C’est la rentrée (littéraire) !

Le rire de Proust et des voyages pour deux premiers romans

La rentrée littéraire ressemble à la politique monétaire de la BCE : une édition de livres impossible à suivre pour un lecteur même anormal : 560 romans si j’en crois les publications. Comment faire un choix raisonnable ? Impossible. Il faut faire confiance au hasard et (un peu, pas trop) aux attachées de presse. Il faut attacher une attention particulière aux premiers romans, ils en disent beaucoup sur notre monde.
Proust pour rireMais avant, un livre étrange, venu d’ailleurs. Le titre est tout un programme : « Proust pour rire, bréviaire jubilatoire de A la recherche du temps perdu  ». Laure Hillerin, l’auteure, est une voyageuse dans l’œuvre de Proust. Son objectif : faire lire Proust en extrayant de cette Recherche, l’humour, l’ironie pour faire rire. Elle y réussit. Il faut dire que le Marcel n’est en rien un triste sire mais un joyeux drille. La « grande littérature », celle enseignée dans nos écoles, suscite un rejet instinctif. C’est une erreur que ce livre permet de corriger. Continuer la lecture

Le coin du polar, de tous les côtés…

Du côté du polar allemand….
Friedrich Ani, né en 1959, manie avec assurance une plume acérée, souvent poétique pour mettre en scène une société, une ville « M » – titre de ce polar – comme Münich secouée par un passé qu’elle n’arrive pas à dépasser. Tabor Süden est un enquêteur curieux, dans tous les sens du terme. Ancien flic, il n’arrive pas à vivre dans cette époque troublée. Quelle époque ? Celle de ces groupes, de ces gangs nostalgiques de la période nazie ? Ou celle du grand espoir de changement social qui a tendance à se fondre dans un horizon gris et sale ? Ou encore celle des grands poètes allemands qui savent dire l’indicible ? L’univers de ce détective n’est pas stable. Il est comme le monde actuel fait de plaques tectoniques. Qui est qui ? Pourquoi tant de masques ? La seule façon de les faire voler en éclats, c’est l’amour. Un amour impossible et désespéré qui oblige à fuir ou à mourir. La violence est omniprésente. Une fois encore les femmes sont les grandes victimes, quelque fois consentantes. La figure de Mia Bischoff, celle par qui l’enquête arrive, reste une énigme. Le lecteur ne sort pas intact de cette « enquête de Tabor Süden », le sud – pour faire un jeu de mots récurrents dans ce roman – n’est pas là où l’on croit. Il faut découvrir cet auteur très connu en Allemagne. Continuer la lecture

Le coin du polar de janvier 2015


Le polar dans ses états

La Série noire fait peau neuve. Une fois encore. Pour fêter son 70e anniversaire. Fondée en 1945 par Marcel Duhamel, de retour des États-Unis avec une profusion de ces livres bon marché, des « Pulp fictions » – du nom du mauvais papier sur lequel ils sont imprimés – qu’il va faire traduire en un format immuable et au langage qui fait la part belle à l’argot parisien. Une sorte de trahison pour rendre hommage à la collection. Jacques Prévert sollicité pour le titre trouvera, avec sa simplicité coutumière, « Série noire ». La collection évoluera au fil du temps. 70 ans après, elle fera la part belle à la nouvelle génération d’écrivains français à commencer par Elsa Marpeau qui détourne le souvenir des 70 ans en mettant en scène un meurtre en 2015 lié à cette année 1945. « Et ils oublieront » est un titre tout en sous-entendus…
Restons chez les écrivains français de romans avec Jean Chaumeil qui commet là son « premier crime ». Il est dans la mode actuelle faite d’un personnage qui se raconte, là un tueur à gages qui n’a pas de nom. Il se trouve embringué dans une histoire qu’il ne comprend pas – nous non plus quelque fois – entre milices d’espions proches du fascisme en Italie, la CIA et autres fractions plus ou moins légales dans le contexte des attentats du 11 septembre 2001. La destruction des tours – le titre « Ground zéro y fait explicitement référence – lui permet des retours en arrière pour saisir l’enfance d’un tueur à gages et son acceptation de toutes les compromissions. Pas toujours convaincant. Il doit exister des limites en chaque individu. L’appât du gain ne suffit pas… Un peu trop téléphoné mais cet essai laisse présager un futur auteur…
Passons le Channel et remontons le temps pour suivre les aventures de Giordano Bruno exilé en Grande-Bretagne et poursuivi par l’Inquisition pour cause de théorie hérétique. Il prétendait que la terre tournait autour du soleil ! Il sera brûlé vif en 1600 et aura une grande descendance. La mémoire collective l’avait oublié. On ne sait pas grand chose de ce philosophe et savant, même sa date de naissance… Pour ce quatrième opus, S.J. Parris nous projette en août 1585, à Plymouth pour le départ de la grande expédition que prépare Francis Drake contre les navires espagnols alors que la guerre n’est pas déclarée. Elizabeth – Première du nom – se sert des corsaires pour pratiquer une sorte de guerre froide. La flotte est bloquée, un meurtre a été commis. S.J. Parris dresse un portrait du corsaire, de ses origines et de ses relations avec la Cour. « Trahison » pourrait ici s’écrire au pluriel tant les hérétiques se succèdent autour d’un Évangile non reconnu par le Vatican, celui de Judas l’Iscariote. Des remises en cause multiple qui marque ce 16e siècle, siècle de basculement. Une série qui à la fois permet de réviser son histoire et de lire un « Thriller ».
Nicolas Béniès.
« Et ils oublieront », Elsa Marpeau, Série noire/Gallimard ; « Ground zéro », Jean-Paul Chaumeil, Rouergue Noir ; « Trahison », S.J. Parris, traduit par Hélène Prouteau, 10/18.

Polar, un premier roman

La Nouvelle-Orléans après Katrina.

Joy Castro Après le délugeLe titre de ce premier roman d’une prof de littérature anglaise à l’Université du Nebraska, « Après le déluge » ne laisse planer aucun doute sur le lieu de l’intrigue, « Crescent City », la cité du Croissant, la Nouvelle-Orléans quasi détruite par l’ouragan Katrina.
Autre indice, pour en rester à la couverture. Le nom de famille de l’auteure, Castro, ! Un nom célèbre sur la petite île de Cuba qui fait, en ce moment, l’actualité. Il n’est donc pas étonnant que son héroïne, Nola Cespedes, ait une mère qui vient de l’île interdite – elle l’est toujours aux touristes étasuniens malgré les déclarations d’Obama – qui parle espagnol plus que l’anglais et va à la messe tous les dimanches.
Joy Castro est visiblement tombée amoureuse de cette Ville, de son port, de ses rues, de ses bars, de ses musiques. Comme toute amoureuse, elle est intarissable. Elle la raconte en long, en large et en travers – au sens propre -, tellement qu’elle donne l’impression, parfois, d’écrire un guide touristique type le « routard », y compris les anecdotes, les légendes, les différentes hypothèses concernant les proverbes, les noms de place, de rues, sans oublier les romans… Elle ignore superbement le jazz, les musiciens et les musiciennes. Dommage. Certains critiques ont pourtant fait, à tord, de « Big Easy » – un autre de se surnoms et le titre d’un film bizarre bien dans l’esprit de la Cité – l’unique berceau du jazz. Continuer la lecture

Quand les cultures se heurtent

Rencontres étranges, polar, vaudou et… Miami.

Nick Stone tient à la fois de son père, historien, et de sa mère, descendante d’une des plus anciennes familles d’Haïti. Dans ce mouvement d’appropriation de traditions pour les rendre vivantes, pour les faire siennes, Miami, la ville de Floride, tient un rôle central. Ville de corruption, de réfugiés cubains et haïtiens, à quelques 150 kilomètres de Cuba, est un centre du trafic de drogues. Le dollar corrompt tout et absolument. Une ville qui se trouve aussi dans « Ils vivent la nuit » de Dennis Lehane. Continuer la lecture