Jazz. Respirations d’un moment irrespirable

Pressé de prendre l’air

La pandémie a, parfois, des effets positifs. Simon Moullier, vibraphoniste virtuose et ses deux compagnons de joie, Luca Alemanno, bassiste, Jongkuk Kim, batteur ont voulu, après leur premier album « Spirit Song » – avec des invités prestigieux comme Dayna Stephens -, rendre vivantes leurs influences. Acoustiquement votre, le trio a d’abord interrogé Coltrane, celui de « Giant Steps » qui sonnait la fin de la progression en accords, avec « Countdown », sorte de compte à rebours vers l’abîme ou le paradis. Ce thème de Coltrane qui ouvre l’album lui donnera son titre. Parmi les compositeurs réunis par le trio, se trouvent Monk en bonne position, Charles Mingus et Lester Young – « Good Bye Pork Pie Hat » est une évocation du saxophoniste -, Tadd Dameron, Bill Evans. Les thèmes sont revisités tout en dessinant une sorte de carte d’influences qui permet de suivre les différentes directions du trio.
Un voyage dans les mémoires du jazz pour envisager un futur possible. Un voyage quelque fois éprouvant mais la légèreté aérienne des arrangements du trio brûlent les étapes d’un feu qui laissent espérer des braises réjouissantes d’un avenir post Covid.
Nicolas Béniès
« Countdown », Simon Moullier trio, Fresh Sound New Talent Continuer la lecture

Jazz. Concerts chez soi à partager. Mulligan et Hodges, spécial saxophones

Retirez vos masques, rangez votre pass sanitaire, en route pour deux ou trois concerts.
Gerry Mulligan, en 1960, avait constitué un grand petit groupe éphémère qu’il avait appelé le « Concert Jazz Band », un de ces orchestres aérien et léger capables de semer le vent pour faire ressentir la liberté du jazz. En novembre 1960, lors d’un passage à Paris, il fut enregistré et respirer son air frais reste un des grands moments de rencontre avec le jazz. Continuer la lecture

Jazz. Un train endormi charrie les mémoires de l’oubli.

Voyager de nuit

Un train file. Vers quelle destination ? Aucun voyageur ne le sait. Ils partent. Le reste fait partie des rêves éveillés. Les arrêts, les gares sont diverses comme les multitudes cultures du monde, de ces musiques aux racines spécifiques qui arrivent quelque fois au statut de standard pour un ou plusieurs paysages. Elles dessinent un univers d’espoirs, de luttes, de combats, d’émotions souvent et toujours la mémoire pour faire pousser une nouvelle semence, en les bousculant, en leur faisant rencontrer d’autres univers. Continuer la lecture

Jazz. Une chanteuse de jazz

Samara Joy, un nom prédestiné ?

Samara Joy, 21 ans au moment des faits, octobre 2020, a gagné la compétition de chant qui porte le nom de la plus grande des grandes vocalistes de jazz, Sarah Vaughan International Jazz Vocal. La victoire s’est traduite par l’enregistrement de ce premier album qui porte, en toute modestie, son nom, « Samara Joy », une joie sans contestation possible.
Samara prétend avoir découvert Sarah Vaughan tardivement en étant totalement troublé par l’interprétation d’icelle sur « Lover Man », qu’elle reprend sur cet album en lui donnant une sorte de naïveté que ce thème avait perdu. Sur cette lancée, elle a construit un album tout en mémoires non seulement de Sarah mais aussi de Billie ou de Nat « King » Cole. Mémoires qu’elle triture de sa voix d’une limpidité qui sonne étrangement en redonnant à ces « standards » une jeunesse, une promesse toujours réalisée. Continuer la lecture

Jazz. Un BBB, Big Band Britannique.


Un Big Band joue la carte Jacquard

Fallait-il être grand-breton pour avoir l’idée de consacrer une suite à la carte Jacquard ? Sans doute. La Grande-Bretagne est le berceau de la révolution industrielle et la carte Jacquard est la première forme d’automatisation du métier à tisser, une carte perforée.
Julian Siegel, saxophoniste, clarinettiste basse et compositeur, a été inspiré par les informations nombreuses, étranges et imaginatives qu’elle contient. Commissionné par le Derby, un festival de jazz, il a réuni quasiment toute la fine fleur du jazz britannique pour former un grand orchestre et perpétrer son forfait, une longue suite en trois parties donnée en 2017 – enregistrée pour l’album – « Tales from Jacquard », des contes issus du Jacquard, un titre qui décrit la musique concrète qu’il a voulue. La pochette même de l’album vient à l’appui en dessinant le titre avec les perforations de la carte. La première partie commence par évoquer le bruit du métier à tisser dans ces usines du 19e siècle. Une idée originale bien servie par l’ensemble. Continuer la lecture

Jazz. Michel Portal dansant, Jean-Pierre Jullian gréant

Musique de la vie et de joie de jouer ensemble.

Michel Portal, 85 ans au moment des faits, affirme l’âge d’artères qui se refusent au vieillissement, « MP85 » a été le titre évident de cet album plein de sève. Dans les notes de pochette, il dit s’être précipité dans le studio lors, sans doute, du premier déconfinement. Si l’on ose s’en souvenir, le premier confinement nous a enfermés dans un « chez nous » devenu comme une prison. La libération est venue de la musique et de la formation de son groupe qui réunit plusieurs générations pour une musique qui puise dans toutes les musiques populaires dansantes, à commencer – c’est pourtant le dernier thème – par un chant basque, « Euskal Kantua », un duo.
Bojan Z, au piano et claviers, m’avait raconté que Portal lui avait fait découvrir les mélodies serbo-croates, de son père, qu’il avait oubliées dans le rock et le jazz. Ensemble, ils les évoquent tout en faisant la part belle à d’autres cultures pour danser sous la lune, pour faire la nique au virus, pour démontrer que la vie ni simple ni tranquille mais là simplement. Continuer la lecture

Jazz. Les nouveautés du confinement au dé et au re ?

Vivre le confinement à trois

1. Se nourrir du temps

Mauro Gargano, contrebassiste, a composé les thèmes de « Feed » – nourriture – pendant cette entre tout que fut l’année 2020. Éloignés les unes des autres, il fallait trouver en nous-mêmes les nourritures spirituelles pour résister à ces barrières qui se disaient sociales et n’étaient rien de moins qu’une négation de la fraternité et des mémoires, du passé comme celles de l’avenir. Un air de désagrégation. Il fallait trouver de quoi alimenter l’outre pandémie en se référant au passé sans le copier avec le risque de répéter la nouveauté.
Le trio que Gargano a forgé, Alessandro Sgobbio, pianiste qui sait investir en les digérant les compositions du bassiste et Christophe Marguet, batteur attentif et compréhensif savent croquer à belles dents la musique pour lui donner la vie en prenant appui sur le présent pour s’élancer vers le futur.
Nicolas Béniès
« Feed », Mauro Gargano, Absilone

2. Traverser le temps

Jéricho, pianiste, Pascal Vigier, batteur et Frédérick Lemarchand, bassiste, se sont attablés, plusieurs jours de suite pas seulement pour boire mais, surtout pour exprimer l’envie d’être ensemble et faire de la musique. « Carnet de confinement » est un titre trop concis qui ne dit pas la chaleur ressentie à l’écoute de cet album. Un trio qui roule et s’enroule autour de thèmes connus – d’autres moins tout en étant aussi marqués par le swing et les mémoires de tous les trios, de Bill Evans à Herbie Hancock en passant par Wynton Kelly – pour combattre la pesanteur du confinement et exprimer une joie de vivre nécessaire, comme un fluide vital qu’il faut entendre et suivre.
N.B.
« Carnet de confinement », Jéricho/Vigier/Lemarchand, contact Jéricho 0762264904 Continuer la lecture

Jazz (suite) Des influences dominantes

Minimalisme et musique presque mécanique dans le jazz

Voyages

Simon Denizart, pianiste et compositeur, se veut citoyen du monde. Il a recueilli au cours de sa vie de « Nomad » – titre de son album qui peut aussi se lire No Mad », pas fou – a croisé des cultures dont il a recueilli les échos. A notre tour nous voyageons avec lui pour découvrir des paysages étranges faits de morceaux d’un puzzle qui ne sait pas que ses pièces éparses pourraient s’emboîter. Dans quel sens faut-il lire les étapes diverses qu’il propose en compagnie – une idée originale – de Elli Miller Maboungou à la calebasse, un instrument de percussion venu du flamenco. Peut-être le sens n’existe pas que ces étapes ne sont que le fil d’Ariane d’un musicien qui cherche ses racines, sa voie. Il se sert des structures du minimalisme qu’il enferre dans d’autres boucles, d’autres références. Lorsque le duo y arrive, le transport de l’énergie opère mais lorsqu’il se laisse envahir par ces cellules musicales, il perd le contrôle et l’ennui gagne. Continuer la lecture

Sur l’Art Ensemble of Chicago

Histoire d’un groupe de jazz

L’Art Ensemble Of Chicago a été découvert à Paris au début des années 1970. Toute une génération a été biberonnée à sa musique qui, par ses mémoires en acte, a fait pénétrer dans tous les mondes du jazz. Ces quatre – Joseph Jarman et Roscoe Mitchell aux saxes, Lester Bowie à la trompette, Malachi Favors à la basse – dans l’ordre d’apparition sur la scène parisienne, puis 5 avec l’ajout de Don Moye aux percussions ont joué un grand rôle dans la compréhension du jazz. Partie prenante de l’AACM – Association for the Advancement of Creative Musicians –, association de Chicago pour rendre les musiciens créatifs, ils revendiquent un projet politique, démocratique et social. Paul Steinbeck, dans « The Art Ensemble of Chicago », fait, bizarrement, œuvre de pionnier en signant la première étude du groupe. A l’américaine : en multipliant les citations, les témoignages, une manière un peu lassante parfois mais qui redonne vie à un groupe phare. Il ne faut pas le rater si vous voulez appréhender un peu de ces années de feux.
Nicolas Béniès
« The Art Ensemble of Chicago », Paul Steinbeck, préface et traduction de Ludovic Florin, postface de Alexandre Pierrepont, Presses Universitaires du Midi (PUM)
NB Il faut saluer la volonté de Ludovic Florin de faire connaître les travaux sur le jazz.
On trouvera les recensions du travail d’Alexandre Pierrepont sur ce site.

Du jazz par tous les bouts

Un nouveau label pour un objet étrange.
Phonofaune se lance… et atteint sa cible

Phonofaune propose deux livres disques qui posent la volonté d’éclectisme du label tout en voulant réunir paroles et musiques. Le premier, « Artisticiel », se veut « Cyber-improvisations et réunit Bernard Lubat au piano dialoguant avec deux machines, des logiciels conçus par Gérard Assayag et Marc Chemillier dans le cadre de l’IRCAM. Un résultat étrange qui interroge le concept même d’improvisation et la manière de faire de la musique. Le livre est un modèle du genre. Un texte de George Lewis explique ses relations avec les machines, lui aussi dans le cadre de l’IRCAM, et les auteurs des logiciels explicitent leurs projets. A lire, à commenter, à poursuivre. Continuer la lecture