Quelque part dans le faux-vrai pour dire sans dire

Autobiographie à deux sujets pour parler de soi sans vraiment se dévoiler

Alain Gerber, à l’aube de ses 80 ans, a voulu retracer son itinéraire profondément ancré dans le jazz. La plupart de ses romans, à commencer par Le faubourg des coups de trique (Livre de poche), utilise les rythmes, le découpage du jazz, en privilégiant la voix intérieure, la nôtre, celle que nous entendons, si différente de notre voix « extérieure » qui, elle, participe au jeu social. Son premier roman, La couleur orange, devait beaucoup à La Nausée, même si le début faisait la démonstration d’une voix singulière, ajoutant simplement « tu sais » : « La couleur, tu sais, orange », titre inspiré d’une composition de Charles Mingus pour situer là encore l’importance du jazz. Critique de jazz, son titre de gloire – gloire très relative -, directeur de la collection « Quintessence » (Frémeaux et associés), il est aussi batteur amateur.

Le biais de la batterie, son histoire, sa technique lui permet de parler de lui, de sa manière d’écrire, tout en devisant allégrement sur ses rapports avec l’instrument emblématique du jazz créé par et pour le jazz, un instrument qui signe tous les héritages culturels affluents du jazz, africain, européen, amérindien, soit toutes les musiques issues de ces continents. La batterie – drums pour employer le terme en usage dans cette musique – est image de la dialectique, la fusion donnant naissance à un conception nouvelle. Ainsi le jazz, comme la batterie, ne se réduit pas à ses parties.
La batterie, le batteur ou la battrice – je n’aime pas batteuse qui fait un peu moissonneuse -, a, par-là même, un rôle clé. Kenny Clarke, l’inventeur de la batterie moderne, du be-bop, et fondateur avec Dante Agostini d’une école de batterie à Paris – la plupart des batteurs français en sont sortis –, disait qu’un mauvais batteur assassine tout le groupe.
À travers ses déboires pour maîtriser l’instrument, Alain Gerber confie aussi en forme de digressions ses affrontements avec l’écriture, une forme d’humour, de distance avec l’autobiographie, genre pour le moins difficile à manier. Deux petits bouts de bois raconte les choix de baguettes, leurs qualités, leurs défauts, pour essayer d’arriver aux baguettes idéales permettant de dompter cette batterie qui ne se laisse pas faire. La technique est un travail de longue haleine, comme l’écriture, qui ne se contente pas d’outils mais demande formation et apprentissage. D’abord entendre, comprendre, puis voir pour reproduire ? Le jeune homme Gerber qui arrive à Paris est rempli d’illuminations, de confiance en lui. Il pense qu’il a la science infuse, qu’il peut seul devenir un batteur pas génial certes, mais capable d’en imposer. Qui n’est pas passé par là, par ce rêve éveillé se heurtant – pour qui est un peu lucide – au dur mur de la réalité ? Pourtant mi 68, cortège de liberté totale, de création spontanée, de créativité enveloppés de désir de changer le monde, s’ouvrent des portes de concerts publics pour ce batteur pour le moins étrange et aussi beaucoup d’autres. « Les sex pistols » érigeront l’absence de technique au rang de concept. Récemment (en 2025), ils essaieront de nouveau et échoueront évidemment, le contexte d’aujourd’hui est marqué par l’absence d’imagination.
Pour en revenir à Gerber, il navigue au plus près du jazz de toutes ces années et le plaisir est au rendez vous. Il sert de guide pour découvrir tous les batteurs qui ont rythmé le temps de ce 20e siècle.
Fallait-il une suite à Une autobiographie de la batterie de jazz, sous titre absolument réducteur du propos ?
Le destin inattendu de la tapette à mouche est une suite sans en être une, comme il se doit lorsqu’il s’agit d’une musique dont la meilleure définition est qu’elle s’outrepasse elle-même – Jacques Réda dixit, poète à qui il serait bon de rendre hommage. Le sous titre est cette fois long et explicite : Célébration des balayeurs célestes du jazz avec Shelly Manne en point de comparaison, trop sans doute pour dérouter les non-amateurs du jazz. Alain Gerber se penche, après les baguettes, sur les « balais » expression française provenant de la forme de ces outils, un manche et des lamelles de fer ou autres métaux pour caresser les peaux de la batterie. Dans le langage des musiciens, il est question de « brushes ». Là encore, les marques, les structures défilent pour expliquer les qualités de chaque modèle et les choix, multiples, du batteur en herbe. Les difficultés de ce jeu sont mises en évidence, comme l’aide de Daniel Humair pour réussir une figure qui fait la part belle aux illusions sonores. Il ne dit pas le secret. Dommage. Il faut regarder Daniel dans ses prestations pour avoir une petite, toute petite idée de la virtuosité qu’il faut déployer pour tirer des sons jamais joués.
La tapette à mouche – Alain Gerber le note dans les premières pages, pour l’oublier ensuite -, a semble-t-il, d’après la légende, et le jazz aime se nourrir de légendes, précédée les balais. Pourquoi pas ? Sans doute bien d’autres ustensiles ont précédé la fabrication de ces objets à la sensualité assumée. Peu de digressions sur l’écriture et davantage un guide d’écoute de ces batteurs à la poésie essentielle, spécialiste des câlins et du swing suggéré.
Comme le sous titre l’indique, il fait la part belle à Shelly Manne, mètre étalon, permettant les comparaisons dont il n’abuse pas. En revanche le passage en revue de ces batteurs est un modèle du genre. Les amateurs découvriront des plages, des rencontres auxquelles ils et elles n’ont peut-être pas prêté une attention à la hauteur de ce qu’ils auraient dû entendre. Une grande leçon de modestie, une manière aussi de réécouter sa discothèque. Ou de se procurer les enregistrements proposés. Alain Gerber se fait ici guide d’écoute en proposant ni trop ni trop peu de ces balayeurs.
Si, par inadvertance, ou plus grave à cause de préjugés, en provenance directe de la critique de jazz française, à commencer par Hugues Panassié – président dés sa création du Hot Club de France dans les années 1930 avec Charles Delaunay – ou Boris Vian, qui prétendent que les Blancs – de la West Coast – ne savent pas swinguer, Shelly Manne est un inconnu. Ecoutez-le de toute urgence pour comprendre pourquoi il est surnommé le « prince des balais ». Un aventurier des sons, à l’affût de l’inédit, de la surprise, un poète pour tout dire.
À lire Alain Gerber, le jazz se fait art de vivre, art de la conversation, art vital dans la mise en avant de l’humanité, de l’ouverture au monde. D’abord critique de jazz, d’abord le jazz et la batterie comme porteuse de ses valeurs.

Nicolas Béniès

Deux petits bouts de bois Alain Gerber, Frémeaux
Le destin inattendu de la tapette à mouche, Alain Gerber, Frémeaux et associés.

Dernière publication : une anthologie : Naissance de la Bossa Nova, 2 CD, Frémeaux et associés.