Le minifest fête ses 10 ans

Il est temps mais le temps a tendance à passer sans laisser de traces, seulement des vagues. Soudain il plus qu temps…
Plus encore, 10 ans pour le Minifest, un festival qui ne s’est pas vu vieillir. A cause de sa petite taille qui l’a protégée des vautours et autres prédateurs ? Il a su poursuivre en restant fidèle à lui-même ce qui lui donne cet air de jeunesse.

Le Minifest commence ce 29 octobre, comme d’habitude au El Camino en face de l’Église de Vaucelles, à 20h45. L’heure ne change pas jusqu’au 2 octobre. Le 3 (samedi) ce sera, suivant la tradition établie par le batteur/programmateur (ou l’inverse), Jean-Benoît Culot, ce sera une « masterclass » autour du rythme en ateliers avec la batteur Kush Abadey, le contrebassiste Géraud Portal et le pianiste Étienne Deconfin – trio qui fera la deuxième partie du concert du soir. Master classe qui aura lieu à 15 heures à la Maison de la musique à Hérouville Saint-Clair et le concert à 20h45 et il ne faudra pas rater la première partie, François Chesnel en piano solo mélangeant les références, Monk bien sur mais aussi Neil Young et Bach, le tout sans doute mâtiné d’une pointe de Keith Jarrett.
Le mardi, ce soir, sera aussi conforme à la tradition, les musicien(ne)s de l’Atelier Be-Bop de Caen Jazz Action, suivi d’un duo Contrebasse, Clémence Gaudin/Chant, Betty Jardin qui avait remporté les suffrages l’an dernier.
Mercredi singera un retour, celui de Patrick Martin, saxophoniste et flûtiste dans la lignée d’un musicien par trop ignoré, Eric Dolphy. Il sera en compagnie de Rénald Fleury, évidemment à la contrebasse et de Jean-Benoît himself. Un autre trio lui succédera, un trio classique orgue (Galaad Moutoz), guitare (Andrzejewski) et batterie (Damien Roche).
Jeudi on retrouvera, avec plaisir, Nicolas Leneveu avec de nouveaux compagnons suivi du quartet du trompettiste Julien Alour;
Vendredi Priscilla Valdazo tentera l’aventure du solo ou plutôt d’un dialogue avec elle-même puisqu’elle se dédoublera en contrebassiste et vocaliste;
Le « Ron é Ben quartet permettra de retrouver Rénald et Jean-Benoît qui accueillent une vieille connaissance, le pianiste Emmanuel Duprey – un plaisir partagé – et un jeune saxophoniste alto plein de fougue et de désir de jouer, fonceur comme on aimerait en voir beaucoup plus, dans la tradition McLean, celle de New York, Baptiste Herbin. Ne passez pas à côté. Vous en resterez complétement ébahi.

Chaque soir la soirée se conclut par une jam session.

Ne passez pas par là, venez-y…

Nicolas Béniès.

Dernière minute La masterclass est annulée faite d’inscrits. le rendez-vous est fixé à 18 heures pour une rencontre informelle avec le trio sur le lieu du concert au El Camino.

Ray Anderson, tromboniste

La joie d’être en vie.

Ray Anderson est tromboniste, compositeur, créateur de cet « Organic Quartet » composé d’un orgue – tenu par Gary Versace plutôt dans la lignée de Larry Young que de Jimmy Smith -, d’une batterie – incarnée par Tommy Campbell – et d’une guitare – Steve Salerno – pour une musique sans frontières, dansante et joyeuse. Elle nous transporte des Antilles aux confins de la musique contemporaine avec le même enthousiasme et cette manière de refuser de rompre toutes les amarres de la mémoire. Quelque chose de la musique originelle de la Nouvelle Orléans passe ici comme une référence à Katrina et à ses destructions qui oblige à reconstruire, refonder une musique, des lieux pour la faire entendre de nouveau.
Rien, pourtant n’aura été épargné au tromboniste. Le diabète alors qu’il a à peine 20 ans, une paralysie faciale aux débuts des années 1980, sa femme morte d’un cancer et lui-même obligé de composer avec un cancer du larynx… A 62 ans, c’est un beau parcours un peu à l’image de notre monde.
Rien, malgré tout, ne le détourne de la musique et de ce trombone avec lequel il vit, c’est évident, une histoire d’amour. Rien non plus ne l’empêche, avec nous comme réceptacle et amplificateur, de célébrer la vie. « Being the point », être le point, d’arrivée, de départ ? Pour savoir se redessiner une fois encore, faire la preuve que le combat est joyeux et se refuse à tout apitoiement sur soi-même. Il faut créer encore et encore pour affirmer que la vie vaut d’être vécue et entendue.
Refuser cette musique serait une erreur. A 12 ans, raconte Ray Anderson, il a entendu Jimmy Smith – c’était en 1964 – dans cet album Blue Note (superbe il faut bien le dire) « Back at the Chicken Shack » et quelques 50 ans plus tard, il met l’orgue au centre de son quartet sans perdre sa place de soliste principal. Pour la petite histoire, le batteur Tommy Campbell est le neveu de Jimmy Smith, façon de marier toutes les jazz pour construire une musique de notre temps qui permet de se sentir bien contre le monde…
Nicolas Béniès.
« Being the point », Ray Anderson’s Organic Quartet, Intuition Records, distribué par Socadisc, paru en mai 2015.

Cécile McLorin Salvant, deuxième

Une vocaliste de notre temps et tourmentée.

Cécile McLorin Salvant est née à Miami (en Floride), il y a 26 ans. Elle a fait des études de droit en France et a étudié la musique baroque en commençant sa carrière de chanteuse avec Jacky Terrasson pour son album « Gouache ». Son album de 2013, « Woman Child » (Universal) a fait un succès. Depuis, elle s’est produite dans tous les festivals, entourée d’une équipe de « marketing men » qui ont fait penser aux « gros bras » dont Sinatra aimait à s’entourer. Très désagréable.
Entourage qui ne peut faire oublier la voix. Une voix c’est vrai flexible, capable de sautes qui la font ressembler à la clarinette basse de Eric Dolphy dont elle n’a pas – encore ? – la volonté d’aller toujours plus loin, vers l’imprévu, l’aventure, se laisser aller vers les « fausses notes » pour franchir toutes les limites.
Parmi les vocalistes actuelles, cette franco-américaine qui vit désormais à Harlem – un Harlem réhabilité où la quiétude règne – est, sans nul doute, la plus originale. Son nouvel album, le deuxième donc, « For one to love » – une sorte de mélange de recherche du prince charmant – l’amour avec ce grand A métaphysique -, de glissements vers le plaisir et le désir d’être reconnue, aimée pour elle-même avec tous ses défauts. Une sorte d’autoportrait renforcée par ses dessins qui orne la pochette et le livret intérieur.
Ses influences, hormis évidemment la musique baroque – difficile d’oublier sa formation -, s’entendent encore quelque fois un peu trop, Sarah Vaughan surtout. Une référence difficile. « Sassy » a été la plus grande technicienne de cet art difficile. Mais d’autres fantômes hantent aussi son chant.
Son trio, classique, piano, Aaron Diehl qu’il faut entendre entre Bill Evans et Oscar Peterson pour résumer un peu brutalement, basse, Paul Sikivie, batterie, Laurence Leathers, répond et interroge pour mettre en scène compositions personnelles de la chanteuse, standards et même « Le mal de vivre » de Barbara pour indiquer qu’elle ne se refuse rien et n’oublie pas ses années françaises.
Il lui reste à rompre les amarres et partir vers des contrées inexplorées.
Tel que, un album qu’il faut écouter.
Nicolas Béniès.
« For one to love », Cécile McLorin Salvant, Mack Avenue, distribué par Harmonia Mundi.

Hommage

Pour Art Farmer et Milt Jackson

220px-Art_FarmerPour quelles raisons obscures, le trompettiste/bugliste Art Farmer, né le 21 août 1928 à Council Bluffs dans l’Iowa, est-il mort le 4 octobre 1999 à Manhattan – lui qui vivait à Vienne en Autriche -, cinq jours avant l’inventeur du vibraphone bebop Milt Jackson né le 1er janvier 1923 à Detroit dans le Michigan, et mort, suivant la dépêche de l’agence France-Presse, à New York des suites d’un cancer du foie ? Cette coïncidence de dates conduit à s’interroger sur les fils invisibles unissant ces deux hommes. Et ils sont nombreux. D’abord parce qu’ils ont, sous le nom de Milt Jackson, construit la matière d’un album où l’esthétique du trompettiste domine, ensuite parce que le disque le plus abouti du « Jazztet » – un groupe qu’Art avait formé avec le saxophoniste ténor Benny Golson dans les années 58-621 et passé un peu inaperçu pour cause de free-jazz – s’intitule « The Jazztet and John Lewis ». Pour qui l’ignorerait, John Lewis – 79 ans et toutes ses touches comme le démontre son dernier album pour Atlantic (WEA) « Evolution » – a été le pianiste et l’âme damnée du Modern Jazz Quartet, dont la vedette était Milt Jackson.
220px-Milt_JacksonBizarre rencontre. Drôle d’endroit. Un peu froid sans doute. Eux qui ne connaissaient que le brûlant. Ils savaient l’être sans en donner l’impression. Tout en décontraction. Tous les deux marqués par l’Église, le gospel et capable de s’adapter à tous les contextes, de faire leur miel de toutes les évolutions/révolutions du jazz. Jusqu’au bout – drôle de terme – ils ont joué, enregistré. Milt aimait les Big Bands. Il avait commencé par là. Dans celui de Dizzy Gillespie.2 Et il a fini avec un big band. Celui du Clayton/Hamilton. « Explosive »,3 un titre on ne peut mieux bien choisi. Il avait conservé la joie de créer, de jouer. Avec ses souvenirs. Passés et futurs.
Art, lui, était les réunions plus réduites. Le quartet. Avec un art – celle-là tout le monde s’y attendait – consommé des formules mathématiques. Lorsque 4=1 ou 3 ou 2 ou 1. D’une seule voix, de voix multiples, de duos ou d’un simple solo. Pour Atlantic (aujourd’hui distribué par WEA), en compagnie d’abord du guitariste Jim Hall, il va signer deux albums qui reste dans toutes les mémoires, en particulier « To Sweden with Love » où il fait swinguer et flotter les mélodies traditionnelles suédoises. Pour clore ce cycle en 1965, avec un quartet renouvelé avec le pianiste scintillant Steve Kuhn, Steve Swallow à la basse – qui remplaçait le frère jumeau de Art, Addison mort en 1963 – et Pete La Rocca à la batterie pour ce « Sings me sofly of the blues »,4 une composition de Carla Bley. En 1968, il s’installera à Vienne… Le temps de la reconnaissance était venu…
Art Farmer était plutôt un marginal sans descendance, alors que Milt fut le créateur d’une école. Chaque vibraphoniste lui doit quelque chose comme à Lionel Hampton. Tout devrait les opposer. Pourtant les rapprochements sont multiples. Comme si leur union dans la mort faisait prendre conscience de leurs convergences. Et de l’influence de Milt sur Art… Comme de celles de Charlie Parker et de Lester Young, sans compter Billie Holiday qu’il cite tous les deux comme leur phare…
Nicolas BENIES.
(Hommage publié en 1999, au moment de la mort de ces deux « hommes-mages »)

Accumulation versus légitimation

Évolution des formes de l’État.

Les théorisations sur l’État sont devenues, ces derniers temps, le point aveugle de toute explication du monde. Soit l’Etat est vu comme le « sauveur suprême », soit comme inexistant. Robert Castel illustre – dans les « Métamorphoses de la question sociale », livre éclairant sur les transformations des droits collectifs – le premier point de vue, et les libéraux – dominant le monde de la pensée dite économique – la seconde. Or, non seulement l’Etat reste un des acteurs de la vie économique et sociale mais ses nouvelles formes sont une nécessité pour permettre la mise du mode de production capitaliste. C’est un des paradoxes du contexte global.
Nous voulons montrer la place du concept d’Etat dans l’accumulation du capital et l’évolution de ses formes répondant à des régimes d’accumulation particuliers. Pour analyser dans le même temps les remises en cause autant sur les terrains des droits sociaux – le droit du travail sur la sellette depuis le début des années 1980 – que sur celui des droits démocratiques – toutes les lois votées vont dans le sens d’un contrôle social et individuel accru – comme résultat de la déréglementation. Lire la suite

Histoires connectées

L’Histoire en marche.

Les Indes et l'Europe, FolioCe livre, « Les Indes et l’Europe », est un essai dans tous les sens du terme. Volonté de faire la preuve que l’Histoire de l’Europe et des pays colonisés peuvent exister l’une par l’autre, l’une avec l’autre tout en jetant les bases d’une nouvelle méthode pour tenter de comprendre les sociétés. La conclusion se veut une défense de leur orientation.
Jean-Louis Margolin et Claude Markovits, les auteurs, ont voulu construire les prémices d’« Histoires connectées », comme l’indique le sous titre. Ici il s’agit de couvrir rien de moins que 6 siècles, du 15e au 21e siècle. Leur projet : éviter l’européocentrisme aujourd’hui justement remis en cause qui avait conduit à « positiver » le colonialisme tout autant que le point de vue moral se traduisant par la survalorisation des sociétés colonisées conçues comme un éden.
Ils veulent faire comprendre que les sociétés des Indes sont multiples, qu’elles connaissent des contradictions, la violence, les guerres cependant que les colons européens s’agitent dans des systèmes différents tout en faisant la guerre entre eux pour conserver ou élargir leur territoire.
L’intérêt de cette sorte d’Histoire c’est de faire référence au contexte. Les premiers « découvreurs » venant d’Europe soit quittent définitivement leur pays d’origine et s’installent, soit, le plus souvent, n’ont qu’une envie repartir dans la mère patrie. L’Europe a développé des États de monarchie absolue qui ont déstructuré l’économie féodale tout en conservant le servage.
A chaque période, une délimitation différente des territoires pour indiques que « Les Indes » est une notion qui ne recouvre pas la même réalité suivant la construction de ces sociétés, européennes et « indiennes ». Lire la suite

Des nouvelles de la crise systémique

Une nouvelle crise financière venant de Shanghai ?

Notre monde est Alzheimer. Il perd la mémoire immédiate pour décomposer et recomposer le passé indéfiniment en fonction du présent. Le temps se distend et la compréhension des événements s’évanouit.
Cette réflexion un peu générale pour revenir sur un sujet qui ne devrait pas quitter l’actualité, la chute de la Bourse de Shanghai le 24 août 2015 suivie par toutes les Bourses du monde entier. Les déclarations apaisantes se sont succédées. Sur le thème habituel, pour qui se souvient des prises de position des gouvernements et des « économistes officiels » comme des journalistes après le 9 août 2007 sur la sous estimation de la crise financière qui ouvrait pourtant une nouvelle période économique, « ce n’est pas grave ». The Economist traduit ce sentiment par  – « La Bourse de Shanghai s’est effondrée le 24 août mais elle est peu connectée à l’économie réelle » (cité dans « Courrier International » n° 1296 du 3 septembre 2015). L’hebdomadaire britannique en rajoute : « La Chine n’est pas en crise ». Ses propres erreurs d’analyse ne l’ont pas vacciné. Il faut dire que toute la presse s’est empressée d’oublier cet épisode qui, fait aggravant, a eu lieu pendant les vacances.
Ce verbiage s’appuie, comme à l’accoutumée, sur les dogmes libéraux qui font de la monnaie un voile entre les échanges sans comprendre les liens existants entre le capitalisme financier et « l’économie réelle », l’accumulation du capital pour parler autrement. Or, la domination du capitalisme financier représente la forme de ce capitalisme né dans les années 1980-90, années de victoire du libéralisme économique. Les critères de la finance sont devenus les critères dominants. Autant dire qu’une crise financière ne peut rester confinée aux marchés financiers. Elle connaît une extension vers l’ensemble de l’économie. Autrement dit, la crise financière se traduit ipso facto par une crise économique.
La chute de la Bourse de Shanghai aura des conséquences sur les possibilités d’investissement des entreprises chinoises ou installées sur le territoire de la Chine et, plus encore, sur les possibilités de construire, pour les autorités chinoises, un marché intérieur.
Le gouvernement chinois a pris en compte la nouvelle donne mondiale ouverte par la crise financière d’août 2007. La baisse de ses exportations vers les pays capitalistes développés – en premier lieu des États-Unis – due à la récession profonde de 2008, l’a obligée à repenser son modèle de développement. Sa croissance ne peut plus être tirée par les exportations, il lui fallait donc construire un marché intérieur en acceptant une augmentation des salaires et, ce, d’abord dans les entreprises transnationales installées sur son territoire. Lire la suite