Souvenirs scintillants d’amour

L’amour pour toujours
Nikos Kokantzis a voulu léguer son histoire pour que « Gioconda » – titre aussi de ce récit -vive dans l’éternité de l’écriture et pour aussi faire un travail de mémoire pour rappeler les déportations de Juifs. A Thessalonique, capitale de la Macédoine grecque, la communauté juive était la plus importante du pourtour de la Méditerranée. Elle sera quasi totalement exterminée. Nikos, le goy, et Gioconda dans leur 15 ans vivront une histoire d’amour incandescente, d’âmes et de corps dans l’environnement de la guerre. En 1943, les Italiens seront remplacés par la Gestapo et les brimades iront rapidement crescendo jusqu’au camp d’Auschwitz.
Il reste une question à laquelle Nikos Kokantzis ne répond pas : pourquoi cette famille juive a-t-elle attendu au lieu de fuir ou de se cacher ? Question subsidiaire pourquoi avoir refusé la proposition de la mère de l’auteur de cacher la jeune fille ? La réponse tient dans la responsabilité des dirigeants de la Communauté juive qui a fait confiance aux nazis contre toute raison sans échapper pour autant à la déportation et à la mort.
« Gioconda » est une ode à l’amour. Un amour forcément éternel sublimé par le contexte, par les souvenirs, par les regrets de n‘avoir pu empêcher la fin tragique de la communauté et de Gioconda en particulier. L’auteur a réussi à nous communiquer la sève de la jeunesse, l’angoisse, comme le bonheur aux gestes difficiles, adolescents, la découverte des corps, du sien et de l’autre pour s’ouvrir sur la symphonie corps et âmes.
Les illustrations de Anne Defréville pour cette réédition renforcent le mystère de ces deux êtres unis pour toujours.
Nicolas Béniès
« Gioconda », Nikos Kokantzis, traduit par Michel Volkovitch, Édition de l’Aube

Quelque part dans le faux-vrai pour dire sans dire

Autobiographie à deux sujets pour parler de soi sans vraiment se dévoiler

Alain Gerber, à l’aube de ses 80 ans, a voulu retracer son itinéraire profondément ancré dans le jazz. La plupart de ses romans, à commencer par Le faubourg des coups de trique (Livre de poche), utilise les rythmes, le découpage du jazz, en privilégiant la voix intérieure, la nôtre, celle que nous entendons, si différente de notre voix « extérieure » qui, elle, participe au jeu social. Son premier roman, La couleur orange, devait beaucoup à La Nausée, même si le début faisait la démonstration d’une voix singulière, ajoutant simplement « tu sais » : « La couleur, tu sais, orange », titre inspiré d’une composition de Charles Mingus pour situer là encore l’importance du jazz. Critique de jazz, son titre de gloire – gloire très relative -, directeur de la collection « Quintessence » (Frémeaux et associés), il est aussi batteur amateur. Continuer la lecture

Découvrir Dorothy West

Décrire le racisme

Tony Morrison, prix Nobel de littérature 1993, s’est beaucoup battue pour faire reconnaître les écrivaines Africaines-Américaines, jouant de sa notoriété pour détendre ces artistes. Les femmes sont enfouies dans des références masculines toujours mises d’abord en avant. Notre patrimoine est commun et ne peut être amputé de moitié et quelque fois plus de cette moitié.
Dorothy West a fait longtemps partie de cette cohorte. Elle commence pourtant à publier, comme le rappelle la traductrice Arlette Stroumza, à 14 ans ses histoires dans des revues, au début du 20e siècle et participera, dans les années 20, au mouvement « Harlem Renaissance » aux côtés de Langston Hughes et de Zora Neale Hurston, redécouverte un temps par son autobiographie « Des pas dans la poussière », retournée dans l’ombre depuis.
En 1948, Dorothy West publiera « The Living is Easy » – non traduit en français – qui lui permettra d’avoir un début de visibilité. Continuer la lecture

(Re)découvrir Frédéric Mistral.

Mirèio -Mireille – est un poème épique, une ode à la Provence et à sa langue qu’il revisite et, comme tout poète qui se respecte, permet de lui donner un statut et une grammaire. Walt Whitman, avec « Feuille d’herbe’, avait été prescripteur, dans ce même moment du milieu du 20e siècle, de l’Anglais américanisé qui se séparait du britannique.
Mistral est habité, comme Marx et Engels qui écrivent « Le manifeste du Parti Communiste », par l’utopie révolutionnaire de 1848, vague qui touche toute l’Europe, un soulèvement qui transforme le regard et le monde. Lamartine écrira, à propos de la première édition du poème, « la grande nouvelle : i, poète épique est né ». Continuer la lecture

Faut-il encore et toujours parler de la Shoah ?

La littérature, la poésie peuvent elles mieux faire ressentir la perte d’humanité imposée par les nazis à toutes les populations juives d’Europe ? Jirí Weil (1900-1959) a vécu à Prague cette période de déportation, de peurs, d’angoisses, de profonde solitude, d’un temps aussi de solidarité. « Vivre avec une étoile est une description quasi clinique d’un homme pourchassé , nié en tant qu’homme qui ne peut que faire preuve d’obéissance servile pour éviter le départ dans un convoi qui ne mène qu’à la mort. Son sort dépend en partie des instances de la Communauté (juive mais l’adjectif n’est pas employé) qui lui trouve un travail, dans un cimetière, tout en dressant des listes de ceux celles qui doivent partir, avec leurs trésors, sans épargner les femmes et les enfants.. Enfermé dans sa terreur, il se blottit dans sa mansarde, quasi à ciel ouvert, souffrant de la faim, attendant l’inéluctable. D’être humain, il en est devenu un fantôme. Il devra à une erreur de cette administration tatillonne de ne pas partir avec les autres porteurs du même nom que lui, liste dressée par les responsables de la Communauté. Continuer la lecture

Jazz, une nouvelle venue, Nicole Glover et un trio retrrouvé


Découvri-r une saxophoniste

Nicole Glover publie son deuxième album – le premier s’intitulait « First Record », on ne saurait être plus précis – au titre en forme de définition du jazz « Memories, Dreams, Reflections » – titre de l’autobiographie de Jung. Les mémoires elle les diffuse par sa sonorité, les rêves infusent sa manière de jouer et les réflexions sur le jazz d’aujourd’hui. La saxophoniste ténor a choisi un trio, à la Sonny Rollins, un pionnier en la matière. Tyrone Allen II est le bassiste et Kayvon Gordon le batteur pour un échange intense se servant de toutes les mémoires du jazz pour aller vers de rêves forcément d’avenir. Elle corse les réflexions par le remplacement, pour deux plages, du bassiste par un violoncelliste, Lester Saint-Louis pour ouvrir d’autres portes, d’autres rêves pour faire vivre le jazz. Dans son jeu s’accumule les sonorités des saxophones du passé, à commencer par Albert Ayler, sonorités qui viennent habiter notre présent.
A écouter de toute urgence.
Nicolas Béniès
Un CD Savant

Sauvé des eaux de l’oubli
Un trio mythique dans les années 1992-93, Joachim Kühn, piano, Daniel Humair, batterie, Jean-François Jenny-Clark, contrebasse, saisi en public dans toute sa force créative. Superbe, une musique qui devrait convaincre le monde entier comme ce fut le cas ces années là, de la nécessité du jazz, d’un jazz libre qui ne connaît aucune frontière.
Je me souviens de ce trio comme si c’était hier. J’avais longuement discuté avec Jean François Jenny Clark, contrebassiste étonnant qui arrivait à faire passer dans sa musique ce qu’il était : un homme chaleureux qui n’était pas étranger à toutes les misères d’un monde qui n’en manquent pas. Sa mort, à 54 ans m’avait profondément affectée.
N.B.
Un CD Frémeaux et associés, « On Tour 1992-1993 »

Une recette pour devenir végétarien

Un polar cuisiné aux petits oignons
Une journaliste, qui avait de grands projets, a une idée géniale pour « faire » de l’argent : filmer en direct et sans prévenir les cuisines de restaurants choisi au hasard. Elle tombe sur… Karl Angus qui cuisine, seul, des êtres humains. Scandale aux multiples facettes pour commissariat de Fontainebleau, la commissaire, Catherine Hardy et ses deux capitaines Rachel Kuldinski et William Toulouze – qui a du mal avec le téléphone, la hiérarchie – mènent l’enquête contre les notables, procureur, préfet et autres mouillés dans le trafic d’êtres humains pour en faire des plats cuisinés. Continuer la lecture

Horn, quel drôle de nom

Un livre monde

Horn venait la nuit est d’abord une histoire de fantôme, celui de l’amour évaporé, rêve qui reste à la surface du réel, l’envahit, le percute et le fait résonner comme un tronc creux. Fantôme aussi le passé des sociétés d’Europe de l’est disparues sans laisser d’autre trace que la police secrète, qui se perpétue en servant d’autres maîtres, ou les mêmes qui ont changé de masque. Fantôme que le monde qui se voudrait être le nôtre, incapable de sortir de lui-même pour proposer un avenir crédible. Ce monde dans sa volonté de se perpétuer en se répétant, refusant de changer de structure, recèle un torrent de dépression et d’éclatement non contrôlés. Continuer la lecture

Jimmy Gourley, un oublié qui résiste

Le jazz sans frontière

Le jazz de l’après Seconde Guerre mondiale s’est façonné aussi à Paris. La fin de l’Occupation a suscité le besoin d’oublier, nécessaire pour aller de l’avant. Les jeunes ne voulaient rien à voir avec la génération d’avant tenue pour responsable. Le be-bop – une révolution dans le jazz initiée par Charlie Parker et codifiée par « Dizzy » Gillespie – débarque à Paris en 1946 via les enregistrements que Charles Delaunay, directeur de la revue Jazz Hot, s’était procurés aux États-Unis, à New York. Le local de la revue, rue Chaptal, réunissait tous les jeunes musiciens avides d’intégrer ce nouveau langage. Continuer la lecture