Jimmy Gourley, un oublié qui résiste

Le jazz sans frontière

Le jazz de l’après Seconde Guerre mondiale s’est façonné aussi à Paris. La fin de l’Occupation a suscité le besoin d’oublier, nécessaire pour aller de l’avant. Les jeunes ne voulaient rien à voir avec la génération d’avant tenue pour responsable. Le be-bop – une révolution dans le jazz initiée par Charlie Parker et codifiée par « Dizzy » Gillespie – débarque à Paris en 1946 via les enregistrements que Charles Delaunay, directeur de la revue Jazz Hot, s’était procurés aux États-Unis, à New York. Le local de la revue, rue Chaptal, réunissait tous les jeunes musiciens avides d’intégrer ce nouveau langage. Continuer la lecture

Chroniques du passé, 1996

Ahmad Jamal : « Big Byrd , the Essence part 2» (Birdology, distribué par Polygram)
Ahmad Jamal est l’une des dernières légendes du jazz encore en activité. Il a influencé tous les pianistes, et au-delà. Miles Davis avait demandé à ses pianistes d’étudier son style, et son aura s’étend sur tous les mondes du jazz. Il recommence à enregistrer depuis quelques années pour le label « Birdology ». Interviewé à Coutances, au mois de mai de cette année, il dit ne pas refuser le passé mais regarde obstinément vers le futur. C’est vrai que son style d’aujourd’hui est différent de son style des années 58-60, et différent des années 65-75. Il joue moins des silences et est devenu plus « pianiste ». Il est toujours, par contre, le chef d’orchestre intransigeant exigeant que SA musique soit interprétée et vivifiée par les musiciens qu’il dirige à la baguette – au sens littéral du terme. Dans le premier volume de « The Essence » – dont je vous avais parlé dans ces colonnes – l’auditeur retrouvait un Ahmad Jamal, l’Ahmad Jamal nouveau fier de son art et de ce qu’il est, dans un album réussi, contrairement au premier « Live in Paris ». Cette partie 2 ne retrouve pas totalement la magie du 1, ni celle du concert, mais sait, dans les rencontres – avec le violoniste Joe Kennedy qui montre qu’il n’a rien perdu de sa capacité à phraser et à swinguer, ou le trompettiste Donald Byrd dans le titre éponyme, toujours dans le courant du temps – susciter et l’intérêt et le sang de l’auditeur qui participe alors pleinement à la création.
Un album de pleins et de déliés, comme seul le jazz peut les écrire. Continuer la lecture

Rien à voir avec la littérature ?

Autobiographie à deux sujets pour parler de soi sans vraiment se dévoiler

Alain Gerber, à l’aube de ses 80 ans, a voulu retracer son itinéraire profondément ancré dans le jazz. La plupart de ses romans, à commencer par « Le faubourg des coups de trique » (Livre de poche), utilise les rythmes, le découpage du jazz en privilégiant la voix intérieure, la notre, celle que nous entendons sans être la voix «extérieure qui, en général, nous perturbe tellement elle participe du jeu social. Son premier roman, « La couleur orange », devait beaucoup à « La Nausée » même si le début faisait la démonstration d’une voix singulière en ajoutant simplement « tu sais » : « La couleur, tu sais, orange », titre inspiré d’une composition de Charles Mingus pour situer là encore l’importance du jazz. Critique de jazz, son titre de gloire _ gloire très relative-, directeur de la collection « Quintessence » (Frémeaux et associés) il est aussi batteur amateur. Continuer la lecture

Martial Solal pianiste de jazz (Alger 23/08/1927 – Chatou 12/12/2024)

L’improvisation comme méthode de création

Comment devient-on musicien de jazz ? Par colère sans doute. C’est elle qui est la meilleure conseillère lorsqu’elle se transforme en brûlure de la révolte. L’adolescent Martial Solal à Alger subit les conséquences des lois antisémites du régime du Maréchal Pétain : l’entrée de son lycée lui est refusée. Un monde se ferme. Il est seul et se sent seul. La violence de ce rejet – même s’il en parle très peu – restera comme une marque indélébile. Peut-être est-ce dans cet événement de la grande histoire qu’il faut chercher les ressorts d’une volonté inaltérable de devenir un pianiste hors-norme. Pour obliger les autres à le regarder, le considérer. Le personnage pourrait, en d’autres circonstances plus terribles encore, être dessiné par Jiri Weil qui dans « Vivre avec une étoile » (10/18) décrit l’abandon de soi et la lente prise de conscience de la lutte collective pour redevenir soi-même d’un Juif à Prague pendant cette même période. Lueurs d’un avenir commun pour refuser la loi des nazis, l’avilissement. Continuer la lecture

Le piano contre l’ennui

Martial Solal dans tous ses états et éclats (de rire, de colère…)

Allégrement, Martial Solal, pianiste, compositeur, chef d’orchestre, va vers son centième anniversaire – il est né à Alger en 1927. Centenaire ! Un choc ! Pour lui sans doute, pour nous aussi. Martial est présent à chaque moment de la vie du jazz en France comme aux États-Unis, depuis plus de 75 ans. Un bail. Il a dû se demander – jusque là il avait refusé de l’écrire – quelle signification peut avoir une « autobiographie ? Le signe de la disparition prochaine ? La reconnaissance publique sinon du public ? L’abandon du piano pour l’ordinateur ? Est-ce le début d’une future production littéraire comme a pu le faire André Hodeir avec plus ou moins de bonheur ? Signer une autobiographie ouvre la boîte de Pandore des questions.
Une lecture préalable est recommandée, permettant de tracer quelques jalons sur sa vie, ses réalisations et, surtout son rapport amoureux, passionné au piano, « Ma vie sur un tabouret » (Actes Sud, entretiens menés par Franck Médioni, 2008), qui fut présenté , par l’éditeur, comme une « autobiographie » . Une fausse-vraie ou vraie-fausse qui fait du « je » un jeu – sans vraiment jeux de mots – entre Martial Solal et Franck Médioni. Miroir de la biographie d’un être vivant interrogé.
Légitimement, on peut se demander s’il était raisonnable de doubler cette vie sur un tabouret d’une autre manière de se raconter. Continuer la lecture

A Pierre Salama, mon ami

Pierre Salama nous a quitté en ce début du mois d’août, deux jours avant son 82éme anniversaire et laisse un grand vide. Ce n’est pas qu’il n’avait pas prévenu. Mais lorsque l’espoir disparaît, il reste l’espérance qui reposait sur une croyance : je le croyais éternel, en l’espèce plus éternel que moi.
Je lui dédie cet article qui porte sur le jazz (et non pas la musique brésilienne) qui veut insister sur la différence entre souvenir et mémoire tout en cherchant à comprendre pourquoi le souvenir peut s’inscrire dans la mémoire collective.
De Pierre, j’ai un tas de souvenirs qui naviguent dans mon cerveau mais pour faire le point sur ses apports il faudra un travail de mémoire…
Nicolas

Au-delà des commémorations du 80e anniversaire du débarquement, le souvenir et la mémoire.
L’exemple du jazz.

Les commémorations donnent lieu à un processus bien connu : se servir du passé pour le décomposer et le recomposer au service du présent pour justifier des politiques. Il faut éviter ces travers pour appréhender, dans l’histoire, la place du souvenir et de la mémoire. Le jazz, musique de la danse, de la libération est aussi musique de la Libération. Dans quasiment tous les pays d’Europe, le jazz est la musique de référence. Continuer la lecture

Jazz, promenade littéraire et musicale avec Duke Ellington

Pour une approche de l’improvisation
Feux et folies du Duke

Alain Pailler réédite en le transformant « Ko-Ko » sous titré « Duke Ellington en son chef-d’œuvre » pour rendre compte du processus créatif qui peut, parfois, échapper à son auteur. Une thématique qui n’est pas propre au jazz mais le jazz, par l’attention au moment, peut réussir une œuvre universelle impossible à refaire.
Difficile à croire mais Duke – Edward Kennedy pour l’état civil, né en 1899 et mort en 1974 – n’a pas eu vraiment conscience, si l’on en croit ses propos réitérés à plusieurs reprises, que la prise éditée en cette année 1940 de « Ko-Ko » était, par le tempo ramassé, l’un de ses chefs-d’œuvre. Alain Pailler retrace la genèse de ce moment-synthèse du style précédent appelé « jungle » pour aller à la découverte d’autres univers. Le « Duke » construit, avec son orchestre, de nouvelles dimensions de la musique noire. Continuer la lecture

Regards sur les États-Unis, autobiographie de Maya Angelou et le reste

Vivre ! Libre !

Maya Angelou, née Marguerite Johnson dans une bourgade du Sud des États-Unis, vit, dans ce troisième tome de son autobiographie romancée – les souvenirs sont un roman -, dans la grande ville de la Côte Ouest San Francisco. Le titre, traduction littérale de l’original, fait défiler le programme de cette jeune femme, mère célibataire, dans le début des années cinquante – elle a moins de trente ans à la fin du périple – « Chanter, swinguer, faire la bringue comme à Noël ». Un un laps de temps raccourci, elle se marie, se sépare d’un conjoint qui veut la confiner au statut de ménagère, devient disquaire, chanteuse, danseuse et, pour finir, est engagée dans l’opéra « Porgy and Bess » pour une tournée mondiale qui l’éloigne de son fils malade de l’absence de sa mère. Elle culpabilise forcément… . Toutes ces aventures, ces rencontres baignent dans Ia tonalité de la jeunesse, bien rendu par la traductrice Sika Fakambi. Continuer la lecture

25 ans après…

Un pianiste de jazz populaire : Michel Petrucciani

Populaire et jazz ce n’est pas un oxymore mais un retour aux sources. Le jazz, « Great Black Music » – a toujours été une musique de danse, virevoltante, à l’affût de corps qui bougent comme des cerveaux, « Body and soul » comme l’affirme un standard. Continuer la lecture

JSP, Quand le printemps est là…

Quand le jazz est là sous les pommiers

Julien Lemière (Atelier du Bourg, Rennes)

Jazz Sous les Pommiers a lieu, comme chaque année, autour du jeudi de l’Ascension. Un jeudi changeant dans ce mois de mai souvent superbe à Coutances (Manche). Cette année l’ascension vers les mondes du jazz se fera début mai. Le festival déroulera ses fastes du 4 au 11 mai.
Un festival avec des à-côtés nécessaires, des spectacles pour le jeune public dont « La sieste musicale » – une invitation au rêve -, aux spectacles de rue, à la scène aux amateurs, gratuits, pour découvrir des groupes, des troupes, des orchestres, des musiciennes et des musiciens en devenir, d’autres restés amateurs. Des surprises de derrière la cathédrale qu’il ne faudrait pas bouder.
Les bénévoles, armature vitale pour le fonctionnement de la semaine, brillent par leur gentillesse et disponibilité. Il faut savoir les remercier, techniciens, chauffeurs, présents dans les salles, toujours de bon conseil, comme le personnel de la Mairie. En ces temps de réduction des crédits à la culture, il faut savoir compter avec le public qui n’a jamais fait défaut. Continuer la lecture