« Sunny » Murray, batteur.

Mort d’un révolutionnaire

Qui aurait pu penser à le voir – une tête à la « Sonny » Liston – dans les années 1960, aux côtés de Albert Ayler, qu’il vivrait jusqu’à cet âge de 81 ans ? Certain-e-s donnent l’impression d’être éternel-le-s, lui non. Le battement sauvage de la batterie donnait l’impression de courir entre les premiers temps du jazz où cette révolte s’exprimait et la modernité d’un temps qui appelait la révolution, le changement brutal. Le tout s’exprimait dans cet instrument créé par le jazz et pour le jazz, un instrument révélateur de toutes les transformations de cette musique à travers le siècle. Des premiers temps où le jazz ne s’appelait pas encore jazz mais ragtime, jusqu’à la révolution totale, puissante du Free-Jazz, la batterie s’est métamorphosée. Lire la suite

Un compositeur audacieux et timide

Ornette Coleman libre et joyeux.

Coleman07Ornette Coleman, un nom qui résonne. Synonyme de « free jazz – titre d’un album Atlantic de 1960 -, de jazz libre appelé aussi « New Thing », nouvelle chose. Des mots qui font peur. Qui font reculer les conservateurs. Synonymes de bruit, de fureur mais aussi d’engagements politiques ou esthétiques. La peur, dit-on, est mauvaise conseillère et dans ce cas précis c’est une réalité. Refuser d’entendre est une erreur grave. Dans un premier temps, cette musique aux normes étranges et à la structure nouvelle par rapport au passé – un passé qui resurgit et forge le présent de ce début du 21e siècle totalement habillé de passés souvent recomposés – interroge. Le rejet est le premier mouvement naturel. Qui doit être combattu. Pour écouter de nouveau, pour pénétrer dans ces mondes nouveaux. Le Free jazz, la musique d’Ornette ne sont pas des musiques sans structure. Elles laissent une place aux bruits mais aussi aux autres métriques des cultures différentes. Elle demande à être apprivoisée, comprise. Il y faut un effort de l’auditeur. Faute de quoi il passera à côté d’une possibilité de jouissance et de plaisir extrême.
Ornette a su, dans toute sa vie musicale, se renouveler. Il nous a quittés bêtement à 85 ans d’un arrêt du cœur le 11 juin. Lire la suite

Interrogations sur le jazz et l’art du 21e siècle

Quel sera l’art du 21e siècle ?

En ces temps où règne une atmosphère de fin de l’histoire, cette question de la survie de l’art mérite d’être posée. Va-t-il disparaître corps et biens ? C’est la vulgate à la mode. Il faut dire que la scène artistique pourrait conduire à cette conclusion. Non pas que la production artistique ait reculé. Elle a plutôt augmenté, en quantité et en qualité. Les musiciens sont meilleurs, ils sont mieux formés, comme les peintres ou tout autre artiste. L’école elle-même peut quelque fois conduire à la répétition plutôt qu’à la création.1 Le terme même de « production » indique la difficulté. La culture est dominante. Et non plus les œuvres d’art. Celles qui déclenche un rejet profond pour la plupart et qui, pour d’autres – toujours minoritaires – laisse entrevoir un autre monde, un autre univers, un futur se dessinant en pointillés. L’œuvre d’art installe une rupture. Un nouveau regard, une autre manière d’appréhender le monde, de l’écouter. Ce fut le cas, pour toute la génération du « baby boom », du free jazz – pour cette musique art-de-vivre – et de la « nouvelle vague », pour le cinéma. Ces œuvres d’art ouvraient la voie à la révolution qui allait suivre. Sans elles, cette génération n’aurait pas été la même. Les conditions sociales peuvent expliquer en partie leur naissance. Elles sont nécessaires mais non suffisantes.
Philippe Carles et Jean-Louis Comolli, dans un livre du début des années 1970 – 1971 exactement -, Free Jazz/Black Power, donnaient la primauté à l’idéologie dans leur histoire de l’émergence du jazz – du free jazz en particulier mais pas seulement, ils réécrivaient par cet intermédiaire toute l’histoire du jazz et du blues, suivant la voie ouverte par Leroy Jones dans « Blues People »2 – en lien direct avec les luttes de libération, pour les droits civiques d’abord pour la révolution sociale ensuite. Les « Blacks Panthers » exprimaient directement le fait que « La révolution viendra d’une chose noire ».3 Ils furent détruits à la fois physiquement par le FBI – qui s’en souvient ? – et idéologiquement par leur vision de la lutte et de la révolution. Ils n’ont pas tenu compte des changements de contexte… Cette vision, malgré les critiques – et elles furent nombreuses -, reste pleine de sens. A condition d’interpréter le terme d’idéologie comme un système de référence, une projection du présent dans le futur et d’un futur forcément différent. C’est la vision de la rupture. Passant par le refus de poursuivre les tendances du passé qui sont à la base de toutes les prévisions économiques. Ce futur a des conséquences politiques et sociales, mais aussi artistiques. Pour aller encore plus loin, pour faire du présent la somme dialectique de ses parties, le passé et le futur, il faut l’œuvre d’art. Et le monde bascule. Lire la suite