JAZZ, Cholet & Darche

Poulenc, le jazz et la suite

« Le tombeau de Poulenc », le titre de cet album interroge. La réponse se trouve dans les notes de pochette pour apprendre que « dans la période baroque, le tombeau était composé en hommage à un grand personnage ou un collègue musicien, aussi bien de son vivant qu’après sa mort(…) ». Il s’agit donc ici de faire revivre Poulenc non pas en interprétant ses œuvres mais en s’inspirant de son écoute pour composer des thèmes jamais joués. Jean-Christophe Cholet, pianiste, Alban Darche, saxophoniste et Mathias Rüegg, chef d’orchestre sans Vienna Art Orchestra se sont associés et unis, pour les deux premiers, leurs groupes pour réaliser cet ouvrage. Lire la suite

JAZZ, De Bechet à Jaspar

Mémoires.

La mémoire du jazz se conjugue souvent au pluriel. Quelque fois même elles se télescopent pour faire surgir un futur qui le fait paraître totalement différentes. C’est une des raisons pour lesquelles les rééditions sont nécessaires. Pas n’importe lesquelles. Celles qui font l’objet d’un travail de mémoire, de poètes pour expliquer, mettre en scène le passé et en faire un lieu de possibles.
Jouer avec la mémoire, les mémoires, c’est le propre du jazz qui n’oublie rien. L’oubli est un gouffre. Là git sans doute la difficulté du jazz, l’inclure dans le murmure du temps.
La collection Quintessence dirigée par Alain Gerber nous propose deux plongées dans cette mémoire, Sidney Bechet d’abord, Bobby Jaspar ensuite, pour faire des rapprochements étranges et porteurs d’avenirs. Lire la suite

Jazz, Julian Lage

Retour vers le futur.

Le climat actuel, centenaire du premier disque de jazz oblige peut-on croire, est fait d’un retour vers les origines, le moment où rien n’est codifié, où tous les alliages, les collages sont possibles et ressentis comme nécessaires. Une sauvagerie que Darius Milhaud voulait retrouver. La sauvagerie de la création est une des manières de lutter contre la violence du monde. Manière de faire se rencontrer les révolutions du jazz, celle des premiers temps, de ces années 20 rugissantes, avec celle de ces années 60 appelée « Free Jazz », une sorte de libération profonde à la fois des codes, de tous les codes y compris ceux de la musique et du corps.
Julian Lage, guitariste découvert pour nous aux côtés de Gary Burton, ouvre ses compositions en emmêlant, avec une joie communicative façon de renouer avec la danse, les danses, à tous les vents des grands espaces de ces Etats-Unis d’Amérique qui semblent avoir perdu le goût de la liberté. La « country » prend toute sa place sans oublier les jazz, tous les jazz. Une sorte de souffle bleu qui emporte tout sur son passage. Au-dessus de tout, la guitare capable de tous les sauts, de toutes les acrobaties pour faire sentir la musique autrement. Le trio, habituel de Lage, Scott Colley à la contrebasse et Kenny Wollesen à la batterie (et un peu au vibraphone) habitent les compositions de Lage.
Le titre même de l’album, « Modern Lore », est à lui seul un programme. En forme d’oxymore : moderne s’applique aux connaissances traditionnelles et c’est bien cette réflexion qui est au centre de cette musique.
Nicolas Béniès.
« Modern Lore », Julian Lage, Mack Avenue distribution PIAS

Un simple trio…

…de jazz.

Un trio c’est une entité, une unité faite de diversité. Elle s’effeuille. Un-e contre (tout contre en même temps) deux ou un contre l’un et l’autre pour que chacun-e arrive à vivre sa propre vie sans pour autant faire de l’ombre aux autres soleils et se transcender pour faire sonner l’ensemble. Pour dire que rien n’est acquis, que la bascule pourrait intervenir à tout moment.
Ce trio là, Damien Groleau au piano, compositeur, entraîneur, Sylvain Dubrez, contrebasse et Nicolas Grupp, batterie, se situe entre toutes les influences de notre présent, entre classique et jazz. Pour l’art du trio, il est difficile d’éviter Keith Jarrett et l’influence principale qu’il revendique – comme Herbie Hancock, Chick Corea – Bill Evans. D’autres affluents sont perceptibles. Erroll Garner comme « découvreur » du jazz pour Damien, rencontré par l’intermédiaire d’un disque et on ne dira jamais assez quel grand pianiste fut l’Erroll. Eddie Gomez pour la rondeur, Gary Peacock sont des noms qui viennent à l’esprit à l’écoute du contrebassiste comme celui de Jean-François Jenny-Clark dont on ne parle plus assez. Roy Haynes, Kenny Clarke mâtiné de Jack DeJohnette – sans l’aspect un peu m’as-tu-vu que son jeu prend souvent – sont ceux qui résonnent à l’écoute du batteur. Références qui n’empêchent pas les trois de se pousser hors de toutes ces contraintes, de synthétiser tous ces échos sous la forme de jeux de mémoire.
« Jump » – saute –, titre de cet album, tient de la devise de ce trio. Sauter pour faire chanter les expériences, pour passer d’un style à l’autre, pour éviter la monotonie et la répétition. La musique atteint un « je ne sais quoi », pour employer un concept cher à Vladimir Jankélévitch, l’âme peut-être, pour susciter des couleurs qui tiennent aux bleus d’un jazz qui ne pourra jamais passer de mode. Il faut savoir entendre à la fois la mélancolie, très sensible dans le dernier thème, un standard, « You’ve Changed » qui doit beaucoup à Billie Holiday, et la joie de vivre une fois encore pour crier au monde que ce trio est là et qu’il est temps qu’il prenne sa place.
Comme souvent, une part de mystère dans la rencontre de l’auditeur avec la musique. Pourquoi ce trio nous fait-il voyager ? La rationalité ne suffit pas comme explication. Il se passe autre chose.
N’hésitez pas, entrer. Pour faire connaissance, pour découvrir, pour adopter.
Cerise sur la musique, le trio enregistre pour un label indépendant, Little Big Music, dont c’est la première incursion dans les mondes des jazz. Ce ne devait pas être la dernière.
Nicolas Béniès.
« Jump », Damien Groleau trio, Litttle Big Music distribué par Sony Music.

Jazz musique au présent

Ombre d’arc-en-ciel

Reggie Washington, bassiste, vit désormais en Belgique. Pour ce « Rainbow Shadow », volume 2, il a décidé de rendre hommage au guitariste Jeff Lee Johnson qui nous a quittés fin janvier 2013 alors qu’il devait se produire au festival « Sons d’hiver » de ce mois de mars 2013. Il avait 54 ans et était un habitué des concerts de jazz en France. De Philadelphie, il avait forgé le « Philly sound » de ces années 2000. Une synthèse de tous ces « sounds » qui ont constitué le jazz spécifique de la ville de Benjamin Franklin. Il faut dire que les ancêtres ont des noms célèbres à commencer par celui de Coltrane ou de Benny Golson. Lire la suite

Comme une définition du Jazz

Espérance.

Sylvain Cathala, saxophoniste ténor et compositeur ; a intitulé son dernier album « Hope », Espérance. C’est oser. Dans le monde qui se considère comme le nôtre, l’espoir est passé de mode. Un siècle après la révolution russe et les révolutions artistiques qui passaient par le jazz, le monde apparaît désenchanté. Il ne croit plus au Père Noël, il ne croit plus au changement, il reste bloqué dans un passé décomposé et recomposé.
Avec ses compères qui forment un septet, le compositeur veut à la fois dénoncer et proposer. La musique, surtout lorsque se veut en relation avec le jazz, s’abreuve au social et au sociétal. Il est difficile de ne pas être sensible au sang qui bouche notre vue, de cette histoire de guerre qui oblige à des migrations, à l’instar d’Enée héros grec et latin comme un pont entre les cultures, un pont nécessaire dans ces sociétés où les individus sont repliés sur eux-mêmes.
Il faut forcer l’espoir. A grands coups de guitare, celle de Marc Ducret, légèrement assagi tout en sachant être violemment doux – ménagés par le Fender Rhodes, tenu par Benjamin Moussay qui calme la logorrhée de l’instrument pour faire surgir des espaces de réflexion, le saxophone alto de Guillaume Orti se souvient des cris du free jazz qu’il oppose au sérieux du saxophone baryton – Bo Van der Werf – se servant de la basse de Sarah Murcia, un socle, et de la batterie de Christophe Lavergne.
Le tout bouscule quelques certitudes et oblige à repenser l’espoir.
Nicolas Béniès.
« Hope », Sylvain Cathala septet, Connexe Records

Le Jazz là où ne l’attend pas

Une fusion porteuse d’avenir.

Rez Abbasi a déjà une longue carrière. Voir son site ou Wikioedia

Rez Abbasi est guitariste et joueur de sitar. Ses origines indiennes expliquent cette dualité. Dans son nouvel album, « Unfiltered Universe », il réussit le tour de force de fusionner ses cultures indiennes et le jazz, via l’influence revendiquée de Pat Metheny. Il a abandonné le sitar pour cet album qui lorgne résolument vers le jazz, loin des « musiques du monde », de cet assemblage qui se veut vendeur et ne réussit qu’à aseptiser toutes les musiques pour en faire un produit de consommation courante.
Rez Abbasi revendique toutes ses traditions, toutes ses mémoires pour les bousculer, les rendre vivantes capable d’inventer un présent. En compagnie de Vijay Iyer, pianiste essentiel de notre temps et de Rudresh Mahanthappa au saxophone alto avec lesquels il partage une formation commune, ils ne craignent de renverser les codes, d’aller vers l’inconnu. Ils ont des repères, dans le jazz, dans les musiques indiennes mais ils ont décidé de franchir toutes les barrières, notamment celles du collage pour proposer une sorte de dialectique de cultures, une sorte de choc pour construire une autre musique.
Il faut les entendre avec attention. Se retrouvent tout autant le jazz des années 1960-70, le son du sitar revisité, la rage lumineuse des grand-e-s du jazz, de tout le jazz – la batterie de Dan Weiss en témoigne comme la contrebasse Johannes Weidenmueller -, les métriques des musiques de ce pays à la culture immense et même, via le violoncelle de Elizabeth Mikhael, un soupçon de musiques dites classiques pour faire surgir des compositions originales de la plume du guitariste.
Nicolas Béniès
« Unfiltered Universe », Rez Abbasi, Whirlwind Recordings.

JAZZ, un trio

Plénitude.

Un trio, rien qu’un trio pour s’approprier les compositions de Billy Strayhorn, compagnon et alter ego du Duke à son entrée dans l’orchestre en 1938. Billy Strayhorn est un maître du spleen, une sorte de Baudelaire du jazz. Ses compositions mélancoliques, quel que soit le tempo, parlent d’un monde jamais trouvé, de ce monde qui se perd dans la ligne de l’infini.
Un trio, disais-je, alors qu’à l’origine, la plume de Strayhorn est au service de l’orchestre et de sa palette faite de musiciens spécifiques, autant de prima donna. Lire la suite

Jazz, Les vocalistes à l’honneur sur la Côte Ouest.

Un passé très présent.

Longtemps, la critique de jazz, française notamment, a fait fi d’une grande partie du jazz de ces années 1950 sous prétexte qu’il était « blanc » et provenait de la West Coast, de cette Californie idéalisée par ces États-uniens en quête de plages, de soleil, d’un Eden.
Boris Vian, en particulier, aimait beaucoup ce rôle, dénigrant Chet Baker pourtant proche parent de Bix Beiderbecke qu’il faisait profession d’aimer – il jouait dans son style – , ou Gerry Mulligan, saxophone baryton qui savait que le jazz était synonyme de liberté. La « West Coast » ainsi ne trouvait guère droit de cité. Les disques restaient dans les bacs, invendus, malgré les efforts de Daniel Richard, à cette époque chez « Lido Musique » sur les Champs-Élysées. Lire la suite

Jazz « Supersonic » Thomas de Pourquery

Vues de l’espace

Que faire lorsqu’un premier album devient « Meilleur Album de l’Année » aux Victoires du Jazz 2014 ? Dissoudre le groupe et aller voir ailleurs si la musique est plus étrange est une des solutions possible. Thomas de Pourquery y a songé pour son groupe « Supersonic » qui avait repris des compositions de Sun Ra dans le bien nommé « Play Sun Ra ». En réaliser un deuxième était un rêve de producteur mais pas celui du saxophoniste alto/chanteur qui voulait vivre de nouvelles aventures. Lire la suite