Jazz teinté de pop

Un duo démultiplié.

La pochette annonce sans trop de détails : Cécile N’Debi/Laurent Cohen pour un jeu d’enfants, « Children’s Game », qui n’est pas facile parce qu’il suppose un état d’esprit neuf, vide de références qui se construisent en un processus continu. Ce jeu est construit de compositions dues à la plume de Laurent Cohen, guitariste et un peu chanteur, habitées par la voix de la chanteuse qui sait même franchir ses propres limites pour exprimer les émotions communes. Deux exceptions au monopole de Laurent Cohen dont la reprise d’un poème de Jack Kerouac, « In Vain », mélancolique à souhait, qui sert de fin. Lire la suite

Jazz, Dave Liebman, rencontre au sommet

Sous la cendre, la création encore.

Aucun album signé par Dave Liebman, saxophone soprano, ténor et flûtes, ne laisse tranquille. La sonorité des instruments qu’il se refuse à cajoler est au service de compositions interrogatives sur notre monde absurde tout en dégageant créativité et émotions. Il sait alterner les voix et les métriques pour envoyer l’auditeur vers d’autres horizons. Un de ceux qui marquent le passage entre les deux siècles.
Est-ce l’âge, la décomposition des Etats-Unis – bien mise en évidence par l’élection de Trump, postérieure à la date d’enregistrement de cet album -, la volonté de retrouver des compagnons un peu perdus de vue pour un voyage dans le temps et dans l’espace ou tout simplement pour proposer un bilan de ces années de feu que furent ces années de l’après 1968. On dira que c’est un peu la mode. Ce sera vrai. Tout dépend de la manière de le faire. Nulle nostalgie, juste cette mélancolie nécessaire pour faire le deuil d’un pan de notre histoire collective et personnelle qui donne l’impression de se clore. Lire la suite

Jazz, quand le pianiste s’appelle Kenny Barron…

… il parle de sa passion.

Kenny Barron fête ses 75 ans – il est né à Philadelphie en 1943. Il se souvient du livreur de glaces. C’était le temps des glacières. Un livreur joueur de blues. Il s’installait au piano et faisait surgir, pour le jeune Kenny, tout un aréopage de sensations curieuses qui lui donnait envie de recréer cette atmosphère particulière. Les notes « bleues » comme les autres s’évadaient de tous les espaces connus pour changer les particules de sang en véhiculant des émotions nécessaires.
De ce contact et des leçons de son frère aîné William, Bill pour les intimes, auprès de qui il commença à se produire professionnellement, il en tira un style alimenté par l’écoute de Thelonious Monk – il me souvient d’une master-class où il expliquait comme jouer Monk – et de toutes les libertés que le jazz s’accorde qui en fait une musique évolutive et de son temps.
Les cercles concentriques – « Concentric Cycles » est le titre de cet album – qu’il propose reposent sur des métriques souvent latino, 6/8 ou brucbériennes 5/8,, même si la composition éponyme, « Concentric Cycles », est une valse pour dérouter l’auditeur en position « admiration » face à ces musiques décidées à couper le souffle.
Kenny réussit un mélange entre la pulsation du jazz, celle du Brésil et d’autres pour faire entrer dans son univers à nul autre semblable. En même temps – restons à la mode – il fait pénétrer dans ce chaudron, des quarantenaires – Dayna Stephens, au saxophone ténor et Mike Rodriguez à la trompette et au bugle – pour des rencontres intergénérationnelles essentielles à la survie du jazz. Pianiste et souffleurs, soutenus par les compagnons habituels de Kenny, Kyoshi Kitagawa à la contrebasse et Jonathan Blake à la batterie, font balader les mémoires qui se heurtent, s’approvisionnent l’une l’autre pour réaliser un album d’une force universelle.
Un album qui restera, un album de chevet.
Nicolas Béniès
« Concentric Cycles », Kenny Barron quintet, Blue Note/Universal.

Jazz peut-être pour une musicienne aux influences multiples

Musicienne de notre temps.

Marjolaine Reymond fait partie d’une génération de vocalistes qui sont aussi compositeure et arrangeure qui ne connaissent pas les frontières – pour le moins étrange – qui ont marqué les mondes de la musique. Elle se sert aussi bien de sa technique vocale acquise dans le cadre de la musique contemporaine que dans celui du jazz, découvert plus tard. Elle s’inspire autant des bréviaires du Moyen-Âge, « Le Bestiaire » qui forme le livre I de cet album, que des « Métamorphoses » – livre II -, « l’Odyssée » de Homère – livre III – ou de « l’Exode » de l’Ancien Testament pour forger des images de notre monde, un monde bestial, en train de subir des métamorphoses, qui refuse toutes les odyssées – y compris celle d’« Ulysse » de James Joyce – même s’il vit au rythme des exodes successifs. Lire la suite

jazz, Deux pianistes, deux mondes,

deux « premier album »

Un trio
« Fairly Wired », nom de ce trio « assez branché » qui veut planter quelques graines pour ce premier album. « Seeds » donc puisque l’anglais s’impose. David Erhard, piano, Jean-Charles Ladurelle, contrebasse et Xingchi Yan à la batterie ont décidé de partager leur amour d’une musique qui a des relations avec le jazz ne serait-ce que par la constitution du trio et l’influence de Keith Jarrett mais aussi de la musique mécanique chère à Carla Bley ou à la musique minimaliste de Steve Reich mais la filiation la plus directe est celle du trio Reis/Demuth/Wiltgen.
Si ces influences s’entendent, la volonté de trouver sa propre voie est perceptible même si ce n’est pas toujours simple. Le danger de la cohabitation de structures simples et répétitives est de lasser l’auditeur. Il faut faire preuve d’énergie, croire dans sa musique. Ils commencent à y réussir.
Faites l’expérience de ce trio. Pour découvrir de jeunes musiciens en quête d’un futur à partir des traditions qu’ils revendiquent. De plus, c’est un vrai trio.
Nicolas Béniès.
« Seeds », Fairly Wired, pour l’instant sans label infos sur www.fairlywired.tumble.com

Omri Mor, au carrefour de toutes les cultures
Israël pourrait avoir une place particulière dans le monde. Le pays est relié par toutes les fibres de sa population à l’Occident et même à l’Europe et se trouve au cœur d’un Moyen Orient dont les musiques ont conquis le monde, musiques du corps et de l’esprit, musiques de danses populaires et qui restent savantes. Comme le jazz lui-même. Si le pays s’ouvrait, reconnaissait les droits des Palestiniens, il pourrait faire naître des chefs d’œuvre qui pourraient transformer le monde.
Omri Mor se veut le porteur de toutes ces traditions, de toutes ces voix. Le piano est l’instrument idéal, à cheval sur le mélodique et la percussion. Classique, jazz, musiques arabo-andalouses, Chaâbi algérien mais aussi le rock se retrouvent dans sa musique.
Pour ce premier album sous son nom, « It’s About Time », sous la direction de Karim Ziad, batteur – remplacé sur une composition par Donald Kontomanou -, il s’est entouré de son ancien employeur, le bassiste Avishaï Cohen – remplacé par Michel Alibo dans quatre plages – et un vocaliste, M’aalem Abdelkbir Merchan sur « Marrakech », la seule composition qu’il n’ait pas signée.
Une virtuosité au service d’un projet de réconciliation et de dépassement pour ouvrir la porte à un monde débarrassé de ses préjugés. La musique est belle et sait faire danser. Sur un volcan !
Nicolas Béniès
« It’s About Time », Omri Mor, Naïve

Jazz, Whirlwind – un label indépendant -,

côté saxophonistes

Tim Armacost et le NYSQ.
Une carrière déjà bien remplie pour Tim Armacost, saxophone ténor et soprano -, né à Los Angeles et qui a créé son quartet, comme les initiales l’indiquent – NYSQ – à New York. Récompenses multiples pour ce musicien qui a commencé à se faire connaître au Japon. Il se situe, pour cet album « Sleight of Hand » – tout de passe-passe -, apparemment dans la lignée de Sonny Rollins et de toute la tradition du bop et du hard bop. Les compositions choisies en témoignent avec trop d’évidence, de « Soul Eyes » à « Lover Man » en passant par « Ask Me Now » et « I Fall In Love To Easily » ou une recréation d’un thème de Hank Mobley. Une seule composition originale due à la plume du pianiste du groupe, David Berkman… « Sleight Of Hand » qui résume la démarche de « NYSQ », faire supporter aux oreilles et au cerveau un semblant de reconnaissance pour mieux tromper la connaissance.
Le groupe est soudé – Daki Yasukagawa à la basse et Gene Jackson à la batterie complètent le quartet – et sait faire s’envoler les notes pour aller au-delà des apparences. Une sorte d’illusion dans l’illusion. Si vous ne connaissez pas, une découverte nécessaire.
Nicolas Béniès
« Sleight of Hand », NYSQ, Whirlwind Lire la suite

La saga du siècle, du jazz et de Louis Armstrong, volume 15


Les incidences d’une grève.

Pour mémoire : Louis Armstrong est né le 4 août 1901, quasiment avec le siècle. Il incarne le jazz dont il fut le génie tutélaire. Daniel Nevers s’est lancé dans cette grande aventure de l’intégrale qui ne peut être exhaustive. Il n’est pas vraiment possible, ni intéressant de reprendre tous les enregistrements publics des groupes, Big Bands conduits par le trompettiste, génie incandescent puis grande vedette du show biz. La carrière de Sidney Bechet, soit dit en passant, suivra la même trajectoire. Tel que, les 15 volumes parus à ce jour permettent à la fois de suivre les évolutions de sa musique, de revenir sur la chronologie du 20e siècle et d’apercevoir les changements sociaux et sociétaux des États-Unis. Louis Armstrong a façonné les références culturelles de la première moitié du siècle dernier et laissé sa marque sur toutes les musiques dites de variété.
L’après seconde guerre mondiale le verra accéder au rang de star, traînant sa gouaille et sa voix, un peu moins la trompette – mais ce n’est pas le cas en cette année 1948 – sur toutes les scènes du monde, utilisé par le Département d’État américain comme ambassadeur. Au début des années 1960, Dizzy Gillespie sera lui aussi un « ambassadeur » de la diplomatie américaine. Une manière de se payer, de nouveau, un grand orchestre.
L’année 1948 avait commencé, avec le volume 14. Satchmo, comme tout le monde l’appelle et comme il se présente « Louis, Satchmo Armstrong » en oubliant Daniel son deuxième prénom – s’était tourné vers les petites formations. L’ère des Big Band tiraient à sa fin. Il fallait trouver un autre format. Le volume 14 montrait les premiers pas de la formule présentée notamment au festival international de jazz de Nice sous l’égide de Hughes Panassié. En juin 1948, pour des émissions de radio à Chicago et à Philadelphie, le « All-Stars » – le nom est adopté après des hésitations comme le raconte Daniel Nevers dans le livret – se met en place. Lire la suite

Un intitulé étrange, « Jazz From Carnegie Hall »

Un concert exceptionnel

Le Carnegie Hall, sis à New York City, est des hauts lieux des concerts d’abord classiques, symphoniques même si des vedettes de la chanson française comme Charles Aznavour s’y sont produites. Il avait ouvert ses portes, entrouvert serait plus juste au jazz dés 1932 pour accueillir Benny Goodman et son orchestre en 1937 et les concerts organisés par John Hammond en décembre 1938 et 1939, « From Spiritual To Swing ». Une histoire qui aurait pu être d’amour mais il n’en fut rien, du moins en cette fin des années cinquante.

Kenny Clarke au premier plan

Pourquoi, en tenant compte de cette mémoire, appeler une série de concerts et de tournées qui prenaient exemple sur les « Jazz At The Philharmonic » – JATP pour les intimes – « Jazz From Carnegie Hall » ? Une idée du britannique Harold Davison confondant volontairement tous les philharmoniques pour bénéficier de la renommée du lieu. Le titre n’a sans doute pas plus d’importance qu’anecdotique mais il est révélateur des méconnaissances de l’époque de la vie aux Etats-Unis. Il faudrait faire une étude des relations du jazz et des salles de concert exception faite de ces JATP voulus par Norman Granz pour faire reconnaître le jazz, les musicien-ne-s et casser les codes des frontières entres les branches de la musique et lutter contre le racisme. Lire la suite

JAZZ, Cecil Taylor, départ pour l’éternité.

Ne rien oublier.

Un auteur, que je ne citerai pas, vient de commettre un ouvrage sur Chopin. La belle affaire me direz-vous. Cette publicité m’a conduit à me demander si, en remplaçant Chopin par Cecil Taylor, l’éditeur se serait fendu d’une publicité. La réponse négative s’impose d’elle-même. Pourtant, Cecil fait plus partie de notre présent que Chopin. Je ne demande pas que Chopin soit ignoré mais que puisse se faire reconnaître, le génie intransigeant de Cecil Perceval Taylor, mort à Brooklyn le 5 avril 2018. Lire la suite

JAZZ, Walter Smith III, saxophone ténor, propose sa relecture des classiques

Du trio au duo en passant par le quartet, « TWIO »

Sonny Rollins avait inauguré le trio saxophone/basse/batterie ; Walter Smith III en donne ici, dans « TWIO », sa version. Texan, il a fait sa formation à Boston – à Berklee – et est musicien professionnel depuis une quinzaine d’années. C’est le cinquième album sous son nom tout en participant à ceux du trompettiste Ambrose Akinmusire entre autres.
Depuis quelques temps, il se tourne vers les mémoires du jazz en reprenant des thèmes qui font partie intégrante de la culture américaine et au-delà. Il sollicite Monk, Freddy Grofe – l’arrangeur de l’orchestre de Paul Whiteman – pour ce « On the trail » qui se laisse reconnaître, Wayne Shorter qui, visiblement, l’a influencé, Gigi Gryce, compositeur qui avait un peu disparu des écrans et même Jimmy Rowles pour « The Peacoks », thème marqué par Stan Getz. Cette énumération montre la volonté de Walter Smith de visiter des époques, des styles pour lutter contre l’oubli tout en enrobant toutes ces compositions avec sa sonorité et sa personnalité.
Il ne se contente pas du trio. Sur « On the trail », il invite Joshua Redman pour partager le plaisir et échanger des idées en un quartet qui change aussi de bassiste par la présence de Christian McBride. Le duo suit logiquement, duo saxophone/batterie sur ce « We’ll be together again » qui se perd un peu dans les limbes d’un présent dur pour cette chanson un peu sentimentale.
Au total un album à la fois étrange dans la production actuelle mais qui permet d’ouvrir de nouvelles voies. Du passé, il n’est pas possible de faire table rase. Il est nécessaire de s’en servir pour construire un récit tourné vers l’avenir pour bousculer toutes les traditions tout les respectant. « TWIO » ne peut pas être ignoré.
Nicolas Béniès.
« TWIO », Walter Smith III, Whirlwind Recordings