Poésie de la fulgurance

Georges Perros, l’esthétique du quotidien

La poésie surgit dans des endroits bizarres, étranges d’une rencontre avec un paysage, une personne, un sentiment. Pour Georges Perros (1923-1978), le point de départ est dans la sensation d’être vivant alors que la mort rôde. Il se dira « noteur » pour indiquer que la note est la seule manière d’exprimer la fulgurance de la vie, la nécessité de l’éphémère face au livre imprimé. Le quotidien est, par nature, « gravée sur le mur du vent » pour perdre la trace du passé tout en conservant son ombre. La poésie de Perros ressemble, de ce point de vue, au sillage d »’un bateau qui suit des routes invisibles à l’œil nu mais conservées par les navigateurs. L’écume devient la signification du passé.

D’abord acteur, à la Comédie française dans un premier temps puis au TNP où il rencontre Gérard Philipe, il quittera ce monde de l’apparence pour partir à la découverte de la Bretagne sur une vieille moto toute déglinguée. C’est la transformation de Georges Poulot en Georges Perros, bout de chemin en Breton. Il s’installera dans le Finistère, soit le bout du monde. Il fait partie de cette génération qui a 20 ans pendant la guerre et qui passe dans cette nuit sans se faire toucher par les questions politiques qu’elle pose, sans prendre conscience de la barbarie, sans non plus être tenté par l’héroïsme, solution facile dira Engels lorsqu’on l’interrogera sur ses faits d’armes. Comme Boris Vian, il passe.
Il découvrira la prison lorsqu’il voudra défendre un marin pêcheur houspillé par un représentant des « forces de l’ordre » qualifiera le Code pénal comme « un monument d’humour funèbre ».
La mort de Gérard Philipe, en novembre 1959 – cette année-là meurt aussi Boris Vian – est la concrétisation d’une année sombre dans tous les domaines, politiques et culturels. L’avènement de la Ve République montre la déliquescence de la SFIO embourbée dans les crimes du colonialisme en Algérie.
La poésie de Perros fait résonner ce contexte dans le quotidien, dans la manière d’être vivant. Il refuse de se faire mémorialiste pour transcender l’Histoire par le langage, l’empathie avec l’autre, la tonalité. Influencé par le lettrisme de Issou, il construira ses textes en octosyllabes pour leur donner une cadence rapide, pour un jeu sonore loin du sentencieux alexandrin. La modernité de Perros est dans le refus du livre, « cercueil de notes » – il en publiera cinq de son vivant – pour conserver la note juste. Il rejoint Miles Davis qui contestait le flux de musique pour insister sur la note, celle qui représente l’essentiel de l’émotion. Perros a commencé par la musique avant de s’orienter vers le théâtre et cette influence est sensible. A la lecture, le jazz avec sa dimension d’oralité est une source évidente dans la prosodie de sa poésie.
« Œuvres » de Georges Perros, dans la collection « Quarto », organisée par Thierry Gillibœuf, est un curieux objet littéraire. Choisir la chronologie des écrits est une gageure pour ce praticien de la note non datée. Il fallait se plonger tout entier dans la vie de Perros pour donner un aperçu des relations des écrits au monde de cet « homme de paroles », d’une parole qui sait nous parler. Le résultat, un précipité de l’éphémère.
Nicolas Béniès
« Œuvres »,, Georges Perros, édition établie et présentée par Thierry Gillibœuf, Quarto/Gallimard, 1600 pages, 32 euros.

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