Du côté du polar allemand….
Friedrich Ani, né en 1959, manie avec assurance une plume acérée, souvent poétique pour mettre en scène une société, une ville « M » – titre de ce polar – comme Münich secouée par un passé qu’elle n’arrive pas à dépasser. Tabor Süden est un enquêteur curieux, dans tous les sens du terme. Ancien flic, il n’arrive pas à vivre dans cette époque troublée. Quelle époque ? Celle de ces groupes, de ces gangs nostalgiques de la période nazie ? Ou celle du grand espoir de changement social qui a tendance à se fondre dans un horizon gris et sale ? Ou encore celle des grands poètes allemands qui savent dire l’indicible ? L’univers de ce détective n’est pas stable. Il est comme le monde actuel fait de plaques tectoniques. Qui est qui ? Pourquoi tant de masques ? La seule façon de les faire voler en éclats, c’est l’amour. Un amour impossible et désespéré qui oblige à fuir ou à mourir. La violence est omniprésente. Une fois encore les femmes sont les grandes victimes, quelque fois consentantes. La figure de Mia Bischoff, celle par qui l’enquête arrive, reste une énigme. Le lecteur ne sort pas intact de cette « enquête de Tabor Süden », le sud – pour faire un jeu de mots récurrents dans ce roman – n’est pas là où l’on croit. Il faut découvrir cet auteur très connu en Allemagne. Continuer la lecture
Archives de l’auteur : Nicolas Beniès
Quand le jazz est là… la bossa s’en va…
A propos d’une anthologie « Bossa Nova in USA/1961-62 »
Ce début des années 1960 est, pour le jazz, des années de création tout azimut. Le free jazz commence à briller de tous ses feux provoquant des réactions de rejet d’une partie du public attachée à la tradition et d’adhésion d’une jeunesse à la recherche d’autres horizons. Au Brésil, dans le même temps, naît une musique nonchalante, « cool », inspirée par cette « école » du jazz dont Miles Davis, en 1948, avec son nonet, est l’un des précurseurs, une simplification de la samba, la Bossa Nova. La Nouvelle Vague, en français, fera écho à celle qui, en France, est en train de changer le regard via une nouvelle manière de filmer, une nouvelle esthétique qui renverse les échelles de valeurs classiques. C’est le temps des révolutions. Le « nouveau » est à la mode.
Comment faire simple ? Reconnaissons que le « simple » lorsqu’il n’est pas simpliste est très compliqué. Le jazz en sait quelque chose qui s’essaie à cet exercice. Le jazz a appris à faire complexe et à se perdre dans sa complexité. C’est le cas à la fin des années 50. Le modal en sera une réponse, via là encore Miles Davis et cet album « Kind Of Blue » (voir « Le souffle bleu », Nicolas Béniès, C&F éditions).
Sous l’égide de Carlos Jobim, de Joao Gilberto et de Vinicius de Moraes, poète à ne pas douter, en particulier la Bossa Nova sort de ses limbes. Une manière d’entrer dans la modernité. Elle est marquée un décalage sur le temps entre la guitare ou le piano et le chant, un chant légèrement en avance sur le temps. Alors que le jazz cultive lui, un léger retard sur le temps. Comment faire cohabiter ces deux esthétiques ? Continuer la lecture
Polar, Un nouveau venu.
Fragments littéraires.
Nicolas Zeimet, né en 1977, vit à Paris et s’est nourri de littérature américaine. « Seuls les vautours » en fait la démonstration. Ce roman est rempli jusqu’à la garde de références de polars américains. Et au-delà. De tous les romanciers de la Série Noire des premiers temps, de ces Britanniques, comme James Hardley Chase, qui ont su servir cette littérature dite de gare. Marcel Duhamel en avait bien compris l’intérêt. Zeimet souhaite à sa manière les 70 ans de la collection. Les noms des policiers signent ces références. Pour en donner un exemple, Robicheaux pour aller du côté de James Lee Burke et beaucoup d’autres à retrouver.
L’intrigue est simple et plutôt classique. Elle fait penser aux auteurs contemporains, Dennis Lehane en particulier même si le lieu où les vautours se complaisent est une petite ville, Duncan’s Creek. Une bourgade sise dans l’Utah dans laquelle les habitant(e)s ont l’air de tous se connaître. Comment se fait-il qu’une petite fille de 5 ans se soit fait enlever et par qui ? En cette année 1985, 4e année de l’ère Reagan, le passé fait totalement parti du présent. Il le structure. Continuer la lecture
Jazz, Charlie Parker en direct
Volume 9 des aventures de l’Oiseau (Bird)
Le volume 8 de cette fausse-vraie « Intégrale Charlie Parker » – fausse parce qu’il est impossible, comme le note l’auteur du livret et de la compilation Alain Tercinet, de reprendre tous les enregistrements de l’Oiseau, vraie parce qu’elle donne à entendre le son d’un génie dans sa chronologie – s’arrêtait en septembre 1950 pour les enregistrements de Parker avec les « Strings » et ce volume 9 s’arrête en mars 1951 pour des « en direct » – « live » – avec ces mêmes « Strings » pour la radio. Entre temps, Parker a voyagé. Pour le suivre, Alain Tercinet a sélectionné quelques traces réalisées en public. Chicago d’abord, en octobre 1950, avec des musiciens qui deviendront des légendes comme les frères Freeman puis en Suède et Paris. Il dira beaucoup de bien de la Suède, composant ce « My Little Blue Suede Shoes » – qu’il ne faut pas confondre avec la composition du chanteur de rock Carl Perkins – en souvenir. Souvenir aussi raconte Tercinet d’un disque de Jean sablon entendu chez Annie Ross et Kenny Clarke… Continuer la lecture
A propos de Michel Warlop, concerts de Jean Toupance à Granville.
Christian Ducasse, à la fois photographe et organisateur de concert, nous a fait parvenir le texte suivant de présentation d’un violoniste, Jean Toupance qu’à, notre grande honte, nous avouons ne pas connaître. Nous lui faisons donc confiance pour ses affirmations. Jean Toupance sera donc à Granville pou une résidence de trois jours au Bâton Rouge les 12, 13 & 14 juin 2015.
Pour Michel Warlop
Ce sera un hommage à un autre violoniste, oublié trop souvent, génie de cet instrument, Michel Warlop. Compositeur étrange, ce violoniste brillant, premier prix de Conservatoire (Douai et Paris) considéré par ses enseignants comme un des 5 concertistes importants dans les années 20, était tombé dans le jazz en arrivant à Paris. Une de se grandes œuvres, restée forcément à l’état d’ébauche, « Swing Concerto », fut enregistrée pendant la période l’Occupation, raison pour laquelle, sans doute, elle ne fait pas partie des références. Mort en 1947, le nom même de Michel Warlop a déserté les discographies. Récemment, il a commencé à être redécouvert. Une biographie, « Michel Warlop, génie du violon swing », Pierre Guingamp, L’Harmattan, 2011, un double CD de la collection Quintessence (Frémeaux et associés) présenté par Daniel Nevers et, last but not least, « Le souffle de la liberté », Nicolas Béniès, C&F éditions, 2014. Sans que, pour autant, son nom soit encore diffusé dans le public. Continuer la lecture
In Memorian BB King
Une annonce prévue pourtant brutale, à 90 ans – un bel âge – B.B. King nous a quittés. Lucille est veuve et une veuve qui doit falloir son pesant de dollars. Cette guitare qu’il avait été recherchée dans l’incendie d’un club du « Chittlin’ circuit » où il (et elle) se produisait, comme « sauvée des eaux », avait été sa fidèle compagne.
Il avait révolutionné le blues après le seconde guerre mondiale dans la foulée de ce blues électrique de Chicago de ces années là. Il s’était inspiré d’abord de T. Bone Walker – référence très perceptible dans ses premiers enregistrements – mais aussi de Charlie Christian, l’inventeur de la guitare électrique qu’il faisait jouer comme un instrument à vent, un météore du jazz et de… Django Reinhardt. une belle trilogie à n’en pas douter.
Reconnaissons que, vers la fin, les « gimmicks » – les trucs – et les tics l’emportaient largement sur sa capacité à renouveler sa musique.
Il me souvient d’un concert à Nîmes dans les années 1970 où il s’était produit avec son orchestre et son « crieur » – mais aussi trompettiste et chef d’orchestre -, un 14 juillet, concert qui avait bien commencé malgré les nuages qui s’amoncelaient. La première partie était dépouillée et répondait aux clichés d’une population peu au fait des évolutions du blues tandis que BB King était venu, comme il se doit avec son orchestre, comme Ray Charles – qui sera applaudi dans ce même lieu un peu plus tard dans le temps. Outrage : il faut hué et parti, ulcéré. Je l’ai revu ensuite bien sur. Mais ce concert m’est resté planté au cœur devant tant d’incompréhensions…
Nicolas BENIES
Ci après l’article que lui consacre Down Beat et l’annonce du festival de Detroit en même temps.
PS Les filles de B.B. prétendent qu’il a été assassiné… Affaire à suivre… (le 29 mai 2015)
Université populaire séminaire économie les 2 et 9 juin 2015
Bonjour,
Le mois de juin, comme chaque année, marque la fin du séminaire économie. Comme d’habitude aussi, je tenterai un bilan de cette année scolaire écoulée. Une année riche en changement. Le monde bascule, je l’ai souvent répété, et les destructions sont multiples. Ce mouvement inclus aussi des résistances. La mort des idéologies, celles du libéralisme en particulier, provoque une remontée des thèses keynésiennes. Sous l’apparente immobilité des politiques économiques se cachent d’énormes transformations.
D’abord sur le terrain des théories économiques. « L’imposture économique » de Steve Keen (éditions de l’Atelier pour la traduction française) est une mise à mort remarquable des théories néo-classiques – c’est leur nom officiel, le libéralisme est un terme de communication – sur lesquelles reposent les politiques économiques actuelles. Les États, les institutions internationales, les banques centrales semblent incapables de rompre avec ce carcan idéologique alors que tout démontre que cette représentation du monde est celle du passé, d’un passé qui ne reviendra plus. Il faudrait conseiller à tous ces dirigeants de lire ce livre toute affaire cessante pour se rendre compte de l’inanité de ces constructions reposant sur la croyance que les sociétés ne sont composées que d’individus et non pas de classes sociales et de groupes sociaux aux intérêts antagoniques. Les courbes de l’offre et de la demande ne correspondent à rien et n’expliquent pas l’accumulation du capital ni les règles du jeu capitalistes. Ces hypothèses sont dénuées de fondement. Elles ne trouvent leur origine dans la réalité. Elles se réduisent au champ de la micro économie et, même à ce niveau, n’expliquent aucun des comportements du capitaliste individuel.
Ces théories posent une question de méthode. Il est nécessaire pour comprendre le mode, de construire des abstractions mais ces abstractions ne doivent pas provenir du monde du ciel, des croyances, mais de la réalité de notre monde, de l’organisation de nos sociétés. Comme l’écrivait Marx, ces abstractions se doivent d’être des « abstractions réelles », correspondre aux mouvements de la société, à ses processus qu’ils soient économiques, sociaux, culturels. la validation de ces concepts s’effectue à la fois sur le terrain de la logique et sur celui historique, de la concordance avec la réalité.
Sur le terrain pratique maintenant, Le gouvernement grec comme « Podemos » en Espagne font la preuve qu’il est possible de proposer une politique alternative qui renoue – c’est le comble de l’ironie – avec une politique sociale démocrate telle qu’elle a pu être définie y compris par François Hollande lui-même lorsqu’il n’était que candidat. Il est paradoxal que le gouvernement français ne soutiennent pas les revendications de l’actuel gouvernement grec !
Au moment où la BCE veut s’affranchir du carcan des traités pour mener une politique monétaire qui s’affranchit des critères du traité de Maastricht, il est, là encore, paradoxal, que Mario Draghi réclame au gouvernement grec le respect de ces mêmes critères soit la poursuite de la politique d’austérité.
Le FMI, dont les économistes ont condamné la politique d’austérité drastique menée par les gouvernements du PASOK et de la droite et conseillée par le… FMI, Christine Lagarde, l’actuelle directrice du Fonds, demande des « efforts supplémentaires » pour accorder de nouveaux crédits à la Grèce. Entretemps, le gouvernement grec paie les intérêts de sa dette au… FMI.
L’Union Européenne est désormais menacée de tout côté. Schaüble, le ministre des finances allemand, exige presque le départ de la Grèce de la zone euro sans peser les risques que représenterait ce départ. La Grande-Bretagne de Cameron veut organiser un référendum sur le départ du Royaume-Uni de l’UE suivi peut-être par d’autres… Les « exit » se multiplient indiquant une crise profonde de la construction européenne.
La crise de l’euro est une des dimensions de la crise financière comme politique que nous vivons.
Pendant ce temps-là, le gouvernement français se gargarise d’un 0,6% de croissance alors que l’INSEE ne fait état que de chiffres provisoires avec une marge d’erreur de 0,3%. Le chiffre pourrait donc être soit 0,9% soit… 0,3%… Les cocoricos s’étrangleront dans certains gorges…
Allez le mieux c’est d’aller commémorer pour se servir d’un passé considéré comme glorieux pour orner le présent de guirlandes dépassées, vieillies à force d’avoir trop servies.
Au 2 juin.
Le 9, nous organiseront, comme d’habitude, une auberge espagnole…
Live in Paris, 1960
Un Roi à Paris, Olympia 1960
Entre deux « cassages » de l’Olympia – le premier en 1955 avec Sydney Bechet, les autres dans ces curieuses années 1960 où le « yé-yé » dominait – des concerts de jazz eurent lieu dans cette salle qui en garde encore des souvenirs aériens même si elle a été refaite. Bruno Coquatrix, directeur, la prêtait aux présentateurs de l’émission sur Europe 1, « Pour ceux qui aiment le jazz » à 18 heures et à minuit. Daniel Filipacchi et Franck Ténot se faisaient, pour l’occasion, organisateurs de concerts.
D’autres grands concerts de jazz eurent lieu dans cette salle.
Celui là se fit sous l’égide de Norman Granz qui, pour 3000 dollars – si les souvenirs de Michel Brillé, concepteur de cette collection « Live in Paris » avec Gilles Pétard, sont justes -, avait engagé Nat « King » Cole pour cette tournée européenne dans ces premiers mois de 1960. Souvenez-vous. Quincy Jones, après l’échec de « Free and Easy », une comédie musicale, était en rade, avec son orchestre à Paris – voir, dans cette même collection « Live in Paris », le double album consacré à Quincy et son orchestre – et en demandait qu’à trouver des engagements. Filipacchi en fournissait et… Norman Granz pour accompagner le « crooner » King Cole. Bien sur, l’orchestre eut droit à une première partie mais la vedette, le roi de cette fête c’était Cole. Continuer la lecture
Saul Bellow (suite)
L’américanité existe, Bellow l’a construite.
Saul – diminutif de Salomon – Bellow (1915-2005), fils d’immigrés juifs russes de Saint-Pétersbourg parlant Yiddish installés d’abord au Québec puis à Chicago, deviendra, par la force de sa volonté, un écrivain américain cultivant son « américanité », sa spécificité. Comme James Joyce, il forgera un vocabulaire spécifique et une manière d’écrire.
Il lui faudra attendre son troisième roman, « Les aventures d’Augie March » pour faire cette entrée fracassante en littérature. Une accumulation de détails, de mots, une luxuriance d’images dont le socle repose sur une critique sociale, celle du capitalisme triomphant qui rogne les ailes de la créativité et oblige à franchir toutes les limites surtout celles que la société considère comme le « bon goût ». Continuer la lecture
Retour de Jazz Sous les Pommiers (Coutances, mai 2015)
Un pharaon (avec un petit p et au petit pied) sénile et décadent ?
Ce devait être la fête. Coutances, petite ville de la Manche mais dotée d’une immense Cathédrale – où il fait froid, les spectateur(e)s en témoignent – et d’un festival non moins immense, médaille de bronze des festivals de jazz en France, accueillaient l’une des dernières grandes légendes du jazz, avec Sonny Rollins, Ornette Coleman, Pharoah Sanders. Compagnon de John Coltrane, ce natif de Little Rock, âgé aujourd’hui de 75 ans, avait commencé sa carrière dans les orchestres de Rhythm & Blues pour s’engager dans l’Arkhestra de Sun Ra. C’est là, à Chicago, qu’il avait reçu du chef de cette secte son surnom, « Pharoah ». Il terminera dans les bras de Coltrane, groupe dans lequel il jouera le rôle de trublion, d’empêcheur de swinguer en rond pour forcer le leader à aller, encore et toujours, plus loin. Continuer la lecture
