Histoire et histoire

Un tueur de Mussolini à Paris

Alexandre Courban est autant historien que romancier. Il raconte les années 1930, années marquées par le fascisme italien et le nazisme en Allemagne. Il situe le cœur de ses intrigues à Paris et plus précisément au journal L’Humanité, quotidien du Parti Communiste Français, section de l’Internationale Communiste (SFIC), comme le PS est la section française de l’Internationale ouvrière (SFIO). Via « Rue de l’Espérance 1935 » il nous permet d’assister à la conférence de rédaction du journal sous la direction d’André Marty chargé de faire respecter la ligne du Parti. Continuer la lecture →

Théâtre ? Non Histoire de la lutte des classes

Brecht illuminé par Chapoutot

Bertold Brecht dans « La résistible ascension d’Arturo Ui » avait transposé Hitler en chef mafieux et Berlin en Chicago, tout en restant près de la mécanique institutionnelle et politique qui avait permis à Hitler de réaliser son coup d’État. Les personnages sont ressemblants et l’intrigue conforme à la réalité des faits. Les éditions de l’Arche propose une nouvelle traduction d’Alexandre Pateau et ont eu la bonne idée de faire précéder le texte de la pièce du rappel des faits par Johann Chapoutot. L’historien rend hommage à Brecht – et au traducteur – qui avait bien saisi la marche et la logique de la résistible ascension d’Hitler qui a bénéficié de la démission des élites bourgeoises. Un ouvrage qui ouvre une nouvelle collection qui promet des découvertes via des collaborations de diverses disciplines pour provoquer des lectures nouvelles du théâtre contemporain.
Johann Chapoutot, « Une histoire bien connue » & « La résistible ascension d’Arturo Ui », traduit par Alexandre Pateau, L’Arche, collection Uppercut

Les maudits naïfs

Alger 1962
Vincent Ejarque nous plonge – au sens le plus fort – dans la bataille d’Alger sous la forme du reportage. Comme toujours dans cette forme de roman historique, l’auteur mêle les personnages réels – leur biographie fait aussi partie de l’intérêt de ce livre – et les personnages fictifs pour mener l’action et raconter L’horreur à hauteur d’hommes.
Un jeune lieutenant de la Légion étrangère, synthèse de plusieurs figures engagés dans un conflit qui les dépassait, Térien – c’est son nom, ironiquement donné par l’auteur –, écartelé entre ses différentes légalités, honneurs, entre les services secrets français, sous l’autorité directe de Michel Debré et les insurgés de l’OAS. Sans compter les barbouzes du SAC qui essaie de jouer un rôle non défini dans ce capharnaüm. Les attentats succèdent aux attentats, les mort aux morts, dans un déferlement absurde. Chaque fraction défend ses intérêt tant du côté des factieux que du côté des forces de libération nationale, le FLN réglant ses comptes avec les partisans de Messali Hadj. Térien comprend que les jeux sont faits, que l’Algérie française n’existe plus, que la libération est en route, plus rien ne l’arrêtera.
Bousculé, il vit en même temps un amour impossible, et ne sait plus à quelle autorité se vouer. Ce récit fait aussi comprendre les silences de toute une génération traumatisée par la guerre, par la torture, par les assassinats mais aussi par la mort de compagnons dans des affrontements souvent brumeux de la guérilla.
Térien nous entraîne dans tous les complots, au cœur de l’OAS, de ses fractions, mais aussi au cœur de l’appareil d’État, les complots qui ont permis le coup d’État du général De Gaulle comme les manœuvres du SDEC pas toujours très claires. Le lieutenant ne digère pas les trahisons de De Gaulle et, plus généralement des politiques.
« Les spectres d’Alger », titre évident et donc bien choisi, permet de revivre un morceau d’histoire toujours actuel. Un livre d’histoire qui s’habille en polar.
« Les spectres d’Alger », V. Ejarque, nouveau monde/sang froid

Londres loin de la magie

Le traumatisme de la guerre, la vieillesse d’un magicien et celle de la société britannique

Lorsque « Le cabinet de illusions » – titre générique de la série de Jean-Luc Bizien attachée aux pas du magicien Chung Ling Soo alias William Ellsworth Robinson – perd de son mystère, de son attrait, lorsque les yeux du magicien ne s’allument plus à un nouveau tour et qu’il se contente de reprendre ceux du passé, il est temps de prendre sa retraite. Lorsque la société elle-même – vue à travers le Londres de 1918 – se trouve enrobée de sa fin, tous les traumatismes ressortent à commencer ceux produits par cette première grande boucherie mondiale. Des meurtres de prostituées, point de départ qui projette, pour les journaux, le retour de Jack the Ripper – l’éventreur – manière de nier l’existence même de la guerre. « Enquête à Londres, 1918 » baigne dans un climat de fin d’une civilisation allant de pair avec la décrépitude personnelle. La vieillesse est le thème principal de cette fausse enquête qui donne à voir les quartiers pauvres de la Ville. Continuer la lecture →

Le plus grand concert de jazz ?

Vive la liberté, vive le be-bop !

Franck Médioni nous invite à un grand concert. Le lieu : le Massey Hall à Toronto, la date : 15 mai 1953, les protagonistes, réunis pour ce seul soir, Charlie Parker, Bird pour tout le monde, propriétaire d’un saxophone alto en plastique – Ornette Coleman en utilisera un lui aussi, peut-être en hommage -, le costume fripé ressemblant à un pyjama, arrivé en retard bien sur, Dizzy – « tout le monde m’appelle comme ça même ma femme » dira-t-il – Gillespie, trompettiste luxuriant et virtuose, tourbillonnant tout autant que bouffon sérieux, qui sait se compromettre sans compromissions ; ce couple s’est perdu un peu de vue sans briser le lien qui les unit comme autant de liens invisibles plus forts que la séparation physique. C’est toute une histoire qui se joue – dans tous les sens du terme – dans leur retrouvaille. A la fois, ils donnent l’impression de ne s’être jamais quittés et le temps de la séparation se traduit pas une sorte de gêne qui oblige le trompettiste à quitter la scène soi-disant pour suivre le match de boxe qui se déroule le même soir et explique le manque d’une partie du public, la salle immense est à moitié vide. Continuer la lecture →

Endetté, et alors ?

On (l’État) n’a plus d’argent !

Les commentateurs-trices n’en finissent pas de seriner ce message venu directement du gouvernement. Une démonstration de leur manque d’esprit critique. Les journalistes devraient se méfier des idéologies et des sources gouvernementales. Macron/Lecornu répètent à l’envi l’allégorie de Fillon, « un État en faillite ». Depuis le temps, force est de constater que cet État en faillite se porte bien…
Commençons par une évidence : l’endettement n’est pas synonyme de faillite. Au contraire. On connaît l’adage : « On ne prête qu’aux riches ». Si l’État peut emprunter sur les marchés c’est que les opérateurs – en l’occurrence souvent des fonds d’investissement – font confiance : l’État paiera les intérêts de sa dette. Confiance qui repose sur la capacité de l’État de lever les impôts, les taxes qui entrent ponctuellement. L’État s’est toujours endetté même si cette dette peut devenir invisible comme ce fut le cas après la seconde guerre mondiale jusqu’aux années 1980 par l’intermédiaire de la Caisse des Dépôts et des « avances » de la Banque de France. Continuer la lecture →

Fin d’un monde

Le « choc pétrolier » ? Des crises multiples sans réponse et… sa,s analyse

Le monde est en ébullition et sur un sol de plaques tectoniques. Les déstructurations massives sont autant géopolitiques, que climatiques, économiques, sociales, politiques directement au niveau de chaque État en terme de crise de légitimité. Les restructurations sont fragiles et toujours remises en cause pas seulement à cause des foucades de Trump – qui ont tendance à mettre un peu plus de désire dans le désordre ambiant – mais surtout parce que les sociétés n’ont plus de boussole. Le dit néolibéralisme des années 1980 n’a pas été remplacée par une autre théorisation. Mis à part l’invention d’une nouvelle catégorie, les libertariens, dont la doctrine se résume dans le « laisser faire » jusqu’au boutisme et vise la destruction de l’État réduit à une simple bande armée – ont-ils lu « L’État et la révolution » de Lénine ? – en prônant la déréglementation totale. Millei et Trump en sont les représentants les plus en vue. Dans cet ordre d’idée, seul compte le rapport de forces et oblige à désigner un chef, un autocrate, un monarque de droit divin qui met la démocratie sous toutes ses formes au magasin des accessoires, aux oubliettes de l’histoire. Continuer la lecture →

Cauchemar saisissant

Un cri, synthèse de toutes les tortures

Est-il possible de créer le cri effrayant de tous les enfants torturés jusqu’à en mourir ? C’est le pari fou d’un prête protégé par sa communauté qui a commencé son office de terreur dans les pensionnats religieux du Canada regroupant des enfants des peuples premiers, autochtones, pour soi-disant les faire accéder à la civilisation occidentale en les séparant de leur famille. Marie Capron via son double fictif la commissaire réunionnaise Priya Dharmesh, mène l’enquête qui va la conduire d’un concert du DJ Munch jusqu’aux contrées quasi désertiques du Canada. Continuer la lecture →

Sympathique inconnu

Sur la route de la fraternité et de l’amour

Une histoire, des histoires de rencontre bizarres, étranges, forcément de troisième type  entre humain.e.s et des extra-terrestres est un thème récurrent des films de Spielberg, un monde fraternel, amical qui se retrouve dans ce roman de Connie Willis, « La route de Roswell ». La première partie, l’irruption d’une boule de laine, de tissu dans la voiture de Francie qui, bien sur ne croit pas aux êtres venus d’ailleurs, est désopilante, une comédie sur les apprentissages – apprendre la langue par l’intermédiaire des westerns – et sur la manie généralisée de texto, scroller dans le texte, mais aussi sur la transformation des habitudes pour tenir compte des désirs et des besoins de l’autre. Elle réunit un couple formé par l’arrivée de l’extra terrestre, une faussaire capable de faire tomber de l’argent des machines des casinos, un producteur en mal de vacances, un réac qui croît que le gouvernement cache des secrets, un aréopage qui ne dépare pas avec le petit frère d’ET et même le dépasse en terme de marginalité.
La peur de départ devant l’inconnu cède la place à des reconnaissances réciproques et pas seulement avec la boule de tissu. Les réactions diverses provoque le rire. La deuxième partie est plus convenue. Se retrouve l’univers de la science fiction habituelle lorsqu’elle est accueillante, lorsqu’elle met en avant la nécessité des solidarités entre les peuples. L’autrice ajoute une poignée du monde des « Men In Black » pour faire bonne mesure et le tour est joué.
Difficile de résister à l’empathie qui se dégage de ce road movie d’un nouveau type, du troisième évidemment

Nicolas Béniès

« La route de Roswell », Connie Willis, traduit par Pierre Simon, Exofictions/Actes Sud,

L’Art Faber

L’art du monde et les mondes de l’art
Art Faber, un terme copié sur l’homo faber, est une idée lancée par Umberto Eco qui s’est réalisée sous la forme d’un laboratoire, Lab. Arts & Entreprises de EDMP/Université Paris-Panthéon-Assas, réunissant des univers différents, académiques et économiques. L’idée centrale est autour de l’échange : les œuvres d’art façonnent les mondes économiques et sont influencées par eux.
Démonstration Alexis Brodsky, Jérôme Duval-Hamel et le collectif de l’Art Faber dans ce livre au titre énigmatique « La muse méconnue de Maurice Ravel ». Les premières pages révèle que cette muse, suivant Ravel lui-même, à propos de la composition « Le boléro », « c’est à une usine que je dois l’avoir conçu ».. Il insistera sur cette influence : « J’ai trouvé la plupart de mon inspiration dans les machines. J’adore aller dans les usines et voir de vastes mécanismes à l’œuvre. C’est grandiose et fascinant ».
Il ne s’agit pas pour autant de « musique industrielle » qui eut son heure de gloire en ce début de 20e siècle copiant le son du travail à la chaîne purement et simplement. Les influences sur son œuvre sont multiples à commencer par le jazz, Ravel combinant les éléments pour les fusionner pour créer une musique nouvelle, une porte d’entrée dans le modernité.
Les auteurs se livrent à un véritable travail de dissociation pour mettre en lumière la place des bruits du monde économique dans l’élaboration des compositions raveliennes. Une manière d’interroger la modernité reposant sur à la fois la tradition, des cultures d’ailleurs et l’environnement urbain, industriel et autres.
Nicolas Béniès
« La muse méconnue de Maurice Ravel », A. Brodsky, Jérôme Duval-Hamel et le collectif de l’Art faber, coédition Actes Sud/Art faber