Jazz, Uni, plus fort le trio

Un trio où 3=1

Réunir un saxophoniste ténor, Frédéric Borey, un organiste, Damien Argentieri, et un batteur, Alain Tissot, pour construire une musique d’ensemble sans leader – même à tour de rôle – est à la fois une leçon de démocratie et de synthèse. L’orgue est, d’habitude, depuis au moins Jimmy Smith, un instrument orchestre, envahissant, empiétant sur tous les autres, là il se coule dans les voix des deux autres pour répondre aux sollicitations et aux questions posées. Le saxophone, instrument roi, accepte ces nouvelles contraintes en laissant planer les esprits de Lester Young, Stan Getz, Wayne Shorter, Larry Young…
Les compositions se placent sur le terrain de la balade pour nous faire marcher en s’arrêtant souvent pour contempler un paysage. Elles, se font murmure pour, soudain, se faire plus agressive, plus revendicative. Le cri, la révolte, sous jacente peut jaillir de l’un ou de l’autre, canalisés par l’ensemble pour rester dans l’architecture générale. Il arrive qu’on perde le fil, le son de chacun des instruments pour sombrer dans un ailleurs forgé par ce trio. Continuer la lecture

Jazz de la ferveur de la saxophoniste Claire Michael à la transe de Phil JL Robert

Ferveur

Claire Michael ne cache pas, pour son deuxième album, « Mystical Way », son obédience coltranienne tout en sachant ne pas copier. Elle cherche sa propre voie, mystique si l’on en croit le titre. Elle reprend « A love supreme », Composition célèbre de John Coltrane, thème tellement simple, une prière, que la tentation est grande de la jouer sans changement. Son arrangement laisse intact le « gospel », la référence religieuse, tout en proposant une nouvelle lecture. Jean-Michel Vallet, piano, claviers, Fender Rhodes, Zaza Desiderio, batterie, percussions, Patrick Chartol, basses, Hermon Mehari, trompette un nouveau venu -, forment un groupe soudé qui donne du poids à chacune des compositions. Continuer la lecture

Mémoire de 1999 (suite)

Le Duke, centième ! Action !

Edward Kennedy Ellington dit le Duke pour ses habits bien coupés aurait eu 100 ans le 29 avril. Il a été fêté aux États-Unis. C’est une reconnaissance. DownBeat, la première revue de jazz américaine lui a consacré sa couverture. C’est logique. Il avait construit un univers prenant place dans cette mosaïque appelée jazz. Le mystère Ellington demeure 25 ans après sa mort, en 1974 donc. Il avait réussi à marier des sons pour rendre des couleurs inédites et qui le sont restées. Wynton Marsalis, à la tête de l’orchestre du Lincoln Jazz Center – les albums sont disponibles chez Columbia, distribué par Sony Music – a beau multiplier les hommages et à jouer les partitions comme le Duke – et Billy Strayhorn son alter ego, qu’il ne faut jamais oublier – les avait écrites, il y manque ce quelque chose, ce je-ne-sais-quoi – pour citer Jankélévitch – qui fait l’essentiel. Boris Vian en était un des visiteurs de ce monde merveilleux. Dans « l’Écume des Jours », Chloé – le personnage – provient directement de l’univers ellingtonien et des grandes compositions des années 40. Ces jours de juin se fêtera le 40éme anniversaire de sa mort. Fayard en profit pour rééditer/éditer ses œuvres complètes. Trois volumes parus à ce jour, dont Les chroniques de jazz… Continuer la lecture

Mémoire de 1999

Du côté de Cuba

Cuba est à la mode bien avant le film de Wim Wenders, Buena Vista Social Club. Le cinéaste fait faire ressentir la profonde décrépitude de La Havane comme la force de la musique. Pour être complet il aurait dû faire appel – cette critique s’adresse surtout à Ry Cooder – aux musiciens d’aujourd’hui, en même temps que les ancêtres, pour indiquer les différences et les convergences de racines et de points de vue.
Quelques parutions récentes permettent de jeter d’autres lumières sur cette culture, sur cette musique-art-de-vivre résultat de la confrontation entre des cultures africaines et européennes, une fusion différente de celle se produisant sur le continent nord-américain, provenant de la même nécessité des colons – ici espagnols – d’exploiter leurs immenses propriétés par la mise en esclavage d’Africains1. Frémeaux et associés (distribué par Night & Day) publie une « Rétrospective officielle des musiques cubaines », réalisée par le centre de développement et de recherche des archives de la musique cubaine, un coffret de 4 CD, avec un livret fort bien documenté qui met l’accent sur l’influence Yorubas comme élément déterminant dans cette alchimie, dans le son notamment. La place essentielle du vaudou est mise en évidence, non pas seulement comme religion mais comme mode de synthèse des différentes cultures africaines pour construire une culture spécifique. De quoi devenir incollable sur la musique afrocubaine, la rumba, le Guaracha, le punto cubain, le cancion et, évidemment, le son. Continuer la lecture

Des nouvelles de Nesbo et la suite des aventures d’espion vues par Semenov

Des histoires au coin du feu
Le temps de cet automne ne dit rien sur l’hiver qui vient. Une saison propice aux contes, aux histoires qu’on se raconte pour se rapprocher d’un feu qui s’éteint. « De la jalousie », de Jo Nesbo, fait partie de cette panoplie. Des nouvelles qui se veulent révélatrices de notre monde, de nos comportements assez semblables finalement malgré les frontières. Continuer la lecture

Centenaire en 2000

Pour Jacques Prévert

Ce 4 février 2000, il aurait eu 100 ans. Le bel âge aurait-il dit. Car tous les âges de la vie sont beaux. Il n’y a guère que les flics et les militaires pour ne pas s’en apercevoir. Parce qu’ils ne voient pas la lumière. Empêtrées dans ce qu’ils croient être la réalité, ils s’engluent dans la répression. Comme si toute révolte était soluble dans la répression. Il avait hérité cette phobie de son grand-père, vieil homme irascible sur de son bon droit et de sa connerie qui avait martyrisé son père. Des années plus tard, le père continuera à en faire des cauchemars. Comme quoi Freud n’est pas loin… Continuer la lecture

Un Debord éternellement vivant

Une ode à la jeunesse capable de vivre d’autres vies.

« Debord, printemps » n’a pas vraiment de statut. Pas un essai, pas un poème, pas une biographie, pas non plus vraiment portrait d’une jeunesse et d’une époque, pas vraiment saga, pas vraiment politique mais un peu de tout, pour un mélange explosif, virulent, sauvage. Le thème apparent, La figure de Guy Debord, jeune homme réfugié dans son îlot de Saint-Germain-des-Prés, entre différentes cavernes où se retrouvent un groupe de dissidents qui refusent la société de ces années cinquante appelées plus tard « les 30 glorieuses » (dixit Fourastié). « Ne travaillez pas » est le slogan affiché de ces lettristes d’abord puis situationnistes ». L’internationale que constitue Debord est striée d’exclusions, souvent à motif aviné ? Cette jeunesse rêve, construit un monde étrange autour d’elle-même animé par la volonté farouche de ne pas être digéré par ce monde inconnu pour elle. Continuer la lecture

Mémoire de 1999

Disque. A propos de pianistes…

Benny Green : These are soulful days, Blue Note distribué par EMI.
Une idée d’anniversaire. Blue Note, le label mythique fondé par deux émigrés berlinois Alfred Lion et Francis Wolff, fête ses 60 ans. Le pianiste Benny Green a décidé de faire revivre, à sa façon, les années « hard bop », celle des Jazz Messengers d’Horace Silver et d’Art Blakey. Le format choisi pour ce type d’esthétique est inhabituelle, piano, basse (Christian McBride) et guitare (Russell Malone). Et ça marche. Il faut dire que Benny Green a de la puissance, de l’énergie, du swing. Continuer la lecture

Mémoire de 2003

Chronique de Disques écrites en 2003

Pour Lee Konitz et la liberté…
Faut-il aller vers sa 73e année pour faire la preuve de sa liberté, de son sens de l’humour, de sa volonté de vivre ? A écouter Lee Konitz et son saxophone alto on pourrait le croire. Beaucoup moins guindé, ils donnent l’impression d’avoir appris à vivre. Bizarre sensation. Deux albums viennent en donner la preuve. Le premier, pour Blue Note (distribué par EMI), « Another Shade of Blue », volume deux des aventures d’un trio de circonstance, Konitz associé au pianiste Brad Mehldau – la coqueluche actuelle – et au bassiste Charlie Haden (ne faisant pas ses trois fois vingt ans et même un peu plus), pour une sorte d’hymne au jazz et à la rencontre des générations. Si vous ne possédez pas « Alone Together », le premier opus, celui-là conviendra et vous y ferez des découvertes. Dans le cas contraire, c’est un peu répétitif. Le show-biz comme chacun sait ne connaît que ce refrain… Continuer la lecture

Mémoire de 1996

Chronique de DISQUES écrite en 1996

Ahmad Jamal : « Big Byrd , the Essence part 2» (Birdology, distribué par Polygram)
Ahmad Jamal est l’une des dernières légendes du jazz encore en activité. Il a influencé tous les pianistes, et au-delà. Miles Davis avait demandé à ses pianistes d’étudier son style, et son aura s’étend sur tous les mondes du jazz. Il recommence à enregistrer depuis quelques années pour le label « Birdology ». Interviewé à Coutances, au mois de mai de cette année, il dit ne pas refuser le passé mais regarde obstinément vers le futur. C’est vrai que son style d’aujourd’hui est différent de son style des années 58-60, et différent des années 65-75. Il joue moins des silences et est devenu plus « pianiste ». Il est toujours, par contre, le chef d’orchestre intransigeant exigeant que SA musique soit interprétée et vivifiée par les musiciens qu’il dirige à la baguette – au sens littéral du terme. Dans le premier volume de « The Essence » – dont je vous avais parlé dans ces colonnes – l’auditeur retrouvait un Ahmad Jamal, l’Ahmad Jamal nouveau fier de son art et de ce qu’il est, dans un album réussi, contrairement au premier « Live in Paris ». Cette partie 2 ne retrouve pas totalement la magie du 1, ni celle du concert, mais sait, dans les rencontres – avec le violoniste Joe Kennedy qui montre qu’il n’a rien perdu de sa capacité à phraser et à swinguer, ou le trompettiste Donald Byrd dans le titre éponyme, toujours dans le courant du temps – susciter et l’intérêt et le sang de l’auditeur qui participe alors pleinement à la création.
Un album de pleins et de déliés, comme seul le jazz peut les écrire. Continuer la lecture