Chroniques du passé, 1996

Ahmad Jamal : « Big Byrd , the Essence part 2» (Birdology, distribué par Polygram)
Ahmad Jamal est l’une des dernières légendes du jazz encore en activité. Il a influencé tous les pianistes, et au-delà. Miles Davis avait demandé à ses pianistes d’étudier son style, et son aura s’étend sur tous les mondes du jazz. Il recommence à enregistrer depuis quelques années pour le label « Birdology ». Interviewé à Coutances, au mois de mai de cette année, il dit ne pas refuser le passé mais regarde obstinément vers le futur. C’est vrai que son style d’aujourd’hui est différent de son style des années 58-60, et différent des années 65-75. Il joue moins des silences et est devenu plus « pianiste ». Il est toujours, par contre, le chef d’orchestre intransigeant exigeant que SA musique soit interprétée et vivifiée par les musiciens qu’il dirige à la baguette – au sens littéral du terme. Dans le premier volume de « The Essence » – dont je vous avais parlé dans ces colonnes – l’auditeur retrouvait un Ahmad Jamal, l’Ahmad Jamal nouveau fier de son art et de ce qu’il est, dans un album réussi, contrairement au premier « Live in Paris ». Cette partie 2 ne retrouve pas totalement la magie du 1, ni celle du concert, mais sait, dans les rencontres – avec le violoniste Joe Kennedy qui montre qu’il n’a rien perdu de sa capacité à phraser et à swinguer, ou le trompettiste Donald Byrd dans le titre éponyme, toujours dans le courant du temps – susciter et l’intérêt et le sang de l’auditeur qui participe alors pleinement à la création.
Un album de pleins et de déliés, comme seul le jazz peut les écrire. Continuer la lecture

Paris, capitale du jazz.

Viva Ella !

En cette fin des années 1950, début des années 60, le jazz est omniprésent dans la capitale française. Tous les jazz. Du traditionnel, Claude Luter faisait danser la génération qui répondait aussi à l’appel du rock, le bop restait présent, Lester Young enregistrait son « dernier message » avant d’aller mourir aux Etats-Unis, Sidney Bechet était une grande vedette de variété, le Free Jazz s’annonçait timidement avant de prendre toute la place et les concerts se multipliaient à l’Olympia en particulier. Franck Ténot et Daniel Filipacchi, grâce à la popularité de leur émission « Pour ceux qui aiment le jazz » sur la toute jeune radio Europe n°1, organisaient les concerts de 18 heures et minuit. Comme le rappelle Michel Brillié dans ses notes de pochette de cette collection « Live in Paris », Bruno Coquatrix, directeur de l’Olympia, avait besoin d’argent. Ces concerts de jazz venaient à point. Reconnaissons que le jazz lui devait bien ça. Le public avait cassé l’Olympia en 1955, pour la première fois – malheureusement ce ne sera pas la dernière – lors d’un concert de…Sidney Bechet.
Michel Brillié et Gilles Pétard avaient, pour Body and Soul, construit cette collection « des grands concerts parisiens ». Certains d’entre eux avaient déjà été publiés, d’autres sont inédits. Frémeaux et associés les repropose et il ne faut pas fuir son plaisir.
ellaLe dernier en date retrace les venues successives de Ella Fitzgerald de 1957 à 1962. Le personnel est remarquablement stable, sauf pour les extraits du concert de 1957. Norman Granz forcément co-organisateur avec Ténot et Filipacchi, inscrivait ces prestations dans une tournée de ses JATP.
Paul Smith partage le piano avec Lou Levy, Gus Johnson est le batteur de toutes ces performances, Jim Hall ou Herb Ellis sont les guitaristes. On se souvient de l’enregistrement réalisé en public à Berlin en 1960, « Ella in Berlin, Mack the Knife », dans lequel elle improvise sur ce thème de Kurt Weil en oubliant les paroles et chantant qu’elle a oublié les paroles… Pour cette réalisation, un Grammy Awards ! Elle avait répété cet oubli à Paris un peu avant et récidivera après.
Que dire de plus. Sinon la joie de retrouver Ella à un de ses sommets. Une joie sans mélange. Qu’il faut partager.
Nicolas Béniès.
« Ella Fitzgerald 1957 – 1962 », Live in Paris, la collection des grands concerts parisiens, coffret de trois CD, Frémeaux et associés.