Pour découvrir ou redécouvrir Saul Bellow (1915 – 2005)

Un écrivain américain

Longtemps les universitaires WASP – pour White Anglo Saxon Protestant, les descendants des colons du May Flower, le haut du panier de la société américaine – ont dénié à Saul Bellow, fils d’émigrants juifs d’Europe de l’Est passés par Toronto pour s’établir à Chicago, le statut d’écrivain. Au-delà, ils déniaient à ces émigrants Juifs ou Italiens, sans parler des Noirs, le statut de citoyen à part entière. Ils étaient des Américains à trait d’union. Les seules manières de s’intégrer pour ces émigrants rejetés : la musique (le jazz), le sport ou les gangs. Le père de Saul Bellow fut bootlegger.

Dans « Herzog » cette biographie se retrouve. La mère de Herzog lui avait seriné de ne pas répondre à la question « quel métier fait ton père ». Le petit garçon avait très vite compris. La réaction a cette exclusion a été littéraire. Il a construit un nouveau langage en collant toutes les langues, l’anglais, le yiddish – et certaines de ces expressions sont passées dans le langage commun -, l’hébreu, le français, le portugais… L’exemple de James Joyce lui a servi de porte d’entrée tout en refusant, en partie, d’être par trop hermétique en se servant de l’humour et de l’ironie. Pour vivre, il faut savoir être un peu fou. Une manière de refuser le monde. Ou d’être totalement pessimiste. Après les camps de concentration comment pourrait-il en être autrement ? Mr Slammer, dans « La planète de Mr Sammler » – je vous laisse découvrir la signification de ces noms propres aucunement choisis au hasard – à la question « Notre planète a-t-elle perdu la tête », répond « Ce ne sont pas les preuves qui manquent ». Réflexion qui pourrait s’appliquer tout autant au monde d’aujourd’hui. « Herzog » est aussi une tentative – la première chez cet auteur – de prendre Chicago, sa ville natale, pour personnage. Une histoire qui ne connaît comme chronologie que le rythme du boogie woogie, du train, dans lequel il égraine les lettres. Herzog en écrit de multiples, à tout le monde, du connu à l’inconnu, une sorte de logorrhée, une longue plainte, drôle à en pleurer. « La planète de Mr Sammler » est tout autant un essai sur le comment vivre après la mort, une manne d’aphorismes, d’histoires dites juives alors qu’elles sont universelles et une réflexion sur ces curieuses années 60 dont on parle aujourd’hui avec nostalgie. Un sentiment que Saul Bellow ne connaît pas. Ces deux romans apportent la preuve de l’art particulier de cet écrivain et de côté cyclothymique – la drôlerie et le désespoir font bon ménage – comme de son appétence à la psychanalyse.

Saul Bellow, prix Nobel de littérature 1976, est connu du public français. L’intérêt de cette édition « Quarto » est multiple. Une nouvelle traduction, de Michel Lederer, permet de le re lire avec une « inquiétante familiarité », de découvrir de nouveaux aspects de cette œuvre foisonnante, un index indique les traductions des termes utilisés et une présentation par Philippe Roth des œuvres de son maître et ami montre le cheminement qui conduit Solomon Bellows à devenir Saul Bellow.

Nicolas Béniès.

« Herzog, La Planète de Mr Sammler », Saul Bellow, Quarto/Gallimard, 627 p.

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