Poète essentiel

Brodsky notre contemporain.
Joseph Brodsky (1940-1996) expulsé d’URSS en 1972 après avoir tâté du goulag, Prix Nobel de littérature 1987, est un peu ignoré en France. Aujourd’hui, il est enseigné dans toutes les écoles de Russie. Un des grands poète de notre temps qui s’est trouvé aux confluents de toutes les modernités du 20e siècle sans oublier ses traditions, russes, juives comme celles qu’il a trouvé sur les chemins de l’exil.
« Comme un flambeau dans ces ténèbres noires » est une prière pour le monde actuel, un espoir de sortir du nouveau « minuit dans le siècle ». La poésie, comme le jazz et le polar – deux créations du 20e siècle – est politique. Brodsky imagine un autre univers après la révolution qui, par définition, ne peut se figurer. Les paysages prennent des formes étranges remplies de références de cultures, de folklores réels ou imaginaires. Il se sert de tous ses matériaux, y compris l’Antiquité avec désinvolture pour les entraîner ailleurs, pour les coller à d’autres histoires qu’il projette dans l’espace et le temps. Comme pour le jazz, il crée un espace/temps spécifique.
Une « Anthologie poétique 1961-1996 » est proposée pour découvrir des poésies à la fois évidentes et étranges, une inquiétante familiarité aurait dit Freud ou un inquiétant non conformisme pour entrer dans la modernité
Édition d’André Markowicz qui a revu, traduit, organisé chronologiquement les poèmes, tout en reprenant d’autres traductions et, même, à la comparaison entre les traductions pour indiquer la difficulté de rendre compte de l’originalité de l’écriture. Des poèmes en français permettent d’approcher plus encore la prosodie de l’auteur.
Brodsky mêle, entremêle toutes ses mémoires. Russes, Mandelstam en particulier, anglo-saxonnes pour créer une voie originale. Mémoire aussi de la forme pour perdre le lecteur dans d’autres méandres, dans d’autres labyrinthes.. Le tout enveloppé d’ironie et d’humour, de jazz face aux spectacles en tout genre. Le lettre à sa fille qui termine l’Anthologie pourrait servir de résumé tout en obligeant à relire le début, en un éternel recommencement pour trouver de nouvelles révélations.

Cette publication est la référence désormais pour Joseph Brodsky en français.
« Comme un flambeau dans ces ténèbres noires », « Anthologie poétique 1961-1996 », édition André Markowicz, J. Brodsky, Préface Michel Aucouturier et André Markowicz, Poésie/Gallimard

Neutralité nazie

La Suisse< sans la guerre : le goût de l'or/strong>

Paul Erdman, à l’origine du « thriller financier », s’est penché dans « Compte suisse » sur les relations finassières entre la Suisse et les Nazis pendant la seconde guerre mondiale, à travers deux personnages inventés, Nancy Reichman vice consul des États-Unis à Bâle et Peter Buckhardt – un nom célèbre – pour illustrer la place des services secrets américains en formation avec Dulles et les réseaux au services des Alliés alors que gouvernement et banquiers suisses négocient avec les dignitaires nazis qui viennent placer leur or. Continuer la lecture →

Politique, drogue et corruption au Sénégal

Un Sénégal caché

Un jeune policier, l’inspecteur Gabriel Latyr Faye, arrête un trafiquant de drogue tout de suite relâché . Il proteste, rue dans les brancards et… est muté en Casamance, loin de Dakar, la grande ville où il a toujours vécu. Un dépaysement radical ! Pour apprivoiser ce nouvel environnement, il prend contact avec une jeune journaliste, Aguène, qui, dans le journal local, dénonce les violences des autorités – l’armée – et du groupe apparemment rebelle contre les populations locales. Dans certains villages s’organise l’autodéfense, « les chasseurs » est le nom que se sont donné ces justiciers d’un autre âge. La corruption gangrène toutes les instances de pouvoir via le trafic de drogue. Son enquête prend une nouvelle dimension. Continuer la lecture →

Société asociale près des codes de la bourgeoisie

Une fille, un chien son père et le narrateur

Une histoire qui commence mal : un jeune homme, noble désargenté – a-t-il besoin d’avoir un nom ? Narrateur lui convient bien – a été élevé par Stéfan qui s’occupait du jardin. Victime d’une attaque brutale, rué de coups, proche de la mort, il lui demande de retrouver sa petite fille Flora, pré ado d’environ 12 ans.
Il la trouvera et rencontrera son chien Moloch dont la taille impressionne, pourtant d’une douceur inquiétante, son père Sebastian vivant en marge de la société, grande gueule charismatique exerçant son pouvoir sur son entourage, sur un bateau qui avait vu la mer longtemps avant mais qui ne pouvait que rester attaché au quai. La petite princesse règne sur tout ce petit monde, un colosse, Baleine, d’une gentillesse tellement extrême qu’elle fait peur, Valentine, jeune femme qui essaiera de protéger Flora en l’écoutant pour calmer ses angoisses. Continuer la lecture →

Histoire et histoire

Un tueur de Mussolini à Paris

Alexandre Courban est autant historien que romancier. Il raconte les années 1930, années marquées par le fascisme italien et le nazisme en Allemagne. Il situe le cœur de ses intrigues à Paris et plus précisément au journal L’Humanité, quotidien du Parti Communiste Français, section de l’Internationale Communiste (SFIC), comme le PS est la section française de l’Internationale ouvrière (SFIO). Via « Rue de l’Espérance 1935 » il nous permet d’assister à la conférence de rédaction du journal sous la direction d’André Marty chargé de faire respecter la ligne du Parti. Continuer la lecture →

Théâtre ? Non Histoire de la lutte des classes

Brecht illuminé par Chapoutot

Bertold Brecht dans « La résistible ascension d’Arturo Ui » avait transposé Hitler en chef mafieux et Berlin en Chicago, tout en restant près de la mécanique institutionnelle et politique qui avait permis à Hitler de réaliser son coup d’État. Les personnages sont ressemblants et l’intrigue conforme à la réalité des faits. Les éditions de l’Arche propose une nouvelle traduction d’Alexandre Pateau et ont eu la bonne idée de faire précéder le texte de la pièce du rappel des faits par Johann Chapoutot. L’historien rend hommage à Brecht – et au traducteur – qui avait bien saisi la marche et la logique de la résistible ascension d’Hitler qui a bénéficié de la démission des élites bourgeoises. Un ouvrage qui ouvre une nouvelle collection qui promet des découvertes via des collaborations de diverses disciplines pour provoquer des lectures nouvelles du théâtre contemporain.
Johann Chapoutot, « Une histoire bien connue » & « La résistible ascension d’Arturo Ui », traduit par Alexandre Pateau, L’Arche, collection Uppercut

Les maudits naïfs

Alger 1962
Vincent Ejarque nous plonge – au sens le plus fort – dans la bataille d’Alger sous la forme du reportage. Comme toujours dans cette forme de roman historique, l’auteur mêle les personnages réels – leur biographie fait aussi partie de l’intérêt de ce livre – et les personnages fictifs pour mener l’action et raconter L’horreur à hauteur d’hommes.
Un jeune lieutenant de la Légion étrangère, synthèse de plusieurs figures engagés dans un conflit qui les dépassait, Térien – c’est son nom, ironiquement donné par l’auteur –, écartelé entre ses différentes légalités, honneurs, entre les services secrets français, sous l’autorité directe de Michel Debré et les insurgés de l’OAS. Sans compter les barbouzes du SAC qui essaie de jouer un rôle non défini dans ce capharnaüm. Les attentats succèdent aux attentats, les mort aux morts, dans un déferlement absurde. Chaque fraction défend ses intérêt tant du côté des factieux que du côté des forces de libération nationale, le FLN réglant ses comptes avec les partisans de Messali Hadj. Térien comprend que les jeux sont faits, que l’Algérie française n’existe plus, que la libération est en route, plus rien ne l’arrêtera.
Bousculé, il vit en même temps un amour impossible, et ne sait plus à quelle autorité se vouer. Ce récit fait aussi comprendre les silences de toute une génération traumatisée par la guerre, par la torture, par les assassinats mais aussi par la mort de compagnons dans des affrontements souvent brumeux de la guérilla.
Térien nous entraîne dans tous les complots, au cœur de l’OAS, de ses fractions, mais aussi au cœur de l’appareil d’État, les complots qui ont permis le coup d’État du général De Gaulle comme les manœuvres du SDEC pas toujours très claires. Le lieutenant ne digère pas les trahisons de De Gaulle et, plus généralement des politiques.
« Les spectres d’Alger », titre évident et donc bien choisi, permet de revivre un morceau d’histoire toujours actuel. Un livre d’histoire qui s’habille en polar.
« Les spectres d’Alger », V. Ejarque, nouveau monde/sang froid

Londres loin de la magie

Le traumatisme de la guerre, la vieillesse d’un magicien et celle de la société britannique

Lorsque « Le cabinet de illusions » – titre générique de la série de Jean-Luc Bizien attachée aux pas du magicien Chung Ling Soo alias William Ellsworth Robinson – perd de son mystère, de son attrait, lorsque les yeux du magicien ne s’allument plus à un nouveau tour et qu’il se contente de reprendre ceux du passé, il est temps de prendre sa retraite. Lorsque la société elle-même – vue à travers le Londres de 1918 – se trouve enrobée de sa fin, tous les traumatismes ressortent à commencer ceux produits par cette première grande boucherie mondiale. Des meurtres de prostituées, point de départ qui projette, pour les journaux, le retour de Jack the Ripper – l’éventreur – manière de nier l’existence même de la guerre. « Enquête à Londres, 1918 » baigne dans un climat de fin d’une civilisation allant de pair avec la décrépitude personnelle. La vieillesse est le thème principal de cette fausse enquête qui donne à voir les quartiers pauvres de la Ville. Continuer la lecture →

Le plus grand concert de jazz ?

Vive la liberté, vive le be-bop !

Franck Médioni nous invite à un grand concert. Le lieu : le Massey Hall à Toronto, la date : 15 mai 1953, les protagonistes, réunis pour ce seul soir, Charlie Parker, Bird pour tout le monde, propriétaire d’un saxophone alto en plastique – Ornette Coleman en utilisera un lui aussi, peut-être en hommage -, le costume fripé ressemblant à un pyjama, arrivé en retard bien sur, Dizzy – « tout le monde m’appelle comme ça même ma femme » dira-t-il – Gillespie, trompettiste luxuriant et virtuose, tourbillonnant tout autant que bouffon sérieux, qui sait se compromettre sans compromissions ; ce couple s’est perdu un peu de vue sans briser le lien qui les unit comme autant de liens invisibles plus forts que la séparation physique. C’est toute une histoire qui se joue – dans tous les sens du terme – dans leur retrouvaille. A la fois, ils donnent l’impression de ne s’être jamais quittés et le temps de la séparation se traduit pas une sorte de gêne qui oblige le trompettiste à quitter la scène soi-disant pour suivre le match de boxe qui se déroule le même soir et explique le manque d’une partie du public, la salle immense est à moitié vide. Continuer la lecture →

Endetté, et alors ?

On (l’État) n’a plus d’argent !

Les commentateurs-trices n’en finissent pas de seriner ce message venu directement du gouvernement. Une démonstration de leur manque d’esprit critique. Les journalistes devraient se méfier des idéologies et des sources gouvernementales. Macron/Lecornu répètent à l’envi l’allégorie de Fillon, « un État en faillite ». Depuis le temps, force est de constater que cet État en faillite se porte bien…
Commençons par une évidence : l’endettement n’est pas synonyme de faillite. Au contraire. On connaît l’adage : « On ne prête qu’aux riches ». Si l’État peut emprunter sur les marchés c’est que les opérateurs – en l’occurrence souvent des fonds d’investissement – font confiance : l’État paiera les intérêts de sa dette. Confiance qui repose sur la capacité de l’État de lever les impôts, les taxes qui entrent ponctuellement. L’État s’est toujours endetté même si cette dette peut devenir invisible comme ce fut le cas après la seconde guerre mondiale jusqu’aux années 1980 par l’intermédiaire de la Caisse des Dépôts et des « avances » de la Banque de France. Continuer la lecture →