JAZZ, il faut aussi le lire…

Réflexions.
Le jazz est, il faut le rappeler, une musique sans nom dont les contours ne sont pas définis avec précision. Son identité est mouvante et ses frontières extensives sauf pour quelques « Ayatollahs » incapables d’être de leur temps. Le « champ jazzistique » n’est pas réductible à des dogmes. Il est en constante évolution et suppose de rompre avec la tradition, avec les « grands ancêtres » tout en les connaissant, tout en jouant avec les mémoires pour construire une mémoire de l’avenir.
Polyfree, Outre MesurePhilippe Carles et Alexandre Pierrepont ont voulu, à l’aide de contributeurs divers, dessiner une « carte au trésor » du jazz contemporain pour essayer de l’appréhender dans le contexte d’une interrogation générale sur la place de la culture et des anti-arts. Ils compilent des réflexions récentes – les années 1970-2015 – pour indiquer que la critique reste active. « Polyfree » est le titre de cette « terra incognita » que les auteurs nous invitent à découvrir. Le résultat, au-delà de sa curiosité, de son étrangeté lié à la diversité des points de vue et des affluents nouveaux du jazz, permet à la fois de s’interroger sur les mystères du jazz et sur sa place dans les anti-arts de ce 21e siècle. Une interrogation qui part du jazz pour s’élargir à l’ensemble des disciplines artistiques.
Nicolas Béniès.
« Polyfree », sous la direction de Philippe Carles et Alexandre Pierrepont, Editions Outre Mesure

Sésame ouvre-toi

A propos d’un philosophe incompris et qui voulait l’être, Wittgenstein

Wittgenstein fait partie de cette petite cohorte de philosophes – on se demande même si ce qualificatif convient lui qui se targuait de n’avoir pas lu Aristote – qui se présentent au lecteur comme illisible. Il répétait que personne ne pouvait comprendre ses écrits faute de clés nécessaires. Une de ces clés, pour lui, était dans l’esprit du lecteur. Son argumentation est souvent « minimum ». Il donne à lire le résultat de ses tribulations conceptuelles. Il faut donc avoir l’illumination de la découverte.
On sait que Deleuze, dans son abécédaire à mis en cause les « wittgensteiniens » dans leur souci de tuer la philosophie. Il n’avait pas lu Wittgenstein mais seulement les disciples. Or, Wittgenstein, par sa propre démarche, n’a pas de disciple. Il n’a que des lecteurs qui, par la rencontre avec ses écrits, construisent leur propre manière de s’approprier le monde et de sortir de la philosophie. Comme Marx, Wittgenstein voudrait réfléchir sans philosopher.
Il fallait un mode d’emploi pour lire, simplement lire, Wittgenstein et s’ouvrir à ses interrogations. D’autant qu’il fait aussi œuvre d’anthropologue. Ce professeur de Cambridge a eu pour ami Bertrand Russell et comme « ennemi intime » Keynes. Pour dire que ces années 20/30 sont des années d’intenses débats sur la manière d’appréhender le monde. Ce sont des années aussi où les « mathématiques pures » semblent l’emporter comme le libéralisme sur le terrain économique.
La critique de Wittgenstein sera plus profonde qu’on ne le croît au premier abord pour les mathématiques qu’il ne pense que « appliquées » comme celle de Keynes sur le libéralisme.
Rola Younes, dans cette « Introduction à Wittgenstein », ouvre des portes et, quelque fois des fenêtres pour nous inviter à lire attentivement cet auteur. En 112 pages, elle nous présente une biographie résumée et les « deux » Wittgenstein, celui du « Tractatus logico-philosophicus » et celui des « Recherches philosophiques », tout en traçant des ponts entre les deux.
Une lecture agréable pour nous inciter à nous replonger dans cette œuvre étrange qui ouvre des champs nouveaux à la réflexion. Une vraie caverne d’Ali Baba…
Nicolas Béniès.
« Introduction à Wittgenstein », Rola Younes, Repères/La Découverte.