(Re)découverte d’un écrivain majeur

Faut-il encore et toujours parler de la Shoah ? in

La littérature, la poésie peuvent elles mieux faire ressentir la perte d’humanité imposée par les nazis à toutes les populations juives d’Europe ? Jiří Weil (1900-1959) a vécu à Prague cette période de déportation, de peurs, d’angoisses, de profonde solitude, d’un temps aussi de solidarité. « Vivre avec une étoile est une description quasi clinique d’un homme pourchassé , nié en tant qu’homme qui ne peut que faire preuve d’obéissance servile pour éviter le départ dans un convoi qui ne mène qu’à la mort. Son sort dépend en partie des instances de la Communauté (juive mais l’adjectif n’est pas employé) qui lui trouve un travail, dans un cimetière, tout en dressant des listes de ceux celles qui doivent partir, avec leurs trésors, sans épargner les femmes et les enfants.. Enfermé dans sa terreur, il se blottit dans sa mansarde, quasi à ciel ouvert, souffrant de la faim, attendant l’inéluctable. D’être humain, il en est devenu un fantôme. Il devra à une erreur de cette administration tatillonne de ne pas partir avec les autres porteurs du même nom que lui, liste dressée par les responsables de la Communauté. Continuer la lecture

Rien à voir avec la littérature ?

Autobiographie à deux sujets pour parler de soi sans vraiment se dévoiler

Alain Gerber, à l’aube de ses 80 ans, a voulu retracer son itinéraire profondément ancré dans le jazz. La plupart de ses romans, à commencer par « Le faubourg des coups de trique » (Livre de poche), utilise les rythmes, le découpage du jazz en privilégiant la voix intérieure, la notre, celle que nous entendons sans être la voix «extérieure qui, en général, nous perturbe tellement elle participe du jeu social. Son premier roman, « La couleur orange », devait beaucoup à « La Nausée » même si le début faisait la démonstration d’une voix singulière en ajoutant simplement « tu sais » : « La couleur, tu sais, orange », titre inspiré d’une composition de Charles Mingus pour situer là encore l’importance du jazz. Critique de jazz, son titre de gloire _ gloire très relative-, directeur de la collection « Quintessence » (Frémeaux et associés) il est aussi batteur amateur. Continuer la lecture

Polar suédois, Questions d’actualité


La nuit tombe vite à Stockholm en novembre

Pascal Engman, auteur suédois à la figure juvénile si j’en crois la photo, sait, comme personne, se saisir des sujets d’actualité pour les raconter sous la forme d’une fiction crédible qui attire en même temps l’attention sur des questions à résoudre. Son roman précédent au titre explicite « Féminicide » avait été un succès. Dans « Les veuves », les personnages principaux se retrouvent à commencer par Vanessa Frank et Nicolas Paredes, couple qui n’arrive pas à se former tout en se retrouvant. Les veuves, ce sont les femmes des « croisés » de Daech décidées à venger leur mari, leur frère, les enfants tués dans ces guerres étranges, sorte de renouveau des dogmes religieux dans nos sociétés dénuées de toute spiritualité, soumis à la règle de la rentabilité maximum. Le fanatisme de l’argent-roi a répondu le fanatisme religieux qui ne s’appuie réellement sur aucun texte sinon sur la haine de l’autre pour oublier la haine de soi et sa propre responsabilité. Continuer la lecture

Mistral/Fayet un couple inédit

(Re)découvrir Frédéric Mistral.

Mirèio -Mireille – est un poème épique, une ode à la Provence et à sa langue qu’il revisite et, comme tout poète qui se respecte, permet de lui donner un statut et une grammaire. Walt Whitman, avec « Feuille d’herbe’, avait été prescripteur, dans ce même moment du milieu du 20e siècle, de l’Anglais américanisé qui se séparait du britannique.
Mistral est habité, comme Marx et Engels qui écrivent « Le manifeste du Parti Communiste », par l’utopie révolutionnaire de 1848, vague qui touche toute l’Europe, un soulèvement qui transforme le regard et le monde. Lamartine écrira, à propos de la première édition du poème, « la grande nouvelle :un poète épique est né ».
Pourtant, Mireille restera longtemps inconnu du lecteur français. Joseph Delteil s’en plaindra : « Soyons francs, écrira-t-il, qui lit Mistral ? En France, à Paris, qui lit Mistral ? Or la place de Mistral n’est pas à Maillane, mais à Paris, à Moscou, à New York. Aujourd’hui, en 1928, un jeune Français bien né peut lire en français Goethe et Dante mais pas Mistral. Je signale ça comme un scandale. »
Les éditions Actes Sud proposent la réédition du poème original assortie d’une traduction originale de Claude Guerre qui explique à la fois ses choix et son amour de Mistral comme de la Provence dans une avant propos empli du soleil et de vents. L’écriture du traducteur est rempli de références à cette langue et culture un peu oubliées qui se redécouvrent nécessairement pour apporter à toutes les autres cultures la manière de Mistral de concevoir le monde en charriant sa révolte contre toutes les injustices ? Ce poème qui fait de la mésalliance le cœur de son propos définit un projet républicain pour lier toutes les origines tout en les respectant.
Il faut découvrir la langue de Mistral, après avoir lu la traduction, pour se laisser emporter dans ces contrées merveilleuses que le poète transforme. Vincent Van Gogh comme Renoir – et tous ceux classés « Impressionnistes » ou « fauvistes », des classements sans foi ni loi – influencent l’écriture du poème. Continuer la lecture

Le trumpisme en action

Les enjeux de la contre révolution trumpienne

La plupart des commentateurs insistent sur l’aspect économique de la politique mise en œuvre par Trump depuis son arrivée à la Maison blanche. Il est effectivement en train de détruire le libre échange mise en place à partir des années 1980 connu sus le nom pour le moins étrange de « mondialisation heureuse » et représenté par l’Organisation Mondiale du Commerce, aujourd’hui moribonde. Il poursuit en l’approfondissant un travail de sape commencé sous Obama et poursuivit par Biden. La pandémie a révélé l’hypermondialisation et la place de la Chine comme filiale d’atelier pour les formes transnationales. Le thème de la souveraineté nationale a occupé le devant de la scène passant par la nécessité de réindustrialiser. Les États-Unis de Biden ont compris le message. Les investissements aux États-Unis ont été conséquence financés en partie par les subventions de l’État fédéral , comme en Chine. Pendant ce même temps l’économie allemande subissait une crise industrielle de première importance se traduisant par deux ans de récession – en 2023 et 2024 – avec une prévision de croissance zéro pour 2025. Son client le plus important, la Chine, s’est fortement industrialisé et n’a plus besoin des productions allemandes. Le nouveau gouvernement de coalition Droite et SPD (parti socialiste) ont décidé d’augmenter leur endettement pour financer les dépenses militaires et, ainsi, restructurer de fond en comble leur industrie obsolète. L’Europe, logiquement, devrait suivre et réfléchir au besoin de protéger des industries naissantes face au marché mondial. La réindustrialisation actuelle n’a pas grand-chose à voir avec une relocalisation, il faut imaginer une nouvelle industrialisation dans un contexte marqué par la guerre en Europe. Continuer la lecture

La guerre de 100 ans en direct, via Conan Doyle

Paris, 1427

La guerre de 100ans aux prismes des aventures de Holmes
Jean d’Aillon trouve dans la guerre dite de 100 ans qui opposa le royaume de France en formation au royaume d’Angleterre via les Armagnacs et les Bourguignons, le contexte historique pour projeter Conan Doyle dans un passé inconnu de lui. Au moment où nous surprend l’auteur, nous nous trouvons projeté à Paris sous la régence du duc de Bedfort sous domination anglaise donc. Paris est enveloppé par un terrible hiver puis un printemps de pluies diluviennes qui laissa les Parisiens non seulement transi de froid mais aussi souffrant de disette et de hausse des prix.
La guerre reculait un peu devant la violence des éléments « naturels ». Les descriptions du Paris de cette année valent la peine d’être lues, une autre manière de faire de l’Histoire au plus prés des populations. L’enquête que mène Holmes – Edward ici » en compagnie bien sur de Watson – Gower – est multiple : un éventreur, une prophétesse qui se cache, ‘ »La prophétesse voilée » est le titre de cet opus, recherchée par deux individus commandités par des maîtres différents et pour des raisons sans commune raison, des complots à n’en plus finir, la prison insalubre du Châtelet… pour des tiroirs qui s’ouvrent les uns sur les autres, pour arriver à une fin qui arrange tout le monde.
Le plaisir est quasiment toujours au rendez-vous de l’Histoire – la Pucelle d’Orléans, Jeanne, n’est pas loin – et des histoires. Les références à l’œuvre de Conan Doyle sont présentes mais noyées dans le flot de cette guerre interminable.
Nicolas Béniès
« La prophétesse voilée. Les chroniques d’Edward Holmes et Gower Watson », Jean d’Aillon, 10/18

Surveillance réciproque, drôle de société !

Un western nordique et moderne

La trame est vieille comme le premier western : le Mal d’un côté, ici Kim Sleizner, chef de la police criminelle de Copenhague, corrompu, violeur – le shériff -, de l’autre le Bien, l’ex inspectrice de la police danoise, Dunja Hougaard qui veut faire tomber le système tout entier qui mêle milliardaire, politiciens, juges et policiers. Un affrontement de Titans où, je vous rassure, là aucun suspense, le Bien gagnera mais le plus difficilement possible. Seul l’amour résiste, bien sur.
« Coup de grâce », de Stefan Ahnhem raconte cette histoire. Il l’emmêle avec la mort d’un ado dont le père, lui-même inspecteur mais de la police suédoise, trouve suspecte. Les fils de ces intriguent se nouent autour de la figure du Mal.
L’auteur sème les composants de la modernisation de son western. Les technologies numériques, mouchards, surveillances réciproques, tortures, un peu d’intelligence artificielle, une secte de gens bien placés da ns la société qui se livrent à des jeux sexuels interdits et pas seulement par la morale. Un aléa, la mort du chef des services secrets, déclenchera toute la mécanique. La conscience professionnelle d’un inspecteur qui doit pourtant sa carrière à Sleizner permettra à l’enquête de suivre son cours en un parcours bien sur escarpé.
Les descriptions des villes, des quartiers, des familles viennent donner un semblant de crédibilité pour obliger à rester dans ce monde étrange et qui devrait nous être étranger. Ce n’est pas le cas et le talent de l’auteur y est pour beaucoup. Non seulement on y croit mais on marche, on veut savoir à quel moment et dans quelles conditions le coup de grâce sera donné. Et personne ne sera déçu.
Nicolas Béniès
« Le coup de grâce », Stefan Ahnhem traduit du suédois par Caroline Berg, Albin Michel

Le masculiniste en action

Portrait d’un prédateur sexuel

Kate Foster, pour son premier roman « Le Baiser de la Demoiselle, histoire d’une femme décapitée », réussit le tour de force, en suivant le raisonnement de Christian, une jeune femme de la petite noblesse écossaise, d’obliger le lecteur à comprendre la toile d’araignée tissée par un prédateur sexuel pour annihiler la volonté de la proie en « lavant » son cerveau. Le laird – traduction écossaise de lord – James Forrester, son oncle, l’avait séduite tout en ayant des relations sexuelles avec ses domestiques et une prostituée installée à demeure.
Une coalition féminine et féministe aura raison de la suffisance et bonne conscience du laird assassiné à l’arme blanche. Lady Christian a été condamnée à la peine capitale et attend dans sa cellule de la prison de Tolbooth à Edimbourg le moment de l’exécution. L’Ecosse possède la « Demoiselle », une machine qui a servi de modèle à la guillotine française, pour les crimes commis par les nobles. Le tribunal n’a pas envisager les crimes du laird évidemment. Nous sommes en 1679 et la notion du consentement mettra encore quelques temps à exister
Un découpage fait de retours en arrière, d’un récit à deux voix, celle de Christian bien sur qui n’a pas confiance en elle, ne comprend pas les motivations ni les signaux d’alerte de son entourage et celle de Violet, la prostituée -seul moyen de sortir de la misère -, cynique, volontaire qui joue avec la vanité du laird. Elle s’en sortira grâce à la mère maquerelle qui connaît toutes les tares de la « bonne » société, du shérif notamment.
Un roman plus vrai que vrai.
Nicolas Béniès
« Le baiser de la Demoiselle. Histoire d’une femme décapitée », Kate Foster, traduit par Christel Gaillard-Paris, Éditions Phébus

Portraits d’émigrants, de lieux disparus pour une histoire et une littérature trop longtemps oubliées

Littérature Yiddish oubliée et… retrouvée

« Les Juifs de Belleville » s’impose comme une référence à plus d’un titre. D’abord par la langue, le Yiddish. Isaac Basileis Singer en est le représentant le plus connu. On a oublié, qu’à Paris, les émigrés juifs d’Europe de l’Est avaient exporté leurs traditions et publiaient journaux et livres et s’étaient réfugiés à Belleville. Benjamin Schlevin -né Szejnman en 1913 en Biélorussie – a publié 17 ouvrages en yiddish qui en fait un auteur inconnu de tous les publics.
Un Paris disparu revit, ce Paris des ateliers de confection où la main d’œuvre est surexploitée pour vendre à bas prix. Une saga historique et social qui donne à voir le quotidien de cette population en train d’essayer de survivre. Deux figures serviront de fil conducteur, deux amis au point de départ arrivés comme tous les autres « gar di nor » et qui suivront deux trajectoires opposées. L‘un, Béni veut « arriver » en amassant pour accumuler, l’autre, Jacquou, défend les opprimés et crée des structures culturelles ou d’assistance dans le contexte de la crise des années 30. La Shoah marquera la fin de cette histoire. Jacquou survivra pour témoigner. Un grand livre à découvrir.
Nicolas Béniès
« Les Juifs de Belleville », Benjamin Schlevin, traduit par Batia Baum et Joseph Strasburger, postface et appareil critique de Denis Eckert, L’Échappée, collection « Paris perdu »

Dreyfus, une expo à voir, un catalogue pour mémoire

Un livre essentiel d’Histoire et de mémoire

Le Juif responsable de la défaite ? Assurément. Espion, sans nul doute./ Pas besoin d’enquête.«  Alfred Dreyfus, Vérité et justice », thème de l’exposition au musée d’art et d’histoire du judaïsme -mahJ – démontre tous les rouages de l’affaire et montre le contexte à l’aide de documents notamment les caricatures qui donnent à voir l’esprit des temps. Le catalogue, sous la direction d’Isabelle Cahn et Philippe Oriol, commissaires de l’expo, brosse le tableau de la période. Auteurs et autrices ouvrent des portes et nous projettent dans le monde d’alors sans omettre le portrait de Julie Dreyfus, l’épouse du capitaine au rôle oublié ni les suites notamment la loi de 1905 et la lutte pour les droits humains.. Un livre nécessaire, actuel.
Nicolas Béniès
« Alfred Dreyfus, Vérité et Justice, catalogue coédité par Gallimard/mahJ