Le coin du polar

La Chine, l’amour et le polar

Peter May vient de Glascow et vit aujourd’hui dans le Lot. A la fin du siècle dernier, il s’était lancé dans une « série chinoise » mettant en scène un couple étrange aux yeux de leurs deux communautés, Margareth Campbell, américaine, médecin légiste et Li Yan, commissaire de police à Pékin. Tout les sépare saut l’amour et les enquêtes policières. Peter May a réussi à unir l’information sur la société chinoise, les préjugés des deux côtés et le roman policier. Une grande réussite que ces 6 enquêtes Peter May La série chinoise 1menées conjointement, mêlant astucieusement vie privée et enquêtes. Les éditions du Rouergue ont décidé de les rééditer en deux Peter May la série chinoise 2forts volumes. C’est un plaisir de les retrouver plongés chacun leur tour dans l’univers de l’autre. Pour appréhender les enfermements dus au rejet de l’Autre simplement parce qu’il est Autre. Peter May participe à une lutte intransigeante contre tous les rejets sans fondements. L’ironie en plus et le rire, le propre de l’être humain, pour dialectiquement réunir les négations. La fin n’est pas réjouissante mais juste. A lire de toute urgence. Lire la suite

Le coin du polar pour septembre 2014

Vivre dans une île.

Peter May est un auteur aux intérêts multiples. La Chine dans laquelle il nous a entraînés avec un couple, elle médecin légiste et anglo-saxonne, lui inspecteur de la police chinoise, est marquée par la corruption et les désastres sanitaires et écologiques. Le crime est un des moyens pour arriver à des fins politiques ou pour cacher les scandales sociaux. La plupart des scandales qui ont secoué la Chine de ces dernières années – le lait contaminé, la pollution et tout le reste – y ont trouvé leur place. Dans le même mouvement, ce couple mixte lui a permis d’ironiser sur les rejets des deux communautés de l’une et de l’autre. Une ironie teintée d’amertume sur les exclusions, les racismes, les clichés sur lesquelles vivent les populations. Un appel à la fraternité.
Depuis quelques temps – il a dépassé la soixantaine -, il est revenu à ses origines, les îles de la Grande-Bretagne, les racines écossaises. La « Trilogie de Lewis » (Rouergue Noir) nous avait ramené dans ces contrées dures à l’humanité pour revivre le calvaire des enfants orphelins confiés à des institutions religieuses et placés dans des familles dites d’accueil dans lesquelles ils faisaient office de quasi-esclaves. Cendrillon en guenilles sans la fée qui sauve. Un hommage poignant. Ces scandales du passé sont conjugués au présent. Ils secouent périodiquement la Grande-Bretagne et l’Irlande. La mise à jour de ces pratiques vise en même temps les catholiques et les protestants. Égalité dans l’horreur.
11Dans « L’île du serment », la saga des îles se poursuit. Pour qui a vécu quelques temps dans cet environnement, sait que cet enfermement ne permet pas une ouverture au monde. Les petits problèmes du quotidien prennent une dimension disproportionnée.
« Entry Island » devrait se trouver à l’extrême est du Canada, dans l’archipel de La Madeleine. Il ne s’y produit jamais rien. Surtout pas de meurtre. Jusqu’au jour où James Cowell, un riche industriel spécialisé dans les homards, est poignardé. Sa femme, Kirsty, avec qui il ne vivait plus, est soupçonnée. Elle fait la coupable idéal. Trop dirait un enquêteur méfiant comme l’est Sime – pour Simon – McKenzie, d’origine écossaise.
Lorsqu’il voit Kirsty pour la première fois, il a l’impression de la connaître. Occasion pour l’auteur de nous faire revivre les famines, « la crise dite de la pomme de terre » au 19e siècle, qui ont touché l’Écossé – comme l’Irlande – et l’exode nécessaire qui s’en est ensuivi. La domination des grands propriétaires terriens rachetant les terres, les privatisant, a conduit à la mort des paysans endettés qui voulaient, malgré tout, continuer à vivre sur leurs terres. La construction des grandes unités agricoles pour rentabiliser leur capital était à ce prix. Un prix fort payé par l’Écosse.
Un aller retour dans le temps, dans l’espace via les souvenirs d’une grand-mère lisant des carnets d’un arrière-arrière grand-père pour maintenir les liens de la mémoire, de la parole donnée et de l’amour, un amour au-delà des classes sociales. Lecture des carnets et tableaux de ce McKenzie permettront de comprendre les fils invisibles qui relient l’enquêteur et la coupable présumée.
Sur fond d’une histoire, une histoire de famille, d’héritage venant de la nuit des temps, qui ne peut exister que dans les îles rêvées par Peter May.
Malgré quelques grosses ficelles, le plaisir est au rendez-vous. Plaisir de l’écriture, plaisir de découvrir ces histoires enfouies dans les commémorations officielles, plaisir de partager l’aventure amoureuse qui, au-delà des siècles, peut unir deux individus. Le serment donné, même 150 ans après, doit être tenu. Il y va de notre avenir.
Nicolas Béniès.
« L’île du serment », Peter May traduit par Jean-René Dastugue, Rouergue Noir. Parution le 3 septembre.