Le jazz sans frontière
Le jazz de l’après Seconde Guerre mondiale s’est façonné aussi à Paris. La fin de l’Occupation a suscité le besoin d’oublier, nécessaire pour aller de l’avant. Les jeunes ne voulaient rien à voir avec la génération d’avant tenue pour responsable. Le be-bop – une révolution dans le jazz initiée par Charlie Parker et codifiée par « Dizzy » Gillespie – débarque à Paris en 1946 via les enregistrements que Charles Delaunay, directeur de la revue Jazz Hot, s’était procurés aux États-Unis, à New York. Le local de la revue, rue Chaptal, réunissait tous les jeunes musiciens avides d’intégrer ce nouveau langage.
La guerre avait très vite coupé les relations des deux côtés de l’Atlantique. Particulièrement les chefs d’œuvre de Lester Young étaient restés inconnus. Lester, appelé « Pres » – pour Président – allait influencer, en même temps que Parker toute une pléiade de musiciens cherchant à éviter de copier Bird, Charlie Parker. Le premier d’entre eux sera Miles Davis créant en 1949 un nonet qui, plus tard, passera pour « The Birth of the cool », la naissance du cool, comme le titrait un album Capitol de 1952. Des jeunes musiciens américains exilés volontaires sur la Côte Ouest – d’où leur appellation de « West Coast », terme indéfinissable – creuseront leur originalité en s’appropriant la sonorité lestérienne et l’univers du président – le surnom de Lester Young.
Paris allait pouvoir découvrir Lester Young par l’intermédiaire d’un guitariste venu des États-Unis, Jimmy Gourley. Il rencontrera Henri Renaud pour jeter les bases d’un jazz spécifique qui leur permettra d’exprimer leur personnalité. La mention « cool » leur sera imposée, suscitant leur grande colère. Martial Solal, en guise de protestation ironique, composera « Riddicool ».
Jimmy Gourley joue ce rôle de passeur, lui qui a été profondément influencé par Charlie Christian, le premier grand guitariste électrique, et pas vraiment par Django Reinhardt, ainsi que par Lester Young et Bird bien sûr.
Il fallait donc raconter sa vie pour rendre compte de sa place. Rolande Hugard-Gourley, la dernière compagne du guitariste, a voulu lui rendre un hommage, sans lui dresser une stèle dont il n’a pas besoin. Une biographie de musicien n’est pas chose aisée. Il est facile de succomber à l’énumération des tournées, des enregistrements. L’auteure arrive à tourner cette difficulté sans totalement l’éviter en parlant des relations de Jimmy avec son fils, « Sean » – ils ont enregistré ensemble –, et de la correspondance avec Lou Levy qui conte les États-Unis vus de la fenêtre de son piano.
Passe dans ces pages, en suivant Jimmy, tout le jazz d’après guerre. Les difficultés de trouver un emploi, le recul du jazz, la fermeture des clubs à New York comme à Paris, les sollicitations auprès des organisateurs de festival et, last but non least, l’absence de reconnaissance de son talent, de cette manière de jouer clair sans fioritures, qui met son âme à nu en faisant disparaître comme par enchantement, tout le travail, pour arriver à faire apparaître comme évidents des accords qui ne le sont pas.
Jimmy Gourley, un américain à Paris – petit clin d’œil à la comédie musicale de Georges Gershwin – raconte l’aventure d’un musicien dans un environnement qui se transforme, en même temps que des pages de notre histoire culturelle qu’il ne faut pas oublier. La mémoire est nécessaire, c’est la base de toute création. Pour toutes ces raisons ce livre est essentiel.
Nicolas Béniès
Jimmy Gourley, un Américain à Paris, Rolande Hugard-Gourley, Frémeaux et associés, Paris, 2025, 235 pages