible dans la zone euro, particulièrement en Allemagne plus dépendante du marché mondial que la France. L’économie française amortit le choc de la récession qui vient avec une croissance de 0,2% à 0,4% par trimestre en 2018 et 0,3% pour le premier trimestre 2019 suivant les chiffres publiés par l’INSEE. Le ralentissement est plus prononcé pour l’économie allemande et pour l’ensemble de la zone euro.
La guerre commerciale déclenchée par les Etats-Unis de Trump ralentit plus encore le commerce mondial. Une forme de démondialisation se met en place, alourdie par les discours protectionnistes qui fleurissent partout dans le monde. Le danger des dictatures, fascistes ou non, pointe son nez pour combattre la crise politique profonde qui touche toute la structuration institutionnelle, forme de l’État, partis et syndicats. Continuer la lecture

Quel avenir pour la construction européenne ?

Crise de l’euro et crise de l’Europe

2010-2011, le deuxième acte de la crise financière depuis 2007-2008 a pris l’apparence d’une attaque puissante contre la monnaie unique européenne. L’euro a failli trouver là sa fin, 9 ans après sa naissance réelle comme monnaie vernaculaire. Monnaie imparfaite, l’euro ne semble plus être contestée alors que sa crise s’est réfractée sur l’ensemble de la construction européenne. Qu’elle se conjugue au présent…

Euro, monnaie unique.
Le lancement de l’euro se fait en 1999. Vingt ans donc qu’elle existe. Elle se substitue à l’E.C.U – une idée giscardienne – qui ne « sonnait » pas aux oreilles des européens du Nord. La grande différence entre l’ECU et l’euro tient dans surtout dans sa définition. L’ECU, European Currency Unit, en français MCE, Monnaie de Compte Européenne, est un panier des monnaies nations nationales de l’Union Européenne et sert aux échanges internationaux et comme monnaie de crédit. Elle entre en concurrence avec le dollar.
L’euro se veut la monnaie unique de tous les pays – appelé la zone euro – qui ont coché les cases proposées par le Traité de Maastricht (1992, mise en application le premier janvier 1993) à commencer par les fameux 3% de déficits publics par rapport au PIB et la dette publique plafonnant à 60% de ce même PIB. On a oublié qu’une des conditions imposait aussi la privatisation des banques centrales dont la Banque de France. Continuer la lecture

Un éléphant, ça trompe ? A propos de la « courbe de l’éléphant » de Milanovic

Réflexion sur les inégalités et la mondialisation

Branko Milanovic, économiste en chef de la Banque mondiale de 1993 à 2001, a voulu interpréter, comprendre la montée des inégalités à l’intérieur de chaque pays comme entre les pays et les conséquences politiques qui en résultent. Dans « Inégalités mondiales », sous-titré, tout un programme, « Le destin des classes moyennes, les ultra-riches et l’égalité des chances », il a construit la « courbe de l’éléphant » – reproduite sur la page de couverture de l’ouvrage – devenue une référence. Sa force : résumer en un seul graphique la distribution mondiale des revenus entre 1988 et 2008, années de « mondialisation intense », dixit l’auteur. Le constat porte sur l’essor de la « classe moyenne » mondiale, la stagnation des revenus de la classe moyenne des pays développés et la hausse impétueuse des revenus des « top percentiles », soit les 1% de la population mondiale, et même les 0,1%.
Pour éviter les erreurs d’interprétations, il faut souligner que l’essor des classes moyennes surtout dans les pays d’Asie – la Chine et l’Inde en particulier – est la traduction de la sortie de la pauvreté due, le plus souvent, à la croissance économique. Là gît une ambiguïté. Le concept de « classe moyenne » se définit uniquement par le revenu. Dés que ce revenu est supérieur à celui de la pauvreté absolue – le minimum de subsistance -, soit le début de la courbe de l’éléphant, on entre dans la classe moyenne inférieure. Tout en gardant à l’esprit que le raisonnement se fait, comme le soulignent Pascal Combemale et Maxime Gueuder en une postface nécessaire, en gains relatifs de revenus au niveau mondial. Continuer la lecture

Réflexions sur la démocratie

« La science de la richesse », une réflexion sur les outils de l’économie
Renouer les fils de la théorie pour comprendre et agir.

Jacques Mistral, avec  La science de la richesse qui se veut « Essai sur la construction de la pensée économique », poursuit un but qui se démultiplie. D’abord faire pièce au néolibéralisme, à « la fable des marchés efficients », à cette « confiance presque absolue dans les mécanismes du marché » – il faudrait même parler de croyance -, à cette idéologie qui s’est imposée aux débuts des années 1980 avec son cortège d’« horreurs économiques ». Fable, en conséquence, d’une « science économique » qui, à l’image de la physique, pourrait se passer de toute intervention de l’Etat et même de l’Etat. Une charge menée à l’aide de toute l’histoire de la pensée économique pour démontrer que, dés les mercantilistes et plus encore chez Smith et Ricardo, seule a droit de cité l’économie politique. Continuer la lecture

L’année 2019, année noire ?

Récession et crise financière.

Les dernières prévisions de l’OCDE – organisation internationale qui réunit les experts des pays riches – sont orientées à la baisse. La croissance mondiale serait de 3,3% – au lieu de 3,8% précédemment – si celle des Etats-Unis se maintient à son niveau tandis que la zone euro enregistrerait une hausse de 1%.

Menaces sur la zone euro
La zone euro serait donc la plus bousculée. L’Italie se trouve déjà en récession. La France ferait exception avec 1,3% grâce à l’action des « gilets jaunes » qui a permis de débloquer des augmentations de revenus pour les plus démunis permettant une faible hausse de la consommation des ménages. L’économie allemande, la plus importante de la zone, ne connaîtrait que 0,7% de croissance en fonction de sa dépendance aux évolutions du commerce mondial. Les échanges mondiaux ont régressé à la fin de l’année 2018, un indicateur à la fois de la montée des protectionnismes et la prégnance de la surproduction, la production mondiale augmentant plus rapidement que les capacités d’absorption du marché final.
L’incertitude s’installe. Pour l’Union Européenne, elle est renforcée par le Brexit. La sortie de la Grande-Bretagne n’a pas été prévue. Personne ne sait quelles en seront les conséquences. Pour le commerce mondial, c’est une mauvaise nouvelle. Géopolitiquement, c’est un changement brutal. Continuer la lecture

Processus de naissance du capitalisme.

La première mondialisation condition du proto capitalisme.

Le capitalisme, c’est devenu un truisme, est un mode de production, pour employer les concepts forgés par Marx, dont le « devenir-monde » est la marque de fabrique. Originellement, il se trouve inséré dans une économie-monde. Les travaux de Braudel – et de son disciple Wallerstein –l’ont montré sans en tirer toutes les implications.
Alain Bihr, dans la lignée de son livre précédent, « La préhistoire du capital, le devenir-monde du capitalisme » (Éditions Page 2, 2006)1 qui se terminait par l’annonce d’un programme démentiel, publie le tome 1 – deux autres suivront – « 1415-1763, Le premier âge du capitalisme », sous titré « L’expansion européenne ». Karl Marx, dans le livre I du « Capital », n’aborde que dans la « Huitième Section », la dernière, « L’accumulation primitive » pour, quasiment, indiquer des voies de recherche.
Des questions restaient en suspens. Pourquoi le capitalisme est-il né en Europe ? Pourquoi et comment les rapports capitalistes de production se sont-ils imposés ? Par quels processus l’accumulation du capital marchand s’est-elle réalisée ? Alain Bihr conduit sa démonstration en mêlant les histoires des mouvements de la force productive et des rapports de production capitalistes. Insister uniquement sur les forces productives qui révolutionnent mécaniquement les rapports de production liés au servage ne permet pas de comprendre les transformations structurelles qui permettent au capital industriel de s’imposer à partir du milieu du 18e siècle – 1763 pour l’auteur, date indicative bien évidemment. Continuer la lecture

10 ans après la faillite de Lehman Brothers

La crise financière encore.

Les journaux économiques se sont épanchés sur les 10 ans de la faillite de Lehman Brothers pour se demander si les États en avaient tiré les leçons. La réponse est venue des marchés financiers qui ont chuté partout dans le monde pour renouer avec un « octobre noir ». Les faibles tentatives de régulation étatiques et internes aux banques avec « Bâle III » – surtout l’augmentation des fonds propres – ne sont pas suffisantes pour éviter le risque systémique.

Retour sur le passé
Tirer les leçons de cette faillite retentissante qui a chamboulé les marchés financiers, l’économie mondiale et ouvert une récession profonde, aux Etats-Unis dans un premier temps puis dans l’ensemble des pays développés, suppose de comprendre le processus, le mouvement à l’origine de la crise systémique, crise de tout un régime d’accumulation.
Le 9 août 2007, les Bourses des pays développés chutent, à commencer par Wall Street. La crise dite des « subprime »1 commence. Elle n’est pas prise au sérieux par la plupart des économistes officiels qui parlent d’une correction des marchés qui ne durera pas.2Comme souvent, passé le moment de baisse, les Bourses remontent. Dans cette atmosphère libérale – en économie il sera question des « néo-classiques » -, la croyance dans les mécanismes autorégulateurs du marché, surtout des marchés financiers, bat son plein. Seules les banques centrales interviennent pour prendre la place de la compensation entre banques. Les Etats restent silencieux. Aucune intervention pour limiter les ondes de choc pourtant perceptibles à ce moment là. Les petites banques américaines disparaissent, 50 dans un premier temps, sans susciter ni réactions ni changement d’analyse. La faillite de la 10e banque américaine va exploser au nez de tous ces « experts ».
Les histoires de ces 10 ans oublient allègrement le début de la crise. Situer son début en août 2007 fait la preuve, au-delà des subprimes, que les montages titrisés3 de répartition des risques étaient autant de facteurs de chute qu’ils avaient été de hausse. La financiarisation de l’économie, la prédominance des marchés financiers, atteignait ses limites. L’idéologie libérale montrait l’inanité de ses théorisations. Il fallait changer de paradigme. Faute de théories explicatives, les politiques ne pouvaient répondre à la profondeur de cette crise.
A partir seulement de la fin 2018, le G20 a proposé des réglementations nécessaires mais beaucoup trop tard. L’intervention réelle a été de sauver les banques menacées de faillite. Les chiffres fournis par le Parlement européen donnent le tournis : 950 milliards d’euros d’argent public injectés dans le système financier européen entre 2008 et 2010. Un des résultats a été l’augmentation de la dette publique. Continuer la lecture

Que représente Macron ?

Quel avenir pour la démocratie ?

Plusieurs livres récents posent la question de la contestation de plus en plus visible de la démocratie, vue comme un système d’expression des intérêts du plus grand nombre reposant sur « la promesse d’égalité », pour citer Julia Cagé. La montée des extrêmes droites est un signal qu’il faut prendre au sérieux comme révélateur de la crise politique profonde qui agite nos sociétés.

Dix ans après la faillite de Lehman Brothers, les politiques d’inspiration libérale enregistrent un échec total. La crise financière est, de nouveau, à nos portes sans susciter ni interrogations ni réactions. Les politiques dites néo-libérales se poursuivent pourtant comme un effet d’inertie qui empêche des politiques nouvelles, hétérodoxes, de faire leurs preuves pour aborder les rives d’un autre monde. La société semble bloquée et prête imploser. L’espoir de changement a déserté sous le coup de butoir de l’acceptation par la gauche sociale-démocrate du néo libéralisme. Les éclatements politiques suscitent des interrogations « Une autre voie est possible », titre du livre cosigné par Eric Heyer, Pascal Lokiec et Dominique Méda (Flammarion)
Le constat est partagé et sert de point de départ à Laurent Mauduit – « La Caste, enquête sur cette haute fonction publique qui a pris le pouvoir » – et à Julia Cagé –« Le prix de la démocratie ». Le premier cible la formation d’une caste un groupe social détaché de la classe sociale des capitalistes et qui défend d’abord ses propres intérêts. Les années 1980, marquées par la victoire du libéralisme allié à la première grande défaite du mouvement ouvrier, celui des mineurs britanniques, permettra, en France, des coups d’État successifs de la haute fonction publique à la fois sur le CAC 40 et sur l’État via les privatisations. Mauduit démontre que le sens de l’intérêt privé a pris le pas sur celui de l’intérêt commun : les dirigeants du CAC 40 sont les hauts fonctionnaires chargés des privatisations qui n’ont de cesse de renforcer leurs privilèges. Une partie de l’explication des politiques menées en faveur des plus riches se trouve dans la « privatisation » de l’appareil d’État. Ces « coups d’Etat » sont permis par les institutions de la Ve République. L’auteur rappelle avec délectation l’analyse de François Mitterrand, en 1958, dans son essai « Le coup d’Etat permanent ». Macron, dans cette perspective, serait le dernier avatar de cette prise du pouvoir. Un représentant de la caste, Président de la République, est le dernier étage de cette construction.
Julia Cagé centre plutôt sa description sur les formes du financement de la démocratie. Elle insiste sur le poids, énorme, des financements privés renforçant la domination des intérêts des plus riches sur la vie publique en même temps que se définit une sélection des élites, des gouvernants. Pour sa démonstration, elle s’appuie sur des comparaisons internationales permettant de situer le système français. Le chapitre sur « le prix d’un vote » fera réfléchir sur la perversion de la privatisation. Elle en conclut qu’il faut renouer avec les principes de la démocratie en proposant d’abord un financement public des campagnes électorales pour permettre la diversité de la représentation nationale. Sa deuxième proposition, une « Assemblée mixte sociale et politique », repose sur le constat de la faiblesse des organisations syndicales et des corps intermédiaires pour, là encore, permettre la représentation de l’ensemble des citoyen-ne-s.
Ces deux essais, écrits un peu rapidement, alimentent un débat fondamental – même si grille de lecture et propositions sont à discuter – sur la nécessité de rompre avec les institutions de la Ve République pour promouvoir la défense des intérêts collectifs, du plus grand nombre, en rompant avec le libéralisme incapable de résoudre les crises. Incapacité visible qui renforce le risque du fascisme comme solution autoritaire, répressive pour « sauver le capitalisme », système de plus en plus remis en cause, aux Etats-Unis en particulier.
Nicolas Béniès.
Livres sous revue : « La caste », Laurent Mauduit, La Découverte ; « Le prix de la démocratie », Julia Cagé, Fayard