Polar. La ville cauchemardée et l’amitié plus ou moins trompée

Chandler en slammeur.

Desmund Sasse est un curieux enquêteur, en marge et refusant toute compromission. Il tient beaucoup du détective privé créé par Raymond Chandler, Philip Marlowe. Une naïveté désabusée, plus rien et tout l’étonne. La confiance n’est jamais aveugle mais elle fait son œuvre pour s’engager dans des aventures qui sont celles d’autres mais dans lesquelles, à son corps défendant et de son plein gré, il s’engage. Continuer la lecture

Polars. Robin des bois et préservation des œuvres d’art sur fond de meurtres et de confinement

Arsène Lupin pas mort et Américain

Jeff Lindsay, le créateur de ce personnage singulier, « Dexter », tueur et policier, a décidé de changer de registre. Riley Wolfe est un voleur, tueur occasionnel et spécialiste du déguisement. Une personnalité bizarre, réellement sans définition sinon celle du moment et du personnage qu’il incarne, sans mémoire et sans émotions. Un être venu d’ailleurs. Pour cette première aventure, « Riley tente l’impossible » – un commencement qui ressemble à une fin – il se donne le défi de voler le diamant le plus cher du monde et le mieux gardé par les gardiens de la Révolution et par le FBI. Il réussit au prix d’un stratagème inédit et fondamentalement répréhensible moralement. Le personnage n’en est pas conscient uniquement préoccupé du but tandis que l’auteur y est sensible. Continuer la lecture

Philosophes en action

Vision du monde poutinienne

« Dans la tête de Vladimir Poutine » est une tentative intéressante de Michel Eltchaninoff d’éclairer la vision du monde de Poutine, son idéologie, sa conception du monde. Pourquoi envahir l’Ukraine et mener une guerre barbare d’annexion pure et simple d’une nation en train de se constituer après la disparition de l’URSS ? Poutine considère l’Ukraine comme un territoire russe et les troupes d’envahisseurs s’attendaient à être reçues comme des sauveurs. Les gradés avaient même emporté leurs uniformes de parade.
Le philosophe grand russe Ivan Ilyine serait le fournisseur d’idées et d’idéologie, ici dans le sens d’une vision fausse de la réalité mais qui permettrait à Poutine de justifier son pouvoir autocratique aux yeux même de ses populations. Le pouvoir ne peut pas se limiter à la seule répression, il a besoin de se légitimer. Ilyine est un admirateur de Franco et de Salazar, une dictature qui a voulu forger des solidarités d’un autre âge. Le philosophe met en cause l’Occident dans la séparation entre la Fédération de Russie et l’Ukraine. La haine de l’Occident est désormais le credo de Poutine qui fait de l’OTAN le Satan des temps modernes.
L’édition de poche est quasiment une nouvelle version qui tient compte de la guerre pour livrer une image saisissante d’un monarque des temps modernes enfermé dans sa forteresse, poursuivie par la peur de la pandémie lisant et relisant des auteurs qui viennent alimenter sa vision d’un monde éclaté qu’il ne comprend pas. Dans le même temps, il se fait le fossoyeur, et le trou est profond, de toute la mémoire de l’URSS. Il ne sauvegarde que Staline pour son côté héritier des tsars. le monde qui bascule alimente toutes les tentatives de sauvegarder à tout prix y compris le prix du sang, des mondes anciens, de faire resurgir des passés dépassés.
Une thèse stimulante, redonnant toute sa place aux idéologies. Sans vision du monde, il n’est pas de pouvoir ni de propagande.
Nicolas Béniès
« Dans la tête de Vladimir Poutine », Michel Eltchaninoff, Babel/Actes Sud

D’un western à un simili coup d’État : deux visages du polar à travers les âges

Un auteur à découvrir
W.R. Burnett est toujours à redécouvrir comme auteur de polars, de ces romans noirs qui racontent la pègre de Chicago mais surtout de ces figures d’hommes perdus entre des mondes qu’ils ne comprennent pas poursuivis par un sens de l’honneur désuet. Une partie de son œuvre a été oubliée. Il fut aussi, outre scénariste, auteur de « Western », forme de romans spécifiquement américaine, connue surtout par le cinéma.
La réédition de « Saint Johnson », écrit en 1930, vient à point pour mettre en valeur le talent de Burnett dans cette catégorie. La base de son récit, comme il l’indique dans une note, est la légende du « Règlement de comptes à OK Corral » opposant, à Tombstone (Arizona), deux clans celui des Earp – Wyatt, une figure de l’Ouest, Marshall, dans le livre Wayt Johnson – et celui des Clanton. Le premier chapitre est remarquable. Pas de description du contexte. Une entrée directe dans le monde de ces années d’après guerre de Sécession. Les fortunes et les morts fleurissent, les soûleries brossent le paysage des rues de la ville, prospecteurs et cow boys se partagent les rôles de figurants et Johnson se retrouve seul sur son cheval dialoguant avec les étoiles, personnage traditionnel asocial cher à Burnett même s’il semble du côté de la loi. Propriétaire d’un tripot, il n’est pas dépendant de son salaire contrairement au shérif élu par les habitants et corrompu. La route continue, encore et encore, encore et encore une autre ville, une autre histoire. Figure de la loi et de l’ordre, Johnson est condamné à l’errance, d’aller voir ailleurs s’il peut trouver une place… Le prisme de Burnett est celui de l’individu dans un monde qu’il ne comprend pas sans référence à la lutte des classes. Continuer la lecture

Mondialisation, financiarisation et l’émergence d’un autre monde

Le monde bascule
Le temps de la mondialisation se termine. Ouverte au milieu des années 1980 par la déréglementation décidée par les États, elle s’est affirmée sous la forme de l’hypermondialisation au début des années 2000, construisant des chaînes de valeur au niveau mondial via la construction de firmes multinationales. Particulièrement, la globalisation financière exerce aujourd’hui tous ses effets négatifs sur le bien être des populations. Continuer la lecture

Jazz : retour an 2008

Bon anniversaire.
Ce mois de juillet – le 2 pour être précis – Fritz Jones, plus connu sous le nom de Ahmad Jamal, nom qu’il s’est choisi, a vu son 78e anniversaire et la sortie de cet album « It’s magic ». Il faut le croire, la magie est au rendez-vous. Toute la mémoire du jazz aussi. Mémoire d’une vie qui a vu la gloire et la déchéance. La sienne. Le tout se retrouve transformé en une musique de notre présent. Avec ses acolytes habituels, il fait danser le monde. Qui en a bien besoin !
Ahmad Jamal, « It’s magic », Dreyfus-Jazz. Continuer la lecture

Videz vos poches (1)


Histoire

Une expérience politique
Alya Aglan propose dans « La France à l’envers », une lecture du Régime de Vichy comme une expérience originale coupée des racines de la révolution de 1789. Il parle de « duel de légitimité » vécue par les populations dans les territoires. Stimulant
« La France à l’envers. La guerre de Vichy (1940-1945) Folio Histoire

Les pays arabes et le pétrole
Philippe Pétriat écrit les relations étranges des États arabes et le pétrole en se servant de sources arabes pour analyser la place de l’or noir. « Aux pays de l’or noir » permet aussi de comprendre les enjeux de l’après pétrole pour ces pays. Sa thèse s’élargit à une sorte d’histoire de l’énergie.
« Aux pays de l’or noir. Une histoire arabe du pétrole », Folio/Histoire

Les gilets jaunes, révolte populaire ?
Gérard Vindt ne répond pas directement à cette question dans son « Histoire des révoltes populaires » mais il donne des clés de compréhension des différentes formes de soulèvement face aux Autorités constituées, à la formation de l’État. La révolte est aussi un des moyens de régler des conflits. Un instrument d’analyse.
« Histoire des révoltes populaires, Repères/La Découverte.

Histoire de la propagande
David Colon part des pionniers, pour l’époque moderne, qu’il situe en 1906 aux formes actuelles liées aux réseaux sociaux et à Internet. En général, ce sont les entreprises qui expérimentent de nouvelles formules pour gangrener la politique, la vie publique pour conformer les relations sociales. Pour décrypter notre vie de tous les jours sans succomber au « Story telling » ou aux théoriciens du « nudge ».
« Propagande. La manipulation de masse dans le monde contemporain », Champs/Flammarion

Videz vos poches (3)

A ne pas manquer
Plongée dans un autre univers
Il est devenu le sujet à la mode. Les journaux lui consacrent une place importante. Il faisait peur. Il fait désormais envie : le poulpe. Peter Godfrey-Smith sait décrire « Le prince des profondeurs » en mettant en évidence son « intelligence exceptionnelle ». La préface de Jean-Claude Ameisen présente aussi l’état des recherches. Superbe.
« Le prince des profondeurs », Champs/Flammarion, traduit de l’anglais par Sophie Lem

Comprendre l’univers.
La théorie la plus communément admise par la cosmologie pour appréhender la naissance de l’univers est celle du « big bang » – pour respecter la graphie de Jean-Philippe Uzan. « Comprendre l’univers ici et maintenant » propose-t-il pour séparer mythe et savoir. Nécessaire.
« big bang », Champs/Flammarion

Videz vos poches

Littérature
Japonaise : Yukio Mishima
« Confessions d’un masque », écrit en 1949, est un roman d’initiation, de lien entre le désir et l’art, sur l’impossibilité d’être homosexuel dans le carcan des us et coutumes du Japon. La nécessité de porter des masques s’impose pour vivre dans cette société. Le drame quelquefois comique se noue. Il emportera l’auteur qui se donnera la mort, en novembre 1970, en un spectacle sublime.
« Confessions d’un masque », Folio, Nouvelle traduction par Dominique Palmé

Russe : Victor Remizov
« Devouchki », le roman de deux jeunes filles habitant la Sibérie partant à l’aventure pour découvrir Moscou. Un récit quasi documentaire du faste de la Capitale qui dissimule une pauvreté souterraine et de l’écart avec les autres villes ou villages qui vivent dans un autre monde. Une ode à la jeunesse, aux filles, pour qu’elles trouvent un chemin qui permette leur émancipation. A découvrir
« Devouchki », 10/18, traduit par Jean-Baptiste Godon

Bulgare : Victor Paskov
Une amitié filiale entre un vieux luthier Tchèque et Victor, le fils d’un trompettiste habitant dans le quartier juif de Sofia. « Ballade pour Georg Henig » – un titre qui fait le lien entre la musique et la littérature – exerce une influence durable sur le lecteur qui voudrait rester encore et encore avec Victor. Paskov est l’un des grands écrivains bulgares qu’il faut découvrir de toute urgence.
« La ballade de Georg Henig, Mikros/Editions de l’Aube, traduit par Marie Vrinat qui présente aussi l’auteur.

Américaine : Andrew Ridker
« Les altruistes », une nouvelle version d’affaires de famille dans l’Amérique d’aujourd’hui marquée par l’individualisme et le souci de réussir, dans le sens de devenir riche, sans esprit de solidarité. Un repas de famille qui laissera des traces. Un gros succès de librairie aux États-Unis.
« Les altruistes », 10/18, traduit par Olivier Deparis

Espagnole et Basque : Dolorès Redondo
« La trilogie du Baztàn », se situe dans la vallée de la Navarre et mêle allégrement mythes du pays basque et enquête policière de l’enquêtrice Amaia Salazar, partagée entre époux et enfant. Ces trois recherches sont entourées d’une brume puissante qui ne laisse pas distinguer la fausse de la vraie sorcellerie. Un peu touffus parfois, « Le gardien invisible », « De chair et d’os » et « Une offrande à la tempête » permettent de faire connaissance avec les légendes du pays basque et la réalité de notre monde moderne, violent et âpre qui fait des individus des foyers de bombes, incapables qu’ils sont de dominer à la fois leurs pulsions et les contradictions d’une société qui se refuse au collectif et à la mémoire. Elle décrit aussi les double sinon triple journée de travail de l’enquêtrice.
« Le gardien invisible », traduit par Marianne Million, « De chair et d’os », traduit par Anne Plantagenet, « Une offrande à la tempête », traduit par Judith Vernant, Folio/Policier

Vider vos poches. Poésie

Poètes, unissez-vous
Italienne : Cesare Pavese a publié ce recueil, « Travailler use » en 1936, qu’il a revu en 1943. Édition bilingue, elle permet d’entrer dans l’univers de ce poète marginal, original influencé par Walt Whitman qu’il a traduit. Il cherche l’utopie dans la réalité et la réalité dans l’utopie, dans l’imagination. Le lyrisme naît de la description clinique d’une ville, Turin, et d’une campagne stylisées.
« Travailler use », Choix et préface de Carlo Ossola, traduit, annoté et présenté par Léo Texier, Rivages/poche

Féministe : Lydie Dattas. « Le livre des anges suivi de La Nuit spirituelle et de Carnet d’une allumeuse », le dernier tableau se voulant la réponse féminine d’« une saison en enfer » de Rimbaud. Elle revendique de parler des femmes tout en rejetant le féminisme moderne, nouvel avatar de la domination des hommes. Sa langue musicale se sert des modalités du refrain pour changer de ton.
« Le livre des anges », préface de Christian Bobin, Poésie/Gallimard

Émancipateur : Armand Gatti. Il a fait le choix de la démesuré et a voulu inventer un langage émancipateur en suscitant la révolte. Il est connu pour son théâtre mais se définissait comme poète. Un choix de ses poèmes pour le découvrir comme il voulait l’être. Un baril de poudre contre l’ordre établi.
« Comme battements d’ailes, Poésie 1961-1999 », Choix et préface de Michel Séonnet, Poésie/Gallimard

Inédit : Erri De Luca en édition bilingue. Pour cette édition française, l’auteur a adjoint à « Aller simple » et à « L’hôte impénitent » dans leur intégralité, des poèmes inédits qui fait de cette publication un « collector ». Évocation des migrants arrivés sur la terre italienne victimes de l’indifférence mortelle après tous les dangers subis. Écriture précise qui laisse de la place au mystère, aux conclusions opposées mais aussi aux petits bonheurs.
« Aller simple », traduit par Danièle Valin, Poésie/Gallimard