Vide-Poches

En ces temps incertains, la lecture est non seulement un moyen d’évasion mais tout autant un instrument de connaissance de soi et du monde extérieur. Les éditions en poche font souvent l’objet d’un ostracisme incompréhensible. Comme si ce format était lié à « populaire » et donc méprisable. C’est une erreur profonde. Les trésors sont innombrables. Vérification à travers plusieurs entrées.

Littérature
Contes pour jeunes filles intrépides (Babel)
Lorsque le héros du conte est une héroïne, la lecture se corse et ouvre des perspectives. Praline Gay-Para a ouvert les tiroirs de ces histoires, issues des contes et légendes du monde entier, qui indiquent que les luttes féministes sont inscrites dans la mémoire de tous les pays du monde. Il faut juste se donner la peine de les exhumer. Comme souvent, les femmes disparaissent du patrimoine culturel, comme si elles n’avaient jamais existées. Ces contes montrent que les jeunes filles sont des vaillantes combattantes.
« Contes pour jeunes filles intrépides », Praline Gay-Parra Continuer la lecture

Polar historique

Au pays des Cathares.

1165 entre Carcassonne et Narbonne, pays de naissance des Bons Chrétiens qui ne s’appellent pas encore Cathares, nom qui leur sera donné par l’Église catholique pour désigner comme hérétiques. Ils sont nés en son propre sein et se reconnaissent par une lecture stricte des Évangiles en refusant l’apparat et la richesse dont se parent les dignitaires de cette Église apostolique et romaine. François-Henri Soulié met en évidence les différences de comportement tout en soulignant la contradiction de ces Bons Chrétiens refusant de créer des enfants dans l’enfer du monde. Une femme, violée à plusieurs reprises qui a perdu le sens du plaisir et de la volupté, belle encore, désirable incarne cette contradiction en la mettant face à l’enfant. Il conte, dans « Angélus », une histoire de meurtres bizarres de compagnons tailleurs de pierre, imagiers engagés pour la construction des cathédrales, transformés en anges de la mort sur fond de complots et de folie. Comme souvent par les temps littéraires qui courent, un roman chorale. L’histoire se raconte via les trois héros : un jeune chevalier, Raimon de Termes dont la parentèle est convertie secrètement aux Bons Chrétiens tout en continuant officiellement à servir l’évêque, un roué – qui trouve son maître -, le Maître imagier, Jordi de Cabestan figure centrale visée par le meurtrier et une envoyée des Bons Chrétiens, femme abusée qui se libère de tous ses liens passés et présents, Alois de Malpas. Difficile de résister à cette imagerie sensible.
Nicolas Béniès
« Angélus », François-Henri Soulié, 10/18 Grands détectives.

Quelle histoire !


L’Occupation au prisme des zazous

Zazous ? Un mot, évocateur, fait surgir des silhouettes, notamment celle de Boris Vian, un grand maître de la confrérie. Un mythe ? Une réalité ? Qui étaient-ils ces révoltés ? Gérard Régnier, spécialiste de l’histoire du jazz pendant l’Occupation – c’est sa thèse – a voulu, sur la base de la presse de l’époque, comprendre le phénomène en l’inscrivant dans son contexte. « L’histoire des Zazous » est une histoire de résistance individuelle, de contestation des ordres établis, de ruptures adolescentes. Le mouvement zazou, lui et les preuves abondent, est une reconstruction, manière d’excuse pour cette jeunesse absente des affrontements politiques structurants du 20e siècle. Ainsi en est-il des manifestations zazoues, une pure et simple invention. La plus connue, la plus diffusée : celle du port collectif de l’étoile jaune lorsque les autorités l’ont imposée aux Juifs de France , avec une inscription « swing ou autre. L’auteur montre qu’elle est restée très minoritaire. Une réaction plus individuelle que collective. Continuer la lecture

Jazz, deux anthologies étranges et nécessaires : le jazz belge et les trompettes de Fletcher

Prendre le temps d’entendre
Une anthologie, qui ne fait pas rire mais réfléchir sur la mémoire, les préjugés et la force du souvenir qui occulte souvent la connaissance. Prendre pour sujet le jazz belge a de quoi dérouter. Parler d’un âge d’or accroît le mystère. Django Reinhardt est né par hasard en Belgique et il n’est pas belge pour autant. A part lui, qui ? D’abord Robert Goffin, le plus méconnu des surréalistes, auteur d’articles et livres sur le jazz dans les années 1920-30 et 40. Exilé aux États-Unis, il organisera des concerts avec Leonard Feather. Lui redonner sa place est une nécessité pour l’histoire du jazz, du surréalisme et de leur rapport. Dans le livret une mention de cet auteur. Ce n’était pas le but. En revanche, Philippe Comoy présente les musiciens de ce petit pays étrange né au milieu du 19e siècle. Au début, comme il l’écrit dans le livret aux renseignements indispensables, était les « Bob Shots » sous l’égide de Pierre Robert, guitariste. Déjà se fait entendre celui qui fera une carrière aux États-Unis, fait rare à cette époque, Bobby Jaspar. Le vibraphoniste, « Fats Sadi – Lallemand pour l’état civil mais il voulait faire oublier son nom de famille et il a réussi – fait montre d’une belle maîtrise de son instrument. Continuer la lecture

Du coté du jazz, Un Big Band, Walter Smith III et Matthew Stevens font en commun et Rudresh Mahanthappa fête un centenaire…

Plaisir du Big Band
Le « Brussels Jazz Orchestra » est un organisme vivant qui sait envelopper de sons le public conquis. Tant de ramages, tant de bruits organisés, tant de bonheur de jouer, d’être ensemble laisse forcément la fenêtre grande ouverte à toutes les escapades. Bien sur on pourrait lui trouver quelques pères putatifs. Sans intérêt. Ne gâchons pas le plaisir d’entendre les compositions et les arrangements de Pierre Drevet, trompettiste soliste en compagnie de la chanteuse Claire Vaillant. « Échange » est un titre qui tient ses promesses. Continuer la lecture

Figures de Jacques Coursil

Que reste-t-il lorsque tout s’éteint ? Des images, des souvenirs brouillés par le temps et l’espace. J’ai une image de Jacques Coursil, lointaine, au piano chez un ami commun et me proposant de jouer à mon tour. Refus poli. Je savais déjà pourtant que ce n’était son instrument. Je savais que ce garçon athlétique était tombé amoureux de la trompette.

Pochette de la Black Suite. Il est en compagnie de Anthony Braxton notamment

Il avait raconté à « Actuel » – la revue qui a collé à la peau de mai 1968 -, repris dans les deux albums qu’il avait réalisés avec son groupe pour BYG (et sur Wikipédia), sa rencontre avec le cornet. Un hasard. Son père, militant au parti communiste, avait voulu lui faire étudier la musique. Le violon s’est imposé. Le prof du quartier Montmartre (Paris) – où il est né en 1938 – ne connaissait que cet instrument. Arrêt brutal. Il écoutait, chez lui, les clarinettistes de la Martinique à commencer par le plus grand d’entre eux génie incontesté et souvent méconnu de l’instrument et de la Biguine, Stellio. Dans ce début des années 1950 – si l’on en croit son témoignage ce serait 1953 -, à Paris, Sidney Bechet s’impose. Les oreilles du jeune Jacques commencent à vibrer pour ce soliste le plus talentueux de l’histoire du jazz. La biguine sans doute le conduit aussi vers Albert Nicholas, sorte de Poulidor de la clarinette de jazz pour ces émigrés de la Nouvelle-Orléans. Il faudrait raconter l’histoire des Oignons…
Il intègre donc un Conservatoire pour étudier la clarinette et se retrouve avec un cornet entre les mains, seul instrument qu’il était possible de lui prêter.
Qui peut parler de vocation ? Continuer la lecture

Le coin du polar… coréen

La pub le dit, elle doit avoir ses raisons, que la raison sûrement ne connaît pas : le polar coréen prendrait la place du polar scandinave. Pourquoi cette exclusion en forme de guerre des polars ? Le polar est un tout en étant multiple. Signaler les points communs et les spécificités serait un travail intéressant et existant.
Évitons donc les affrontements. Le monde du polar s’élargit chaque jour. Il serait incompréhensible d’exclure un style pour un autre. Il est de fait que chaque pays ou groupe de pays, construit par ses paysages, ses villes, son histoire, son contexte politique, des trames, des drames, des intrigues qui décrivent les tares de leur société. Il est loisible de chercher des références communes à ces sociétés. Le polar, en général, possède la faculté d’ouvrir la voie à plusieurs niveaux de compréhension et de dénonciation. Un auteur, autrice qui n’a pas la capacité de se révolter n’écrit un polar mais un roman à l’eau de rose.
Le polar coréen donc. Une autrice, Seo Mi-ae et un auteur, Kim Un-su pour deux manières de raconter la Corée du Sud, ses rapports sociaux, de couple, des rapports avec les enfants ainsi que les bas fonds et les guerres de clans pour faire la loi sur un territoire. Pour permettre la connaissance des auteurs, il fallait bien une maison d’édition appelée « Matin calme », le surnom de la Corée, qu’elle soit du Sud ou du Nord. Continuer la lecture

« Front populaire » en revue.

On ne nous l’onfray pas ou les odeurs fétides du souverainisme identitaire

Front populaire ? Les mythes ont la vie dure. Encore aujourd’hui en pleine crise sanitaire, l’expression soulève l’émotion due à cette victoire populaire que représente dans nos consciences mythifiées le gouvernement formé par Léon Blum en juin 1936.
Un soulèvement populaire obligea un gouvernement à prendre des mesures aux grands cris des dominants, de la droite et de l’extrême droite qui préféraient Hitler au Front populaire.
Des mesures sociales – dont une partie ne fut pas appliquée – mais pas l’égalité des droits pour les femmes, dont le droit de vote – il faudra attendre la fin de la guerre – pas de décolonisation pour les peuples asservis… mais une grande vague populaire, un tsunami joyeux scandé par la défaite provisoire du patronat. Des jours heureux ! Continuer la lecture

Le coin du polar : d’un Lovecraft déminé à « La tempête » de Shakespeare en passant par Israël, le polar reste la littérature de notre temps.

Lovecraft en Noir
Le monde de Lovecraft fait partie du fantastique, univers de la terreur où n’importe quel objet peut se transformer menace et arme de destruction. Peuplé de créatures bizarres et de sorciers dotés de pouvoirs mystérieux, l’être humain doit sublimer ses fantasmes pour lutter et survivre.
« Lovecraft country », indique que la référence sera la création littéraire de cet auteur additionné d’autres évocations d’auteurs de science-fiction pour jeter ces germes dans les États-Unis de 1954, à Chicago et en faire l’intrigue d’une loge franc-maçonne africaine-américaine. Le racisme est ouvert surtout franchit les limites de la Ville, plus spécifiquement les frontières des deux ghettos. Un racisme assassin. Circuler pour les Noirs est déjà un univers fantastique. Le monde de Lovecraft, du coup, fait figure d’une peur moins grande que la peur quotidienne, que le simple fait de circuler. Continuer la lecture

Jazz, d’un orchestre national de la lune à des histoires imaginaires en passant par le dialogue de deux percussionnistes, un menu alléchant.

Du côté des sélénites.

La lune est très visitée ces temps-ci. L’Orchestra Nazionale della Luna, en fait un quintet, fait partie des habitants habituels de notre satellite. Ils ont même la nationalité. L’album vient aussi d’une autre planète produit qu’il est par le Budapest Music Center Records qui sait résister à toutes les ambiances nauséabondes par le jazz. La référence à la « Nation » lune permet l’ouverture à toutes les influences, à toutes les danses à commencer par la musique arabo-andalouse que le quintet sait faire swinguer. Manuel Hermia, saxophoniste, flûtiste et joueur de bansun, Kari Ikonen, pianiste et utilisateur du Moog – on se souvient que cet instrument était utilisé par Sun Ra -, Sébastien Boisseau est à la contrebasse et Teun Verbruggen à la batterie savent créer ensemble sans que l’un d’entre eux prenne la tangente et s’oriente vers Mars. Cette volonté commune de faire surgir d’autres paysages, de s’enfoncer dans un cratère, de respirer un autre air et s’envoler loin de la pesanteur marque toutes les compositions. Continuer la lecture