PAN ! tout le monde au château… de Caen

Que vivent les tambours

Fini « La fermeture éclair », un lieu où le vent s’imposait comme le froid ou le chaud suivant les saisons, mais un lieu fumant, amical et ouvert sur toutes les cultures. Une sorte de loft à l’américaine. Un endroit fait pour le jazz qui s’y sentait à son aise et prenait ses aises. Fin de l’histoire.
Le collectif PAN ! en fut réduit à trouver un autre terrain de jeu.
Désormais, il faut migrer. C’est un peu la mode si l’on en croit les déclarations récentes de notre Président de la République qui rejoint la voix des extrême droite pour présenter les migrants comme les boucs émissaires faciles des difficultés présentes pour éviter d’analyser les crises en cours, évitant de trouver des solutions qui remettraient en cause les dogmes du néolibéralisme. Le jazz s’est toujours conjugué à la diversité, à l’ouverture vers les autres cultures. C’est le secret de sa jeunesse.

Migrer où ? Pour quels paysages ? Vers quelles contrées ? Vers quelles tentes ? Que Nenni, comme dirait l’amateur de termes du Moyen-Âge tombé depuis en désuétude. Un lieu prestigieux, un peu historique, un peu musées – ils sont deux dans l’histoire, Le Musée des Beaux-Arts et le Musée de Normandie -, un peu officiel : le château de Caen. Pour une fois que des migrants trouvent un hébergement haut de gamme !

Pour secouer toute la poussière accumulée, redonner des couleurs il fallait faire exploser toutes les habitudes, toutes les routines. Rien de mieux pour ce faire que les tambours, percussions et batterie qui seront les moteurs de cette édition qui se déroulera du 11 au 13 octobre. Continuer la lecture

Université populaire jazz

Bonjour,

Comme promis à la fin de l’an dernier, pour cette année scolaire, je vous donne des nouvelles. Et une bonne : l’UP de Caen rouvre ses portes. la séance inaugurale aura lieu à l’amphithéâtre du Musée des Beaux-Arts le 10 octobre à 18 heures. Vous êtes évidemment conviés. Il faut montrer aux institutions que l’UP est encore capable, malgré une nouvelle structuration – le départ de Michel -, d’accueillir un public nombreux à la recherche d’analyses pour appréhender un monde de plus en plus bizarre et dangereux.

Le jazz aura lieu au Café Mancel comme d’habitude, le mercredi, à un horaire inchangé 18h – 19h30. Nous poursuivrons, cette année sur la lacée de l’an dernier. Nous resterons à New York et d’abord en compagnie de Blue Note pour dessiner le rôle qu’à joué ce label dans la mythologie de la Ville. Quelques autres labels indépendants suivront, notamment Atlantic pour finir sur les sons de la Ville : Duke Ellington, Thelonious Monk bien sur mais aussi Jackie McLean et quelques autres. Un programme pas très détaillé mais qui indique les grands stations de cette année.

Premier cours le 6 novembre.

A vous revoir ou voir.

Nicolas.

Polar, l’Est raconte…

A l’Est que du nouveau.

Du côté de Varsoviee
Zygmun Miloszewski est salué, à juste raison à la lecture de « Te souviendras-tu de demain ? », comme un romancier qui compte. Il met en scène un couple de vieux amants mariés, Ludwik et Grazyna, vivant de nos jours à Varsovie. Par un mirage miraculeux, ils se trouvent reportés dans le temps, dans un Varsovie de 1963 sans rien perdre de leur mémoire de femme et d’homme de 80 ans. Le décalage est grand. Leurs souvenirs du temps de leur jeunesse ne leur servent pas totalement. La Pologne, Varsovie n’est pas tout à fait la même. Le pouvoir n’appartient pas au Parti Communiste qui se trouve dans l’opposition et offre, du coup, une alternative au pouvoir en place lié à la France. Les deux amants se perdront-ils totalement ? Rien n’est sur, l’incertitude reste le lot de tous les personnages qui tentent de surnager dans un univers décalé. L’uchronie, procédé à la mode – avec des « si », ce serait une autre Histoire – permet à l’auteur de dresser un portrait actuel de cet ville étrange qu’est Varsovie.
Une fois ouvert, l’intrigue colle au cerveau et le livre ne se referme qu’à la dernière ligne qui laisse encore l’esprit vagabonder pour essayer de saisir les données nécessaires à une explication rationnelle. Un travail obligé. Plongée dans Varsovie revue et corrigée est une expérience qui ne vous laissera pas tranquille. A lire de toute urgence.
N.B.
« Te souviendras-tu de demain ? », Zygmun Miloszewski, traduit par Kamil Barbarski, Fleuve éditions.

Et de celui de la Slovaquie.
Dans ce relatif jeune pays, issu de l’éclatement de la Tchécoslovaquie, le roman noir n’avait , paraît-il, pas de représentant, pas d’auteur. Arpad Soltesz, journaliste de son état, vient combler ce vide. Et de magistrale façon. « Il était une fois dans l’Est » est une saga complexe dont le centre est constitué par les agissements de la police secrète nommée « SIS ». Le révélateur de l’enchevêtrement des corruptions est, forcément, un journaliste qui mène l’enquête avec le concours de policiers qui se veulent intègres. Le point de départ, un enlèvement et un viol d’une adolescente qui trouve les ressorts nécessaires pour s’échapper. S’ensuit un, imbroglio de pressions, de détournements, d’accusations, d’arrestations, de juges truands, d’avocat véreux pour dessiner une fin de 20e siècle plus grise que noire et ouvrir la porte à un 21e siècle qui ne vaut guère mieux.
Soltesz, avec humour et un peu de distance, refuse la coupure des bons et des méchants. Les personnages apparaissent dans leurs contradictions, dans leurs rôles divers mariant le crime et la philanthropie. Il donne une image « grise » de la Slovaquie faite de trafics d’hommes et de femmes pour truander l’Union Européenne et ses subventions, via la communauté Tsigane, sans se préoccuper du sort des individus. Et si la police secrète était la seule à avoir le souci de l’ordre public, une morale même sans contrôle démocratique ? Question redoudable s’il en fut.
Souvent un peu lourd, indigeste dans la volonté de tout décrire, le roman se dévore pourtant tout en interrogeant sur le monde tel qu’il ne va pas.
La Slovaquie s’inscrit désormais comme un des pays importants du roman noir.
Nicolas Béniès
« Il était une fois dans l’Est », Arpad Soltesz, traduit par Barbora Faure, Agullo éditions.

Le coin du polar de l’été

Entre la fin et le début. Histoires noires de notre temps.

Portrait d’une Amérique profonde.
William Gray (1941-2012) est considéré, aux Etats-Unis comme le maître du « Southern Gothic », un genre qui mélange allègrement le noir avec des ingrédients tenant du grotesque ou du surréel venant en droite ligne de Faulkner et de ses personnages maléfiques dessinés par ce Sud des Etats-Unis toujours marqué par la guerre de Sécession. « Stoneburner » se partage en deux parties. « Thibodeaux », le nom de l’ami de Stoneburner, détective privé pour respecter les codes du roman noir, vit une drôle d’aventure, une sorte de rêve éveillé qui tourne au cauchemar et semble échapper à toute rationalité. La deuxième partie, « Stoneburner », vient apporter une apparence de raisons à une épopée maudite. En arrière-fond le traumatisme de la guerre du Vietnam qui avait réuni les deux amis.
Entrée dans le monde bizarre de William Gray pour approcher les codes de ce « South Side » comme on dit là-bas.
Nicolas Béniès
« Stoneburner », William Gray, traduit par Jean-Paul Gratias, Gallimard/Noir.

Histoire cachée du Havre.
Philippe Huet longtemps rédacteur en chef adjoint de Paris Normandie a voulu, dans « Une année de cendres », raconter l’histoire de deux truands qui ont tenu Le Havre de la fin de la seconde guerre mondiale à 1976. 30 ans de règne ! Qui s’achève dans le sang et les trahisons. Pour survivre, il faut continuer à avoir des projets de développement, quel que soit son âge. Dans le gangstérisme comme dans le business il faut savoir grandir sinon c’est la mort. Le capitalisme fait subir les mêmes lois à tous les protagonistes dont le but avoué est le profit. Drôle de morale pour une histoire étrange qui voit tous les personnages s’agiter en vain sous le regard d’un journaliste témoin de son temps.
Le Havre comme on le voit rarement.
N.B.
« Une année de cendres », Philippe Huet, Rivages/Noir.

Une saga argentine, tango et milonga.
Raoul Argemi, aujourd’hui journaliste, romancier et homme de théâtre, fut, en 1975, un des acteurs de la lutte armée contre la dictature. Cette expérience sert de toile de fond à ce roman, « A tombeau ouvert ». Il raconte 40 ans d’errance, de luttes, de reniements, d’amour fou entre Buenos Aires et Barcelone. Les changements d’identité pour se faire accepter et, finalement, le retour en Argentine pour retrouver ses « complices » et partager un trésor de guerre.
La mélancolie nappe les pages de cette histoire dans l’Histoire. Tout un pan de ces combats pour la démocratie et la révolution a été trop souvent oublié. Il faut prendre ce livre comme un torrent de mémoires, de souvenirs, comme une piqûre d’un 20e siècle qui a trop tendance à disparaître.
Un roman vrai.
N.B.
« A tombeau ouvert », Raul Argemi, traduit par Alexandra Carrasco, Rivages/Noir

Rendez-vous à Crest

Bonjour,

Comme tous les ans depuis trop d’années, je donne une série de conférences sur le jazz à la Médiathèque de Crest (dans la Drome) dans le cadre du festival de jazz « Crest Jazz Vocal ».
Cette année, le thème sera la « West Coast ». La côte Ouest, pour le jazz, a été longtemps l’oubliée des histoires du jazz. Et pour cause : les traces enregistrées sont rares faute de studios d’enregistrement. Il reste les enregistrements du pianiste/chef d’orchestre/arrangeur Sonny Clay, des enregistrements de « Kid » Ory de 1922 réalisés dans la boutique de disques sur Central Avenue, l’avenue des clubs de jazz et du ghetto noir de Watts.
La grande aventure de la côte ouest commence après la seconde guerre mondiale. La population des deux villes clés augmente pendant la guerre notamment les travailleurs noirs de l’industrie d’armement. Los Angeles – L.A. – et San Francisco – Frisco – deviennent des villes de culture par l’intermédiaire de la « Beat Generation ». Le be-bop y prend toute la place et la venue de Charlie Parker sera un événement, dans le club tenu par Billy Berg qui porte son nom.
Les deux influences majeures seront Bird et Lester Young. Pour s’en rendre compte il suffit d’écouter Dexter Gordon, Wardell Gray et Teddy Edwards, trois saxophonistes ténors qui émergent dans cet après seconde guerre mondiale. La scène de Central Avenue est parsemée de clubs de jazz.
La west coast se dessine en noir. Il faut ajouter Art Pepper qui jamme aussi sur Central Avenue.

Mais la West Coast – utilisons des majuscules – c’est aussi autre chose. Une classification utilisée dans les histoires du jazz et pas la critique de jazz pour qualifier un jazz « Blanc », complexe, « cool » – le terme sera aussi utilisé – opposé à celui de la côte est – East Coast -, plus dur, plus vrai, plus « noir ».
Paradoxalement, tous les musicien-ne-s classé-e-s dans la West Coast sont né sur la côte est comme, un des grands batteurs, Shelly Manne. Ses « hommes » – le groupe s’appelle « Shelly Manne and his Men » – et il en plaisantera souvent en présentant ses musiciens sont, pour la plupart, nés à New York, Brooklyn, comme Al Cohn ou « Zoot » Sims. Pour dire que la géographie est loin de cette classification.
Pour la semaine qui vient, nous essayerons de balayer ces deux acceptions et pour mettre en lumière les préjugés qui accompagnaient la critique de jazz française en particulier.
A vous voir,
Nicolas Béniès

Compléments au « souffle de la révolte », Bibliographie générale

Bonjour,

La bibliographie proposée dans les compléments qui aurait dû figurer dans le livre (que l’on trouve sur ce site) n’est, évidemment, pas complète. Il y manque les ouvrages qui traitent soit de la première guerre mondiale soit des aspects de la vie en dehors de la musique.

Bruno Cabanes, dans « Août 14, la France entre en guerre » (Gallimard, Paris, 2014),décrit à la fois le ressenti des appelés sur le front après l’ordre de mobilisation générale et les tractations entre gouvernements allemands et français juste avant la déclaration de guerre. D’après lui, il semblerait que le gouvernement français n’était pas vraiment préparé à l’entrée, en guerre aussi rapide.
Les contemporains ont encore dans la tête la guerre précédente et dans le nez les senteurs de la caserne de la guerre de 1870 et ses souvenirs malgré le changement de génération. Les jeunes gens ne savent pas que la guerre a changé de niveau, qu’il s’agit d’une guerre mondiale, de partage du monde. Ils ne savent pas encore qu’ils pataugeront dans la gadoue des tranchées, la saleté, la vermine et qu’ils subiront les effets meurtriers de chefs souvent incompétents dont les enseignements datent de la guerre de 1870.

Antoine Compagnon a choisi un autre angle de prise de vue, les écrivains. « La Grande Guerre des écrivains, d’Apollinaire à Zweig » (Folio Classique, Paris, 2014) est un recueil de textes qu’il a choisis, avec la collaboration de Yuji Murakami, pour cette « descente aux enfers » monstrueuse.
Antoine Compagnon, dans sa préface, donne quelques indications sur le contexte. 1913, une année « magique pour le modernisme international. » En France, Alcools, La Prose du Transsibérien, Le Grand Meaulnes, Du côté de chez Swann pour l’avènement d’Apollinaire, de Blaise Cendrars, de Alain Fournier, de Proust aux côtés de Barrès, Roger Martin du Gard, Péguy… Mort à Venise de Thomas Mann, « Dublinois de James Joyce, l’apogée du futurisme, la création du Sacre du Printemps…
Après 1913, « le rideau tombe » sur le 19e siècle. La guerre ouvre la porte au 20e siècle. Le traumatisme de la guerre ne sera pas oublié, il structurera littérairement cet après guerre qui deviendra entre deux.
Frédéric Louis Sauser, Suisse pourtant, s’engage le 3 août 1914 comme auxiliaire étranger et versé dans la légion étrangère. Il sera naturalisé français en février 1916, démobilisé en août après avoir été amputé du bras droit, ce « bras fantôme » qui le fera souffrir sa vie durant. Son témoignage, « J’ai tué », édité en lettres rouges avec 5 dessins de Fernand Léger, autre combattant rescapé, est paru le 8 novembre 1918. Sauser était devenu Blaise Cendrars pour l’éternité. ce texte a un énorme pouvoir d’évocation à la fois de la féérie de la guerre et de ses monstruosité comme de ces miracles qui sauvent ou tuent au hasard ou des ordres venus d’un État-major bien protégé qui ne veut rien savoir des conditions dans les quels les hommes vivent et meurent.
Beaucoup plus tard, en 1946, Blaise Cendrars, dans « La Main Coupée » racontera la douleur persistante de son bras amputé mêlée aux souvenirs de la guerre. Deux traumatismes qui s’ajoutent.
Bien d’autres témoignages de l’horreur de cette guerre sont aussi à lire.
Pour faire attendre la suite, une reproduction de pochette des enregistrements de Jim Europe :

Nicolas Béniès (à suivre)

Jazz. Petit voyage dans les nouveautés (2)

Échos du passé et d’ailleurs pour une musique d’aujourd’hui.

Beaucoup de nouveautés parues en ce premier semestre 2019. Beaucoup d’entre elles ne sont pas chroniquées. Pour se faire une idée de la production, il faut se reporter aux revues spécialisées, Jazz Mag pour la France. A voir l’ensemble des parutions d’un mois, on en a le tournis. Une sélection donc parmi les sorties dont j’ai eu connaissance. Continuer la lecture

Le coin du polar

Spécial James Lee Burke.

Dave Robicheaux, flic de Louisiane, est le personnage clé de l’œuvre de James Lee Burke, son double plus sans doute que ses autres personnages. Robicheaux c’est la Nouvelle-Orléans, sa corruption, ses ouragans – Katrina a laissé des traces durables – aussi sa musique bien sur, le jazz, le blues particulier de la Ville et sa générosité dans la violence et la sauvagerie. Burke a construit un personnage représentatif de la Ville, Clete Purcell. Trop pur, trop violent, alcoolique, remplit du sentiment naïf, évident de la fraternité. Un personnage entier qui ne fait la part de rien, loin de tout compromis. On aimerait le rencontrer. Il est possible de réaliser ce rêve entre les pages de ces romans de James Lee Burke. Continuer la lecture

Un parcours politique actuel

Synthèse de l’illibéralisme

Illibéralisme un terme qui fait fureur pour décrire l’arrivée au pouvoir par la voie électorale de dictateurs au petit pied qui battent en brèche tous les droits démocratiques et installent un pouvoir teinté de fascisme.
Le cas le plus évident est celui de Victor Orban, en Hongrie, inventeur du terme. Un terme qui décrit le vide idéologique actuelle et la volonté de ces gouvernants de remettre en cause les libertés et, derrière, tout l’héritage des Lumières. Il interroge, de ce fait, sur le libéralisme lui-même. Un concept qui fait référence aux Lumières et à la révolution française.
Amélie Poinssot en décrivant le parcours intellectuel et politique de Victor Orban, du sympathisant de Solidarnosc au départ à sa texture idéologique actuelle, raconte aussi les déboires d’un capitalisme à dominante financière incapable de répondre aux besoins essentiels des populations. Le néo libéralisme a construit des monstres qui envahissent notre espace politique et quotidien, dans le contexte d’une crise politique profonde qui appelle au renouvellement de toutes les formes de la démocratie.
« Dans la tête de Viktor Orban » est un voyage proche du fantastique dans les méandres de vide idéologique qui cherche à se remplir en puisant dans les fontaines des recettes nationalistes pour défendre des intérêts individuels. Un phénomène de clique qui est en deçà des conflits de classe mais peut les recouvrir. Orban ne défend pas une stratégie du Capital mais des capitalistes particuliers qui creusent la tombe du Capital. Le raisonnement est celui de tous les colonisateurs et de tous les court-termistes, « Demain est un autre jour », vivons aujourd’hui, creusons notre trou, tant pis pour les autres.
Un livre cri d’alarme. Qui va l’entendre ?
« Dans la tête de Victor Orban », Amélie Poinssot, Solin/Actes Sud

Un essai… sans suite

La référence sur les soviets

La révolution russe fait couler beaucoup d’encre. En oubliant les « soviets », bizarrement. Pourtant, ils représentent une forme nouvelle de démocratie. Ils dérangent et obligent à s’interroger sur les manières dont les populations peuvent agir sur leur propre destin. Ils dérangent les théoriciens pressés de démontrer le « totalitarisme » des bolchéviks et de Lénine en particulier. Dans les études sur la révolution russe de 1905, cette nouvelle structure de pouvoir faisait son apparition. Elle allait se développer en 1917. Trotski, dans son « Histoire de la Révolution Russe », insiste sur le « double pouvoir » pendant le processus révolutionnaire mais on peut douter de la réalité d’un autre pouvoir que celui des soviets.
La première étude de ce lieu de pouvoir inédit, « Les soviets en Russie », est due à Oskar Anweiler. Il insiste sur le fait que cette construction est « une manifestation caractéristique de cette révolution ». Il décrit le mouvement des conseils – ses mécanismes sociaux et institutionnels – qui reste présent jusqu’en 1921. Une effervescence démocratique qui explique, peut-être, le ton étrange du livre de Lénine « L’État et la révolution ». La classe ouvrière prenait, au sens strict, le pouvoir. Anweiler, en creux, fait apparaître la démocratie parlementaire comme imparfaite, non finie.
Les éditions Agone, en rééditant cette étude, traduite en français en 1971 seulement, permet de fêter la révolution russe dans ce qu’elle a de plus spécifique, de plus intéressant pour les débats futurs. L’essai de Anweiler rend caduque la profusion d’écrits au moment du 100e anniversaire de la révolution russe. Là encore, la preuve est faite qu’il faut éviter toute commémoration pour réaliser un travail de mémoire qui serve à l’analyse du présent et du futur.
Une édition qu’il faut aussi saluer pour permettre à la génération de prendre connaissance de ce texte, de la préface de Pierre Broué (de l’édition Gallimard de 1971) et d’une nouvelle de Eric Aunoble qui s’évertue à faire le point des recherches sur ce processus révolutionnaire qui a fait souffler un vent d’espoir d’avènement d’un autre monde, a transformé l’architecture du monde et les références du mouvement ouvrier. S’ouvrait un 20e siècle fait de guerres et de révolutions pour citer un des textes constitutifs de la Troisième Internationale.
Broué, comme Anweiler dans l’avant-propos à l’édition française, appelaient de leurs vœux la poursuite de ce travail pour à la fois appréhender la spécificité de ce mouvement de prise de pouvoir et de son universalité. Espoirs battus en brèche par le néo libéralisme.
Cette analyse reste le point aveugle de tous les débats autour des créations démocratiques du processus révolutionnaire. Intéressant, stimulant et resté sans suite pour laisser la place à un déversement anticommuniste qui ne sert pas la recherche.
N.B.
« Les soviets en Russie, 1905-1921 », Oskar Anweiler, Préface de Eric Aunoble et reprise de celle de Pierre Broué (1971), traduit par Serge Bricianer, Agone/Éléments.