Jazz, Le volume 10 de la fausse-vraie intégrale de Charlie Parker

JAZZ

L’Oiseau en liberté et il vole haut

Mars 1951, Charlie Parker, 31 ans, connaît une vie tranquille, heureuse du moins apparemment. Il a emménagé avec « Chan » dans un quartier mi-ukrainien mi-loubavitch. Il joue à la perfection le rôle d’un père de famille de cette fameuse « classe moyenne » dont on parle beaucoup aux États-Unis à cette époque entre deux procès du sénateur McCarthy et de sa commission des activités « unamerican ».
Il se fait quand même arrêter pour possession de drogues et écope d’une peine de prison avec sursis. Il perd, de ce fait, sa carte de musicien et ne peut plus jouer dans les clubs de New York mais il peut enregistrer et se produire ailleurs.
Ce volume 10 couvre un an de la vie de l’Oiseau, mars 1951 à mars 1952. Il vole de plus en plus haut et semble avoir acquis une maîtrise époustouflante. L’ouverture se fait, ici, au Birdland avec Diz – Gillespie -, Bud Powell au piano qui fait preuve d’une invention qui aurait dû déstabiliser les deux compères, Tommy Potter à la contrebasse et Roy Haynes à la batterie plutôt dans la lignée de Max Roach. Laissez-vous porter par la musique. Bird and Diz prennent leur temps, développent leurs idées. On voudrait qu’ils n’en finissent plus… Lire la suite

BLUES.

Une saga moderne. 1962, la découverte du blues en Europe.
Deux concerts inédits à Paris de l’American Folk Blues Festival

Back to the future. En 1962, deux fous furieux allemands – oui, même dans ce pays, il en existe –, Horst Lippmann et Fritz Rau, décident d’organiser une tournée de musiciens pas comme les autres, des bluesmen et une chanteuse de rhythm and blues, au moins connue comme tel à cette époque, Helen Humes. Pour l’Histoire, retenons que Helen fut la chanteuse de l’orchestre de Count Basie à la fin des années 1930. Cette tournée porte un nom devenu célèbre, « American Folk Blues Festival », soit AFBF pour les intimes. Pour ce faire, ils ont même créé une agence de spectacles. Ils vont aussi co-organiser avec Norman Granz les « Jazz At The Philharmonic », JATP pour les afficionados.
A cette époque, le blues a mauvaise réputation. Aux Etats-Unis d’abord. Les musiciens de jazz et plus généralement la population africaine-américaine rejettent cette musique qui fait référence aux racines africaines et à l’esclavage. Le blues est confiné dans ce que les « tourneurs » appellent le « Chitlin’ circuit », celui des bars et des boîtes de nuit considérés comme mal famés et sont fréquentés par la population des ghettos. Lire la suite

Histoire à écrire.

Du Rock, du Rhythm and Blues ou du blues ?

Le titre, en ces temps de controverses moraniennes – néologisme qui gagnerait à être utilisé, formé à partir de Nadine Morano, comme équivalent à la bêtise raciste -, fait problème : « Race Records, Black rock music forbidden on US Radio, 1942 – 1955 ». Levons une ambiguïté. Les hommes marketing aux Etats-Unis se sont aperçus dans les années 20, grâce au succès d’un 78 tours de Mamie Smith, « Crazy Blues » en l’occurrence, qu’il existait un marché spécifique, celui des populations noires des ghettos. Ils se sont précipités sur ce filon en créant des sous marques pour gagner ce public. Ils ont ainsi créé les « race series » destinées au public noir.
Après la guerre, période traités surtout par ce coffret de trois CD, en 1946 le terme de « race series » a été abandonné remplacé par celui, plus neutre, de Rhythm n’ Blues. Là encore, il s’agissait de viser la population des ghettos noirs. Se sont créée deux « hit parade » – pour parler en Français -, l’un pour le RnB, l’autre pour le public caucasien, les variétés.
Pour dire que le rhythm n’ Blues n’est pas un genre musical mais une création des industriels de l’entertainment – comme on dit aux États-Unis – pour cibler un créneau du marché.
Dans ces années 1950, le rock envahira toutes les chaînes de radio. A l’exception des DJ des radios en direction des ghettos noirs, les grands musiciens noirs qui font encore danser aujourd’hui seront ignorés, dans une large mesure, du public blanc. Mais pas interdits contrairement à ce que dit le titre de ce coffret.
Ce coffret permet de les redécouvrir. Et se rendre compte que le courant passait entre musiciens. Elvis Presley notamment fut toujours attentif à « Beale Street », le ghetto noir de Memphis où il était né. Ces musiciens noirs seront aussi influencés par les blancs. La musique ne connaît pas ces frontières de « race ». Le terme, soulignons-le en passant, a plutôt une signification sociale aux Etats-Unis. Blessure toujours ouverte de l’esclavage.
Tous les musicien(ne)s réunis sont à citer. Il faut aller les découvrir. Certains d’entre eux sont plus connus que d’autres. C’est le cas de Wyonnie Harris ou de Howlin’ Wolf, Muddy Waters ou Big Maybelle mais tous les autres sont à entendre. Et si vous voulez organiser une soirée dansante, ce coffret vous servira de guide…
Nicolas Béniès.
« Race Records, black rock music forbidden on US Radio, 1942 – 1955 », livret signé par Bruno Blum, Frémeaux et associés.

Jazz, Charlie Parker en direct

Volume 9 des aventures de l’Oiseau (Bird)

Charlie Parker vol 9Le volume 8 de cette fausse-vraie « Intégrale Charlie Parker » – fausse parce qu’il est impossible, comme le note l’auteur du livret et de la compilation Alain Tercinet, de reprendre tous les enregistrements de l’Oiseau, vraie parce qu’elle donne à entendre le son d’un génie dans sa chronologie – s’arrêtait en septembre 1950 pour les enregistrements de Parker avec les « Strings » et ce volume 9 s’arrête en mars 1951 pour des « en direct » – « live » – avec ces mêmes « Strings » pour la radio. Entre temps, Parker a voyagé. Pour le suivre, Alain Tercinet a sélectionné quelques traces réalisées en public. Chicago d’abord, en octobre 1950, avec des musiciens qui deviendront des légendes comme les frères Freeman puis en Suède et Paris. Il dira beaucoup de bien de la Suède, composant ce « My Little Blue Suede Shoes » – qu’il ne faut pas confondre avec la composition du chanteur de rock Carl Perkins – en souvenir. Souvenir aussi raconte Tercinet d’un disque de Jean sablon entendu chez Annie Ross et Kenny Clarke… Lire la suite

Miles, notre contemporain… pour l’éternité !

Miles Davis, tome 2

La collection « Quintessence » dirigée par Alain Gerber propose un Miles 2edeuxième volume pour retracer le parcours de Miles Davis. Né à Saint-Louis dans le Missouri, Miles commence par jouer aux côtés de Charlie Parker et, dans une foulée étrange, de créer un nouveau son, une nouvelle manière de faire vivre la révolution du bebop, parkérienne. Il crée un nonet, en 1948, avec Gil Evans, Gerry Mulligan, John Carisi, John Lewis comme arrangeurs. Plus tard, bien plus tard, Capitol publiera ces faces en LP sous le titre « Birth of The Cool » mais sur le moment cette révolution dans la révolution passera complètement inaperçue.
En 1949, Miles sera salué comme la nouvelle star de la trompette en France lors du troisième festival international du jazz à Paris co-organisé par Charles Delaunay et Boris Vian. L’amitié entre Miles (23 ans) et Boris (28 ans) sera immédiate.
De retour aux États-Unis, c’est la désillusion qui l’attend. OU plutôt personne ne l’attend. Il erre dans cet espace qui ne le reconnaît pas. Comme beaucoup, il sombrera dans la drogue allant de « gig » en « gig », sans orchestre régulier pour payer sa dose. Quelques éclairs malgré tout… Lire la suite

Partir… Loin…

Voyage immobile dans notre mémoire.

Django ? Le surnom suffit. Possible d’ajouter Reinhardt si vous voulez. Guitariste manouche lit-on de temps en temps comme si cette dénomination suffisait à épuiser le génie d’un musicien accompli qui a su révolutionner les mondes du jazz et se révolutionner en permanence. Son surnom, « J’éveille » en français, lui a fourni une feuille de route. Jusqu’à sa mort en 1953, il a montré plusieurs figures n’ignorant en rien la révolution bebop. Un de ses derniers thèmes, « Deccaphonie », est d’une puissance tellurique. Elle laisse sur le carreau un Martial Solal dont c’est la première entrée en studio.
Pourquoi rappeler ces données ? Pourquoi redire une fois encore que Django est un génie qui a su renouveler continuellement son langage, qu’il a même devancé Miles Davis sur le chemin du modal en enregistrant « Flèche d’or » ? Qu’il ne s’est pas contenté de créer le « Jazz Manouche » qu’il faudrait appeler « le jazz Django du quintet du Hot Club de France » ?
le voyage de DjangoPour présenter un album signé par Dominic Cravic et ses amis qui nous invitent à un voyage dans nos souvenirs, souvenirs de ce 20e siècle, souvenirs aussi des Paris disparus. Lire la suite

JAZZ, le cas Martial Solal.

Virtuosité et originalité

André Hodeir – compositeur de jazz français, 1921-2011 – avait coutume de décrire la virtuosité comme une manière de cacher son absence d’imagination. Beaucoup de noms de musiciens viennent immédiatement à l’esprit. La virtuosité est vaine lorsque ne se traduit pas par une nouvelle manière de créer. Souvent les musicien(ne)s qui restent enfermés dans un style – par exemple le jazz dit traditionnel – ne peuvent s’en échapper et toute leur technique parfois ahurissante comme celle du trompettiste Charlie Shavers par exemple sonne creux, résonne dans le vide. Tout a été dit précédemment. Répéter est un non sens pour le jazz. Pour l’auditeur, cette impression de redites, de tourner en rond ouvre la porte à l’ennui.
L’exception à cette règle : un interprète sincère et ingénu, capable d’une naïveté qui se perd, pour donner l’impression qu’il découvre cette musique, qu’elle est sienne. Alors, la musique redevient fluide, dansante. Le plaisir est au rendez-vous. La virtuosité est inutile.
Un virtuose est l’exemple type du monomaniaque. Le jazz en connaît quelques-uns. Bix Beiderbecke, John Coltrane pour n’en citer que deux. Ils ne peuvent se passer de leur instrument. Il les accompagne dans tous leurs actes y compris les plus intimes. Comme si leur histoire d’amour, celle de l’être humain et de l’instrument, tenait de la passion qui éclipsait toutes les autres. Lire la suite

JAZZ & CINEMA

Rencontres de troisième type (plus si affinités…)

D’hier…
Le jazz et le cinéma sont les deux anti-arts majeurs du 20e siècle. Ils ont grandi aux Etats-Unis pour devenir des représentations de l’identité de ce pays, colonie de peuplement qui a toujours eu du mal à oublier les vagues d’immigration successives. Le classement par « races » reste vivant dans ce pays. Il faudrait presque écrire par « communautés ».
Les images du cinéma sont des stéréotypes de la culture américaine. Le cinéma, de ce point de vue, est plus que des images qui bougent. Il recèle en son sein les mythes fondateurs de cette nation. Le cinéma a donné des « visages » aux Américains et il a construit toutes les légendes.
Le jazz, avec sa dimension d’oralité – une partition ne permet pas de se faire une idée juste de la manière de jouer – sert de référence évolutive.
Les rapports entre le jazz et le cinéma ne sont pas un long fleuve tranquille. Ils sont à l’évidence trop proches. Par leur date de naissance mais aussi par les liens qu’ils créent entre œuvre d’art/Culture et marchandise. Ils participent l’un et l’autre directement d’une industrie. Ils sont à la fois création ET marchandise. Ils ont besoin du « retour sur investissement », de la valorisation du capital investi. C’est une grande première dans l’histoire des Arts, tels qu’ils se définissent au moment de la Renaissance. Ils conservent, pour les œuvres d’art, l’aura dont parlait Walter Benjamin. Cette cohabitation n’est pas sans poser des problèmes aux créateurs.
Jazz et cinéma subissent aussi le poids des idées reçues. Le jazz ne pourrait se marier qu’avec les « films noirs » pour parler français, les « séries B » aux Etats-Unis, autrement dit avec cette catégorie de films qui ne sont pas considérés comme des « œuvres », un peu des déchets suivant les modes de pensée de ces années cinquante où la censure est maîtresse des bonnes mœurs. Le jazz, musique de bordel, musique du diable suivant ces « bien-pensants » ne pouvaient illustrer que ces « pulp fictions » cinématographiques.
Cette manière de voir a vécu. Les critiques des années 50 et 60, les futurs cinéastes de la « Nouvelle Vague », ont réhabilité ces films.
Les jazzmen seront sollicités dans ces années 1950 pour donner aux images un sens supplémentaire. Shorty Rogers, trompettiste et arrangeur classé dans la « West Coast », soit du côté de Hollywood, composera même la musique d’un « Tarzan », le « vrai » avec Johnny Weissmuller.
jazz et cinémaLe jazz fait partie du cinéma dans ses premiers temps. Au temps du « muet », « Silent movie » dit-on de l’autre côté de l’Atlantique, les jazzmen accompagnaient l’action, soulignant les situations. « Count » Basie, « Fats » Waller mais aussi Stéphane Grappelli (au piano) ont fait là leurs premières armes s’appropriant un répertoire.
Le cinéma parlant arrive avec un titre prédestiné « Le chanteur de jazz » – « The Jazz Singer » – d’Alan Crosland, sorti en 1927 qui raconte l’accession d’un « Cantor » au statu de vedette de la variété américaine. Al Jolson incarne le rêve américain dans cette bluette qui n’a pas grand chose à voir avec le jazz.
Alain Tercinet, dans ce coffret de 3 CD construits comme trois volumes ayant leur spécificité, « Le jazz à l’écran », passe en revue quelques musiques de jazz et des jazzmen qui se manifestent sur les écrans de 1929 à 1962. Il commence logiquement par « Hallelujah » de King Vidor pour s’arrêter à « The Five Pennies » qui fait se rencontrer Louis Armstrong et Danny Kaye pour un échange assez délirant sur « When The Saints ». Entretemps, il nous aura permis de goûter à Mae West en compagnie de l’orchestre de Duke Ellington – qu’elle a imposé aux producteurs – ou Glenn Miller dans un curieux film, sorti en 1942 (disponible en DVD) « Orchestra Wives » – bizarrement traduit en français par « Ce que femme veut… » alors qu’il s’agit bien des épouses des musiciens de l’orchestre – qui raconte les jalousies de ces femmes obligées de subir le rythme infernal des tournées. Il permet de voir les membres de l’orchestre et de savourer quelques compositions et arrangements qui sortent des succès de l’orchestre. Ceci pour le volume 1. Lire la suite

Louis Armstrong volume 13 de l’Intégrale

Louis Armstrong dans la tourmente de 1947.

Un rappel, Louis Armstrong, génie tutélaire du jazz, a fourni à la fois des thèmes de la musique américaine mais a aussi influencé tous les musiciens de jazz. L’écouter est à chaque fois un ravissement. Ce plaisir est redoublé, pour cette « Intégrale Louis Armstrong », par le livret signé par Daniel Nevers. Il donne des indications chronologiques, biographiques et discographiques tout en laissant entrevoir les difficultés d’un historien du jazz qui veut dater le plus exactement possible les performances enregistrées surtout lorsqu’il s’agit d’émissions pour la télévision ou pour la radio. Dater exactement relève de l’impossible et accroît le mystère. Daniel Nevers redouble ainsi la jouissance de l’écoute. Il permet de découvrir ou redécouvrir Louis Armstrong.

C’est sensible dans ce volume 13 qui poursuit la visite de l’année 1947 commencée dans le volume précédent et qui s’arrêtera avec le suivant. Louis – Satchmo pour les intimes que nous sommes -, comme le monde, est à la croisée des chemins. Lire la suite

John Coltrane, pour toujours

John Coltrane, génie de la musique.

john coltraneColtrane, un nom d’origine écossaise, résultat de ce brassage obligé entre maîtres et esclaves dans ces Etats-Unis pas encore unifiés, fut le dernier génie d’une musique sans nom, le jazz, qui en compta beaucoup. Le jazz, musique du 20e siècle, a accéléré brutalement toutes les mutations, toutes les transformations à force de révolutions avec comme objectif inavouable de distendre le temps, de le rendre élastique par la grâce du swing. Quelle forme artistique a connu autant de basculements ? Aucune vraisemblablement. L’accélération de l’Histoire n’est pas un vain mot. Ce « court 20e siècle » – pour reprendre notre historien préféré Eric Hobsbawm – a connu, parfois simultanément, des poussées d’espoirs de changement radical et la barbarie. Le jazz a synthétisé ses contradictions dans un changement permanent, au moins jusqu’aux années 1980s, enveloppé dans un rythme étourdissant.
Coltrane, à sa mort le 17 juillet 1967 – le 7 ne l’aimait pas pourrait-on croire -, était devenu, pour son malheur posthume et le nôtre, une icône. La religion, les dogmes, les images pieuses ne sont pas bonnes conseillères en matière de créations et d’imagination.
Il fallait bien lui redonner vie, le rendre à son itinéraire qui fut loin d’être simple et sûrement pas un long fleuve tranquille.
Il était né dans le ghetto de Philadelphie, 40 ans plus tôt, là où rien ne semble possible, où l’avenir est dans le flou, perdu dans des nuages industriels. La crise de 1929 n’allait rien arranger. Lire la suite