Verlaine et Rimbaud, un concert révolutionnaire.

Esprit de corps

Mon premier était né à Metz, mon second à Charleville (Ardennes), leurs pères étaient capitaines – pour l’un dans le Génie, pour l’autre dans l’infanterie, Verlaine était mauvais élève, attiré par d’autres plaisirs et sensations, Rimbaud un élève surdoué remarqué par ses enseignants. Leur attirance venait d’abord de la poésie avec comme référence commune Charles Baudelaire, révolutionnaire endurci de la langue française et des formes du poème, rejeté par tous les biens-pensants – pansants.
Arthur Rimbe, Ribaude suivant les temps de Paul, reçut comme un don de la terre la poésie de Paul qui l’incita à se lancer dans l’aventure. Une aventure pas seulement intellectuelle. Le besoin de révolution ne s’agite pas seulement en une seule dimension, il est en 3D au moins. Lire la suite

Louis-René Des Forêts, écrivain de l’impossible

L’infortune d’être soi.

René Louis Des ForêtsLouis-René Des Forêts (1916 – 2000) est un auteur étrange inséré dans ce 20e siècle dont ce nobliau fut le plus violent critique tout en participant à toutes ses guerres et à tous ses espoirs. Né dans la Première guerre, il fut un des protagonistes de la seconde, s’opposa à la guerre d’Algérie (signataire du Manifeste des 121) et vivait l’écriture comme une malédiction. Il s’est servi de toutes ces expériences pour construire une œuvre aux entrées multiples où la naïveté barbare des enfants est mise en scène. Une formule ternaire, qu’il faut entendre comme une harmonique, pourrait résumer l’appel de cet auteur qui n’entre dans aucune case toute faite : « L’éclat du rire, le sel des larmes et la toute puissance sauvagerie » (cité par Dominique Rabaté dans sa présentation). Les « Œuvres complètes » ici réunis font la démonstration d’une maîtrise de l’écriture qui va crescendo. Les termes de musique viennent sous la plume tellement la structure de ses textes – faut-il parler de roman et même de nouveau roman sans induire des erreurs d’interprétation ? – ressemble à une partition. Il aimait l’opéra et son esbroufe, sa manière de parler de la réalité sous un simulacre de chants et de décors pour singer le factice. Louis-René prendra, dans un premier temps, le masque d’un critique musical, signant de son nom retourné. Lire la suite

Saul Bellow (suite)

L’américanité existe, Bellow l’a construite.

Saul Bellow quarto (2)Saul – diminutif de Salomon – Bellow (1915-2005), fils d’immigrés juifs russes de Saint-Pétersbourg parlant Yiddish installés d’abord au Québec puis à Chicago, deviendra, par la force de sa volonté, un écrivain américain cultivant son « américanité », sa spécificité. Comme James Joyce, il forgera un vocabulaire spécifique et une manière d’écrire.
Il lui faudra attendre son troisième roman, « Les aventures d’Augie March » pour faire cette entrée fracassante en littérature. Une accumulation de détails, de mots, une luxuriance d’images dont le socle repose sur une critique sociale, celle du capitalisme triomphant qui rogne les ailes de la créativité et oblige à franchir toutes les limites surtout celles que la société considère comme le « bon goût ». Lire la suite

Un maître de l’écriture

Raymond Chandler habillé de neuf

ChandlerLe polar, une littérature de gare ? Les couvertures des pulp fictions, au mauvais papier l’ont longtemps laissées croire. Le classement était facile. En France, la Série noire créée et dirigée par Marcel Duhamel, a renforcé ce cliché. Fait aggravant, Duhamel a voulu mettre au goût du jour quelques grands auteurs du genre en demandant aux traducteur(e)s de réduire le texte pour le faire tenir dans les 124 pages et de le saupoudrer d’argot de l’après seconde guerre mondiale.
Il s’avère que la différenciation qu’il faut faire c’est, comme d’habitude, entre bonne et mauvaise littérature. Les grands auteurs créatifs du polar à commencer par Dashiell Hammett1 sont des romanciers au style classique et épuré. Il faut plutôt regarder du côté de Shakespeare ou de Walt Whitman pour trouver des références à leur manière d’écrire. Lire la suite

Patrick Modiano se dessine

Dix romans pour une œuvre.

Patrick Modiano qui dit détester les hommages et reculer devant les métaphores – pour qualifier un bleu il ne trouve que l’adjectif bleu – a construit son propre hommage en proposant dix romans « réunis pour la première fois forment un seul ouvrage et ils sont l’épine dorsale des autres qui ne figurent pas dans ce volume » écrit-il dans sa présentation. Ce « Quarto » ouvre donc des clés de compréhension de l’œuvre de cet écrivain étrange loin des modes. Il s’ouvre sur une sorte d’album de famille ou d’autobiographie qui fait écho à « Livret de famille » tout en épaississant le mystère plutôt que de dévoiler les ressorts cachés de cette recherche effrénée des traces du passé, d’un passé volontiers recomposé. La couleur sépia de ces photos en noir et blanc ajoute des ombres au flou des souvenirs qui eux-mêmes supposent une part d’oubli pour retracer des destins qui auraient pu être différents. Modiano fait revivre des personnages issus des mondes « réels » tout en les transposant dans un brouillard mémoriel. Les morts vivent sur le dos des vivants avait écrit Cercas, ici les disparus recommencent leur vie pour démontrer l’étendue du champ des possibles. Le fatum n’existe pas. Si la possibilité existait de recommencer sa vie, il faudrait la réaliser différemment pour faire d’autres expériences.

Pour dire que ces romans ne sont pas un travail de mémoire, mais une reconstruction, l’ouverture vers le hasard qui transforme des vies inscrites dans un contexte historique qui oblige à des choix contraints. Le flou qui habite cette œuvre est celui de nos histoires. Avec ce volume, Modiano nous invite à le relire, à le réévaluer et à suivre ses personnages pour entrer dans son univers.

Nicolas Béniès.

« Romans », Patrick Modiano, Quarto/Gallimard, 1087 p.

 

Pour découvrir ou redécouvrir Saul Bellow (1915 – 2005)

Un écrivain américain

Longtemps les universitaires WASP – pour White Anglo Saxon Protestant, les descendants des colons du May Flower, le haut du panier de la société américaine – ont dénié à Saul Bellow, fils d’émigrants juifs d’Europe de l’Est passés par Toronto pour s’établir à Chicago, le statut d’écrivain. Au-delà, ils déniaient à ces émigrants Juifs ou Italiens, sans parler des Noirs, le statut de citoyen à part entière. Ils étaient des Américains à trait d’union. Les seules manières de s’intégrer pour ces émigrants rejetés : la musique (le jazz), le sport ou les gangs. Le père de Saul Bellow fut bootlegger. Lire la suite