Un maître de l’écriture

Raymond Chandler habillé de neuf

ChandlerLe polar, une littérature de gare ? Les couvertures des pulp fictions, au mauvais papier l’ont longtemps laissées croire. Le classement était facile. En France, la Série noire créée et dirigée par Marcel Duhamel, a renforcé ce cliché. Fait aggravant, Duhamel a voulu mettre au goût du jour quelques grands auteurs du genre en demandant aux traducteur(e)s de réduire le texte pour le faire tenir dans les 124 pages et de le saupoudrer d’argot de l’après seconde guerre mondiale.
Il s’avère que la différenciation qu’il faut faire c’est, comme d’habitude, entre bonne et mauvaise littérature. Les grands auteurs créatifs du polar à commencer par Dashiell Hammett1 sont des romanciers au style classique et épuré. Il faut plutôt regarder du côté de Shakespeare ou de Walt Whitman pour trouver des références à leur manière d’écrire.
Raymond Chandler, créateur du genre à égalité avec Hammett, a été trahi par les traducteurs duhameliens. Cette éditions des « enquêtes de Philip Marlowe » – un nom qui n’a pas été choisi au hasard – permet de le découvrir revêtu de cette inquiétante familiarité qui est la nôtre. Ces romans je les ai déjà lus dans les traductions existantes. Mais d’un seul coup, ils apparaissent autres. L’intrigue est connue mais pas ce style puissant, ces comparaisons étranges, ces réflexions d’un détective transformé en penseur de la corruption de la société. En même temps, Chandler est un enfant de la dépression de 1929 et d’une éducation toute britannique. Les tribulations de Marlowe dans la cité des Anges et à Hollywood résonnent dans notre actualité. Marlowe qui n’est qu’un révélateur de cette société qui marche sur la tête.
Sauf dans le dernier roman, « The Long Goodbye », chef d’œuvre intégral de la littérature, où il est décrit et prend vie. Pour une leçon d’humanité. Tout y est, y compris les conséquences sur les individus de toute guerre. Un terrible (auto)portrait d’un romancier qui gagne beaucoup trop d’argent avec des romans de gare – il en existe. Chandler gagnait beaucoup d’argent comme scénariste de films qui le conduisait à l’alcoolisme pour résister.
Il faut entrer dans le monde de Chandler. Cette édition dans la collection Quarto vous y invite. En guise d’ouverture comme toujours dans cette collection une « Vie et Œuvres », portrait de Chandler pour faire connaissance et comprendre ses orientations, sa volonté de construire une œuvre. Il a fait ses études en Angleterre, il lui en reste quelque chose dans le maintien et dans cette manière de creuser les mots, les phrases pour les malaxer et construire une réalité, un univers. Ses « Lettres » – éditées chez 10/18 en deux volumes – décrivent sa manière de travailler en mêlant style classique, les techniques des meurtres – une véritable invention – et les langages. James Joyce est passé par là. « Ulysse » – réédité en Folio – est l’Odyssée de cet avant crise de 1929 et un grand polar.
Un seul regret, que les responsables de cette édition aient conservé les traductions de Boris et Michelle Vian qui ne rendent pas compte, faute de connaissance de l’américain, ni du style ni de la force des situations. Chandler disait qu’il n’avait pas d’imagination mais un œil exercé qui lui, permet de restituer la réalité sans psychologisme. Et sans se prendre pour Dieu qui sonde les cœurs et les âmes. Pas de jugement moral mais une prise de position qu’il faut bien appeler politique.
Nicolas Béniès.
« Les enquêtes de Philip Marlowe », Raymond Chandler, traductions révisées par Cyril Laumonnier, Quarto/Gallimard, 1312 pages.

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