Littérature et documentaire

Les oubliés des guerres russes modernes

Un journaliste russe d’opposition, Mikhaïl Chevelev, dans « Une suite d’événements », son premier roman, nous projette dans notre monde barbare.
Le bandeau cite, avec à propos, la postface de Ludmila Oulitskaïa : « Ce livre s’adresse à nous tous » et c’est le cas. Le journaliste, Pavel, n’est que le témoin de la descente aux enfers d’un soldat, russe, présent lors de la première guerre en Tchétchénie voulue par Boris Eltsine et de la guerre en Ukraine provoquée par Poutine. Vadim, le soldat, est pris dans l’engrenage de l’Histoire sans pouvoir comprendre les enjeux. Au-delà même, les combattants en Ukraine ne savent plus contre qui ils se battent. La corruption est omniprésente, les manipulations partent de tous les coins de la Fédération de Russie résultat de l’éclatement de l’URSS et des guerres dites « nationalistes » menées par des potentats locaux qui y trouvent leur intérêt.
Chevelev raconte, avec distanciation par l’utilisation de l’ironie, les événements grands et petits qui vont faire de Vadim un désespéré parce qu’il prend conscience du contexte et ne voit pas de porte de sortie. Continuer la lecture

Analyser le capitalisme

Pour construire un programme de transformation sociale

Le débat dans le mouvement ouvrier, théorique et pratique, semble tari, asséché. La conversion du Parti Socialiste aux dogmes de l’économie néoclassique commencée par François Mitterrand et achevée par François Hollande La traduction se trouvait dans l’adoption d’une politique d’inspiration néo-libérale, avec sa dimension de remise en cause des libertés démocratiques . L’espoir de changement était enterré, la gauche aussi.
Pourtant, les crises systémiques provoquent des mutations profondes des sociétés et des interrogations sur le capitalisme lui-même. Les États-Unis sont devenus le laboratoire des tendances lourdes qui marquent le monde : le populisme de Trump et la renaissance de l’idée socialiste. La campagne à l’intérieur du parti Démocrate l’a bien montrée.
Thomas Picketty a été un des inspirateurs d’une partie des candidates – Elizabeth Warren en particulier – à l’élection présidentielle. Le capitalisme du 21e siècle a été un grand succès de librairie aux États-Unis. Sa méthode d’investigation fait de recensement de données et de corrélations est une modalité des sciences sociales anglo-saxonnes. Le pragmatisme fait souvent office de théorisations.
Capital et idéologie, son dernier livre, se donne pour but d’expliquer les idéologies qui légitiment les inégalités, un système qui provoque crises et « désaffiliation » – un concept qu’il n’utilise pas – pour permettre la croissance des revenus des 1% les plus riches. Dans des interviews diverses dont une à Alter Eco, il avait quasiment repris le cri de Proudhon « La propriété c’est le vol » en proposant un impôt sur le patrimoine et un revenu universel pour lutter contre l’enrichissement des plus riches. Un programme sympathique a priori. Continuer la lecture

PATRIMOINE : Dario Moreno

La chanson française à l’heure des rythmes latins

Les années 1950, en France et aux États-Unis notamment se verront submerger par les rythmes afro-cubains et par les danses comme la rhumba, le cha-cha, le calypso, la samba… Il sera question d’orchestres typiques pour qualifier cette vogue en France. Un chanteur personnifie la folie de ère : Dario Moreno. La chanson qui fera de lui une star, « Si tu vas à Rio » reste à jamais l’emblème de l’époque. De temps en temps, la mémoire de ces musiques, de ces danses refait surface et c’est reparti pour la grande fête du corps. Continuer la lecture

Jazz : Pierre Marcus, sa contrebasse et son chien Django


Suivre la bonne voie comme l’indique le titre de son dernier album, « Following the Right Way » ?

Comme la plupart des musiciens contemporains, Pierre Marcus cherche à trouver sa place à la fois dans le jazz et dans d’autres cultures. Pour cet album, il propose un voyage qui passe par la Grèce, le Congo, le Cameroun, la Bulgarie, Charles Mingus, Thelonious Monk sans compter les évocations de la Baronne Nica – mélangée à une autre, niçoise – et François Chassagnite, trompettiste superbe et professeur du contrebassiste. Continuer la lecture

Littérature : La vie d’un bluesman peut-elle engendrer une œuvre littéraire ?

C’est le pari de Jonathan Gaudet avec « La ballade de Robert Johnson »…

Robert Johnson, guitariste et vocaliste, est l’une des grandes légendes du blues. Un guitariste hors pair, un chanteur à la voix expressive, mélancolique souvent, joyeuse, heureuse de s’entendre en vie. Il a réalisé 20 enregistrements en 1937, dont le célèbre « Sweet Home Chicago » popularisé une fois encore par les Blue Brothers dans le film éponyme de John Landis, et 21 en 1938 pour asseoir les fondements du blues en unifiant les divers affluents de cette musique. Continuer la lecture

Jazz : Simon Moullier, vibraphoniste

Mélange d’influences pour son premier album « Spirit Song »
Percussionniste au départ, le vibraphoniste, mais aussi adepte du balafon et de l’électronique, a fait ses classes à la Berklee – la référence – où il a rencontré la crème du jazz. Il a fréquenté Herbie Hancock, Quincy Jones et a voyagé tout autour du monde pour s’imprégner de toutes les musiques entendues. Il réussit à marier des contraires. La musique « planante », apanage souvent de la Californie, et le rythme, élément vital pour donner à ses compositions le nécessaire allant pour éviter de sombrer dans une musique d’ascenseur. La fusion des contraires se réalise dans un jeu d’une telle fluidité qu’il submerge l’audition. Deux dates d’enregistrement sont mêlées, 2017 et 2020 et deux groupes marqués par deux pianistes, Simon Chivallon, Isaac Wilson et deux saxophonistes, Dayna Stephens, Morgan Guerin – des noms à retenir. Bassiste et batteur, Luca Alemanno, Jongkuk Kim, forment un trio soudé avec Moullier.
Le seul standard de l’album, « I’ll remember April » – une scie du milieu des années 1950 – montre la manière, de faire du vibraphoniste. Jeu avec les échos pour laisser entendre des notes « fantômes », une des grandes réalisations du jazz, pour laisser la mélodie pénétrer l’espace sans la jouer. L’influence de Gary Burton est plus perceptible dans la séance de 2017 que pour celle de 2020. Le compositeur s’envole, largue les amarres. « Spirit Song », le premier thème, éponyme de l’album, affirme un nouveau talent.
Nicolas Béniès
« Spirit Song », Simon Moullier, Outside In Music

Jazz : Musiques de nos temps, entre toutes les cultures et générations, Emmanuel Bex et Michael Olatuja

Le jazz sonne comme… la musique de sauvages qu’il est aussi.
Emmanuel Bex a construit un nouveau « Bex’tet », un trio qui se veut au carrefour de ses mémoires et de ses influences pour transmettre l’héritage à la génération d’aujourd’hui. « Round Rock » fait penser à Bill Haley pour une génération précédente à celle d’Emmanuel et signe la volonté de faire bouger les corps pour faire monter le sang de la révolte à la tête. L’organiste se fait ici un peu accordéoniste, un appel à d’autres souvenirs, d’autres liens qui se manifestent pour une « Marseillaise » de clôture de cet album qui s’est ouvert avec une autre « Marseillaise » pour évoquer les mannes de Django et de Stéphane Grappelli pour leurs retrouvailles après la deuxième guerre mondiale. Continuer la lecture

Jazz : Un duo contrebasse/piano

Évoquer la musique de Bill Evans, est un pari risqué
Diego Imbert et Alain Jean-Marie ne cachent rien de l’enjeu : « The Music of Bill Evans » affiche fièrement le titre de cet album. La faire vivre, se l’approprier sans la copier en lui laissant toutes les notes qui lui conviennent ne tenait pas de l’évidence. Le contrebassiste voulait se confronter à cette musique pour évoquer – une forme d’hommage – l’une de ses influences, Eddie Gomez qui avait enregistré avec Bill Evans deux albums de duo dans les années 1970. Il a fallu convaincre Alain Jean-Marie, le pianiste guadeloupéenne ne se sentait pas de taille à endosser les habits d’une de ses idoles. Continuer la lecture

Polar anti colonial

Enquête à Calcutta en 1919…

Abir Mukherjee, un auteur aux origines croisées dues à la colonisation britannique de l’Inde, est à la fois Écossais et Indien. Les racines n’expliquent pas tout mais un père indien vivant en Écosse suscite un vent de révolte. La forme du polar est adaptée à l’expression de la colère sociale.
« L’attaque du Calcutta-Darjeeling » relève de l’enquête classique dans un contexte qui ne l’est pas. L’inspecteur Sam Wyndham, ex de Scotland Yard, ex « poilu », débarque, en ce début d’avril 1919, à Calcutta. Comme tous les « revenants » de la Grande Tuerie Mondiale, il est traumatisé. La mort colle à ses rêves, les morts se lèvent, réclament leur dû, les amours perdues s’amoncellent sans compter les blessures du corps guéries à coups de morphine entraînant une accoutumance à l’opium. Un personnage atypique qui fait preuve d’un anti racisme, limité par sa propre éducation, mais qui le détache du groupe dirigeant engoncé dans sa Lex Britannica. La guerre et sa fraternité est passée par-là. Continuer la lecture

Du côté de chez Whirlwind (3)

« Road Tales », les contes de la route, des tournées pour surmonter la fatigue de ce « Live at London Jazz Festival ».
En novembre 2018, Londres se laissait bercer au son de son festival de jazz. Belle époque. Les participant.e.s se laissaient transporter par le quartet de Jeff Williams en tapant des pieds, en bousculant voisins/voisines et en s’embrassant… Une scène d’une rare sauvagerie mesurée à l’aune de la COVID19.
La musique de Jeff Williams, batteur et compositeur, se laisse résumer par le premier et le dernier titre de cet album, « Road Tales », « New and old » et « Double Life ». Le neuf et le vieux est d’abord visible en considérant les membres du quartet. John Arcoleo, saxophone ténor, et Sam Lasserson, contrebasse, font partie de la jeune génération tandis que le batteur lui-même et John O’Callagher, saxophone alto qui dit toute sa dette à Eric Dolphy – qu’il ne faudrait pas oublier – appartiennent à une autre. Les compositions emmêlent allégrement toutes les mémoires. Le jeu du batteur sait évoquer les grands batteurs du jazz tout en dépassant ces grands maîtres du temps. Double vie pour conter la route, les illusions et les désillusions en un album qui résiste à toutes les intempéries et aléas.
Nicolas Béniès
« Live at London Jazz Festival, Road Tales », Jeff Williams, Whirlwind Records.