Memphis Slim

Du blues qui tâche.

Memphis Slim ? Le nom de ce bluesman sonne tellement parisien que tout-e amateur-e de piano, de blues, de boogie woogie français semble tout connaître et avoir tout entendu de ses enregistrements et performances. Le concert proposé dans la collection « Live in Paris » vient apporter un démenti et propose une nouvelle pierre – presque une pierre participant de la fondation du mythe Memphis Slim – à la connaissance du périple du chanteur/pianiste. Continuer la lecture

Jazz. Quand un lion rencontre un tigre…

Willie Smith et Jo Jones, un duo pour définir le jazz.

Deux sessions – remastérisées et complétées par des inédits – sont l’objet de ce coffret de deux CD pour une rencontre entre deux mémorialistes du jazz et de Harlem. Le pianiste Willie « The Lion » Smith et le batteur, grand-père de la batterie, Jo – pour Jonathan – Jones. Le premier a marqué de son sceau Harlem et le piano « stride » des années 1920-30, le second a participé au « son » spécifique de l’orchestre de Count Basie via la structuration de la section rythmique marquant les 4 temps à égalité. La naissance d’une nouvelle dimension du swing.
« The Lion », le surnom de Willie Smith, proviendrait de sa participation à la Première Guerre Mondiale, résultat de sa bravoure au front. C’est une possibilité. La troupe d’Africains-Américains conduite par le lieutenant James Europe a été plusieurs fois citée et décorée par le haut commandement français sans être jamais reconnue par les Américains. « Tiger », le surnom de Jo Jones, provient de son premier métier « tap dancer », « sandman », danseur de claquettes lorsqu’il avait l’âge d’aller à l’école.
Les deux larrons se retrouvent d’abord le 16 février 1972 pour évoquer les thèmes qui ont frappé leur histoire personnelle. Aucune nostalgie de leur part, aucun « c’était mieux avant » plutôt une conjugaison au présent de leur art, de leur talent, de leur génie. Continuer la lecture

Que représente Macron ?

Quel avenir pour la démocratie ?

Plusieurs livres récents posent la question de la contestation de plus en plus visible de la démocratie, vue comme un système d’expression des intérêts du plus grand nombre reposant sur « la promesse d’égalité », pour citer Julia Cagé. La montée des extrêmes droites est un signal qu’il faut prendre au sérieux comme révélateur de la crise politique profonde qui agite nos sociétés.

Dix ans après la faillite de Lehman Brothers, les politiques d’inspiration libérale enregistrent un échec total. La crise financière est, de nouveau, à nos portes sans susciter ni interrogations ni réactions. Les politiques dites néo-libérales se poursuivent pourtant comme un effet d’inertie qui empêche des politiques nouvelles, hétérodoxes, de faire leurs preuves pour aborder les rives d’un autre monde. La société semble bloquée et prête imploser. L’espoir de changement a déserté sous le coup de butoir de l’acceptation par la gauche sociale-démocrate du néo libéralisme. Les éclatements politiques suscitent des interrogations « Une autre voie est possible », titre du livre cosigné par Eric Heyer, Pascal Lokiec et Dominique Méda (Flammarion)
Le constat est partagé et sert de point de départ à Laurent Mauduit – « La Caste, enquête sur cette haute fonction publique qui a pris le pouvoir » – et à Julia Cagé –« Le prix de la démocratie ». Le premier cible la formation d’une caste un groupe social détaché de la classe sociale des capitalistes et qui défend d’abord ses propres intérêts. Les années 1980, marquées par la victoire du libéralisme allié à la première grande défaite du mouvement ouvrier, celui des mineurs britanniques, permettra, en France, des coups d’État successifs de la haute fonction publique à la fois sur le CAC 40 et sur l’État via les privatisations. Mauduit démontre que le sens de l’intérêt privé a pris le pas sur celui de l’intérêt commun : les dirigeants du CAC 40 sont les hauts fonctionnaires chargés des privatisations qui n’ont de cesse de renforcer leurs privilèges. Une partie de l’explication des politiques menées en faveur des plus riches se trouve dans la « privatisation » de l’appareil d’État. Ces « coups d’Etat » sont permis par les institutions de la Ve République. L’auteur rappelle avec délectation l’analyse de François Mitterrand, en 1958, dans son essai « Le coup d’Etat permanent ». Macron, dans cette perspective, serait le dernier avatar de cette prise du pouvoir. Un représentant de la caste, Président de la République, est le dernier étage de cette construction.
Julia Cagé centre plutôt sa description sur les formes du financement de la démocratie. Elle insiste sur le poids, énorme, des financements privés renforçant la domination des intérêts des plus riches sur la vie publique en même temps que se définit une sélection des élites, des gouvernants. Pour sa démonstration, elle s’appuie sur des comparaisons internationales permettant de situer le système français. Le chapitre sur « le prix d’un vote » fera réfléchir sur la perversion de la privatisation. Elle en conclut qu’il faut renouer avec les principes de la démocratie en proposant d’abord un financement public des campagnes électorales pour permettre la diversité de la représentation nationale. Sa deuxième proposition, une « Assemblée mixte sociale et politique », repose sur le constat de la faiblesse des organisations syndicales et des corps intermédiaires pour, là encore, permettre la représentation de l’ensemble des citoyen-ne-s.
Ces deux essais, écrits un peu rapidement, alimentent un débat fondamental – même si grille de lecture et propositions sont à discuter – sur la nécessité de rompre avec les institutions de la Ve République pour promouvoir la défense des intérêts collectifs, du plus grand nombre, en rompant avec le libéralisme incapable de résoudre les crises. Incapacité visible qui renforce le risque du fascisme comme solution autoritaire, répressive pour « sauver le capitalisme », système de plus en plus remis en cause, aux Etats-Unis en particulier.
Nicolas Béniès.
Livres sous revue : « La caste », Laurent Mauduit, La Découverte ; « Le prix de la démocratie », Julia Cagé, Fayard

Chic, c’est la rentrée ! (1)

La rentrée littéraire, comme à l’habitude, se remplit de romans , d’essais, de BD et de polars pourtant, paraît-il, un peu moins nombreux que l’an dernier. Plus de 530 romans tout de même. Et on dit le livre en recul… Contrairement aux prophètes, qui ne savent prévoir que le passé disait Elias Canetti, le papier tient encore le haut du pavé.
Personne ne peut être exhaustif. Les critères de choix ne sont pas toujours évidents. Il faudrait tout lire… Comme ce n’est humainement pas possible, nous nous contenterons d’un roman, d’une BD et d’un polar. Continuer la lecture

Chic, c’est la rentrée. (2)

Comme chaque année, et malgré tous les prophètes – qui ne savent prévoir que le passé disait Canetti – de la fin du papier, les sorties sont au-delà des forces d’un être humain raisonnable. Pour choisir, il faudrait lire toute la production, soit plus de 500 romans sans compter les essais et autres récits… Moins de publications, pourtant, que l’an dernier suivant les comptables. Les présentations ci-après n’ont pas d’autre but que faire la preuve de la diversité des imaginations. Continuer la lecture

Le jazz en cette rentrée

Un festival : la Nièvre en liesse.
L’automne est aussi une des saisons des festivals de jazz. Ainsi en va-t-il de « D’Jazz Nevers », pour sa 32e édition. Une semaine affûtée, du 10 au 17 novembre, avec un démarrage journalier à 12h15 pour se terminer au petit matin. Parmi les invités, James Carter, Edouard Ferlet, François Corneloup, Claude Tchamitchian pour un hommage à Jean-François Jenny-Clark… Théâtre, conférences, expos pour montrer un travail culturel qui a lieu toute l’année et pas seulement à Nevers.
Rens. 03 86 57 00 ; www.jazznevers.com

Un livre : le jazz en mots.
Evan Parker, saxophoniste ténor et soprano tenant de l’improvisation libre raconte son parcours – de Paul Desmond à John Stevens en passant par John Coltrane – dans « De Motu ». Le parcours de sa génération. Ce petit livre (54 pages) en deux parties, française/anglaise, est aussi un essai sur la liberté musicale. Que signifie « improviser librement » ? Quel est le processus, le mouvement derrière le terme « Improvising » ? Des interrogations-clés qui concernent toutes les disciplines artistiques. Stimulant.
« De Motu », Evan Parker traduit par Guillaume Tarche, Lenka Lente éditions.

Un CD : Une voie d’avenir
Robin Fincker, saxophone ténor et clarinette, s’est allié avec Julien Touery, pianiste pour former un quartet en compagnie de Maxime Delporte, contrebassiste et Fabien Duscombs à la batterie, « Farm Job » qui est aussi le titre de cet album, avec comme sous titre pour approfondir le mystère, « hokkaïdo rush ». Hokkaïdo étant la seconde île la plus importante du Japon. Pour dire le mélange entre un passé laissé de côté, celui du quartet de Keith Jarrett du milieu des années 1970, le Japon et les musiques du présent. Au total, une musique qu’il faut entendre.
N.B.
« Farm Job, hokkaïdo rush », Petit Label, www.petitlabel.com

Musique des îles
Les îles du Sud, de la Réunion à la Crête en passant par la Sicile, Cuba et la Corse sans oublier les drames de Haïti, possèdent des cultures propres, des musiques spécifiques, originales trop souvent ignorées. Des trésors cachés qu’il faut aller découvrir. C’est la proposition de cette année du Festival Villes des Musiques du Monde. L’île aux enfants réunira 400 écoliers-chanteurs de la Cité des Marmots et le prix des « Musiques d’Ici » sera décerné pour la deuxième fois. Un programme en plein dans l’actualité, celle des migrations en particulier. Pour dire qu’elles sont une chance, celle de rencontrer d’autres cultures, celle aussi d’une fête retrouvée. Et de la danse…
N.B.
Du 12 octobre au 11 novembre, rens. 01 48 36 34 02, www.villesdesmusiquesdumonde.com

A une femme libre : la baronne Nica de Koenigswarter

Pour le jazz

Le jazz a son aristocratie construite sur le sol mouvant des reconnaissances collectives. Un Comte (Basie), un Duc (Ellington), une Impératrice (Bessie Smith), une Reine (Dinah Washington), un Président (Lester Young), une Lady (Billie Holiday et même un génie tutélaire, Louis Armstrong pour former une sorte de firmament étoilé, une succession de constellations, une tempête de sang bleu. Mais pas de Baronne – même s’il y a un Baron autoproclamé, Charles Mingus – du jazz. Non, la Baronne est une vraie, du monde « réel », loin des légendes apparemment, venue d’Europe, née Rothschild qui plus est, devenue par le mariage avec un Jules – c’est son prénom – de Koenigswarter. Rien ne la prédestinait à rencontrer sauf le jazz, sauf son amour de l’aventure, de la liberté et la lutte contre l’antisémitisme et le racisme.
Pour le monde du jazz, elle sera Nica ou Pannonica et pour l’éternité. Un film de Charlotte Zwerin, « Straight No Chaser », permettait de la voir aux côtés de Thelonious Monk. Sa petite fille, Nadine, avait contribué à la sortie d’un recueil étrange, « Les trois vœux des musiciens de jazz » (Buchet-Chastel) composé de photographies prises au Polaroid par Nica, assorties d’interviews de musiciens, les fameux trois vœux, qui permettaient d’éclairer des personnalités et de découvrir des musiciens oubliés. Continuer la lecture

UNE VIE DANS LE SIÈCLE. Compléments au « souffle de la révolte »

Pionnière de la littérature féministe, noire-américaine.

Le nom de Zora Neale Hurston ne dit sans doute rien au lecteur. Pourtant, Toni Morrison fait clairement référence à son autobiographie, Des pas dans la poussière, dans son dernier roman, Paradis,1 qui se déroule dans une petite bourgade du Sud des Etats-Unis gérée et habitée par des Africains-Américains ressemblant à celle où est née Zora. Alice Walker, l’auteure de La Couleur Pourpre, a fait placer une pierre tombale à l’endroit approximatif où elle repose.2 Toutes les romancières américaines paient leur dette à cette pionnière qui a payé le prix élevé de cette liberté, de cette volonté de construire sa propre vie, son œuvre.
Sa vie fut un combat pour se faire reconnaître comme auteure à part entière, comme anthropologue, pour vivre de sa plume. Ce qu’elle n’a pas réussi à faire. Elle mourra pauvre en 1960. Elle jouera un rôle de premier plan dans le mouvement des années 20 qui se construit autour de la «négritude », mouvement dont se réclamera Senghor, affirmation de la culture spécifique des Africains-Américains, partant de Harlem. A cette époque le ghetto brille des mille feux du jazz, de la photographie – Van Vechten en sera un des animateurs -, de la danse, de la littérature, avec Langston Hughes comme animateur principal. C’est LE lieu à la mode. Elle refusera, avec quelques raisons ce concept de négritude, pour faire pénétrer dans la littérature ce langage particulier, cette langue qu’est «l’Anglais noir » comme le «double-entendre » – comme disent les Américains – propre aux opprimés voulant communiquer devant le maître blanc. Zora l’utilise dans cette autobiographie publiée en 1942 alors qu’elle se dispute et avec ses mécènes et avec ses éditeurs. Être une femme dans ce monde d’hommes, y compris dans la communauté africaine-américaine, est une gageure qu’elle relève.
Au-delà de cette vie qui se reflète dans son écriture, c’est une véritable écrivain. Avec un style qui lui appartient, avec cette manière, héritée du blues, douce-amère de parler de soi, d’inverser les situations en pratiquant un humour et une ironie permettant à la fois de faire sourire et de faire réfléchir. Rien ici ne ressort d’une véritable autobiographie, et tout est autobiographique.
Il est temps sans doute de découvrir Zora Neale Hurston et ce faisant de faire un saut dans l’inconnu dans une culture spécifique née de la déportation des Africains sur cette terre américaine. Pour appréhender plus facilement ce continent, le livre de Robert Springer, bien que d’un style par trop universitaire, Les fonctions sociales du blues,3 sera un guide bienvenu.
NICOLAS BENIES.
DES PAS DANS LA POUSSIÈRE, de Zora Neale Hurston, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Françoise Brodsky, Éditions de l’Aube, La Tour d’Aigues (84), 1999, 320 pages,