Londres loin de la magie

Le traumatisme de la guerre, la vieillesse d’un magicien et celle de la société britannique

Lorsque « Le cabinet de illusions » – titre générique de la série de Jean-Luc Bizien attachée aux pas du magicien Chung Ling Soo alias William Ellsworth Robinson – perd de son mystère, de son attrait, lorsque les yeux du magicien ne s’allument plus à un nouveau tour et qu’il se contente de reprendre ceux du passé, il est temps de prendre sa retraite. Lorsque la société elle-même – vue à travers le Londres de 1918 – se trouve enrobée de sa fin, tous les traumatismes ressortent à commencer ceux produits par cette première grande boucherie mondiale. Des meurtres de prostituées, point de départ qui projette, pour les journaux, le retour de Jack the Ripper – l’éventreur – manière de nier l’existence même de la guerre. « Enquête à Londres, 1918 » baigne dans un climat de fin d’une civilisation allant de pair avec la décrépitude personnelle. La vieillesse est le thème principal de cette fausse enquête qui donne à voir les quartiers pauvres de la Ville. Continuer la lecture →

Le plus grand concert de jazz ?

Vive la liberté, vive le be-bop !

Franck Médioni nous invite à un grand concert. Le lieu : le Massey Hall à Toronto, la date : 15 mai 1953, les protagonistes, réunis pour ce seul soir, Charlie Parker, Bird pour tout le monde, propriétaire d’un saxophone alto en plastique – Ornette Coleman en utilisera un lui aussi, peut-être en hommage -, le costume fripé ressemblant à un pyjama, arrivé en retard bien sur, Dizzy – « tout le monde m’appelle comme ça même ma femme » dira-t-il – Gillespie, trompettiste luxuriant et virtuose, tourbillonnant tout autant que bouffon sérieux, qui sait se compromettre sans compromissions ; ce couple s’est perdu un peu de vue sans briser le lien qui les unit comme autant de liens invisibles plus forts que la séparation physique. C’est toute une histoire qui se joue – dans tous les sens du terme – dans leur retrouvaille. A la fois, ils donnent l’impression de ne s’être jamais quittés et le temps de la séparation se traduit pas une sorte de gêne qui oblige le trompettiste à quitter la scène soi-disant pour suivre le match de boxe qui se déroule le même soir et explique le manque d’une partie du public, la salle immense est à moitié vide. Continuer la lecture →

Endetté, et alors ?

On (l’État) n’a plus d’argent !

Les commentateurs-trices n’en finissent pas de seriner ce message venu directement du gouvernement. Une démonstration de leur manque d’esprit critique. Les journalistes devraient se méfier des idéologies et des sources gouvernementales. Macron/Lecornu répètent à l’envi l’allégorie de Fillon, « un État en faillite ». Depuis le temps, force est de constater que cet État en faillite se porte bien…
Commençons par une évidence : l’endettement n’est pas synonyme de faillite. Au contraire. On connaît l’adage : « On ne prête qu’aux riches ». Si l’État peut emprunter sur les marchés c’est que les opérateurs – en l’occurrence souvent des fonds d’investissement – font confiance : l’État paiera les intérêts de sa dette. Confiance qui repose sur la capacité de l’État de lever les impôts, les taxes qui entrent ponctuellement. L’État s’est toujours endetté même si cette dette peut devenir invisible comme ce fut le cas après la seconde guerre mondiale jusqu’aux années 1980 par l’intermédiaire de la Caisse des Dépôts et des « avances » de la Banque de France. Continuer la lecture →

Fin d’un monde

Le « choc pétrolier » ? Des crises multiples sans réponse et… sa,s analyse

Le monde est en ébullition et sur un sol de plaques tectoniques. Les déstructurations massives sont autant géopolitiques, que climatiques, économiques, sociales, politiques directement au niveau de chaque État en terme de crise de légitimité. Les restructurations sont fragiles et toujours remises en cause pas seulement à cause des foucades de Trump – qui ont tendance à mettre un peu plus de désire dans le désordre ambiant – mais surtout parce que les sociétés n’ont plus de boussole. Le dit néolibéralisme des années 1980 n’a pas été remplacée par une autre théorisation. Mis à part l’invention d’une nouvelle catégorie, les libertariens, dont la doctrine se résume dans le « laisser faire » jusqu’au boutisme et vise la destruction de l’État réduit à une simple bande armée – ont-ils lu « L’État et la révolution » de Lénine ? – en prônant la déréglementation totale. Millei et Trump en sont les représentants les plus en vue. Dans cet ordre d’idée, seul compte le rapport de forces et oblige à désigner un chef, un autocrate, un monarque de droit divin qui met la démocratie sous toutes ses formes au magasin des accessoires, aux oubliettes de l’histoire. Continuer la lecture →

Cauchemar saisissant

Un cri, synthèse de toutes les tortures

Est-il possible de créer le cri effrayant de tous les enfants torturés jusqu’à en mourir ? C’est le pari fou d’un prête protégé par sa communauté qui a commencé son office de terreur dans les pensionnats religieux du Canada regroupant des enfants des peuples premiers, autochtones, pour soi-disant les faire accéder à la civilisation occidentale en les séparant de leur famille. Marie Capron via son double fictif la commissaire réunionnaise Priya Dharmesh, mène l’enquête qui va la conduire d’un concert du DJ Munch jusqu’aux contrées quasi désertiques du Canada. Continuer la lecture →

Sympathique inconnu

Sur la route de la fraternité et de l’amour

Une histoire, des histoires de rencontre bizarres, étranges, forcément de troisième type  entre humain.e.s et des extra-terrestres est un thème récurrent des films de Spielberg, un monde fraternel, amical qui se retrouve dans ce roman de Connie Willis, « La route de Roswell ». La première partie, l’irruption d’une boule de laine, de tissu dans la voiture de Francie qui, bien sur ne croit pas aux êtres venus d’ailleurs, est désopilante, une comédie sur les apprentissages – apprendre la langue par l’intermédiaire des westerns – et sur la manie généralisée de texto, scroller dans le texte, mais aussi sur la transformation des habitudes pour tenir compte des désirs et des besoins de l’autre. Elle réunit un couple formé par l’arrivée de l’extra terrestre, une faussaire capable de faire tomber de l’argent des machines des casinos, un producteur en mal de vacances, un réac qui croît que le gouvernement cache des secrets, un aréopage qui ne dépare pas avec le petit frère d’ET et même le dépasse en terme de marginalité.
La peur de départ devant l’inconnu cède la place à des reconnaissances réciproques et pas seulement avec la boule de tissu. Les réactions diverses provoque le rire. La deuxième partie est plus convenue. Se retrouve l’univers de la science fiction habituelle lorsqu’elle est accueillante, lorsqu’elle met en avant la nécessité des solidarités entre les peuples. L’autrice ajoute une poignée du monde des « Men In Black » pour faire bonne mesure et le tour est joué.
Difficile de résister à l’empathie qui se dégage de ce road movie d’un nouveau type, du troisième évidemment

Nicolas Béniès

« La route de Roswell », Connie Willis, traduit par Pierre Simon, Exofictions/Actes Sud,

L’Art Faber

L’art du monde et les mondes de l’art
Art Faber, un terme copié sur l’homo faber, est une idée lancée par Umberto Eco qui s’est réalisée sous la forme d’un laboratoire, Lab. Arts & Entreprises de EDMP/Université Paris-Panthéon-Assas, réunissant des univers différents, académiques et économiques. L’idée centrale est autour de l’échange : les œuvres d’art façonnent les mondes économiques et sont influencées par eux.
Démonstration Alexis Brodsky, Jérôme Duval-Hamel et le collectif de l’Art Faber dans ce livre au titre énigmatique « La muse méconnue de Maurice Ravel ». Les premières pages révèle que cette muse, suivant Ravel lui-même, à propos de la composition « Le boléro », « c’est à une usine que je dois l’avoir conçu ».. Il insistera sur cette influence : « J’ai trouvé la plupart de mon inspiration dans les machines. J’adore aller dans les usines et voir de vastes mécanismes à l’œuvre. C’est grandiose et fascinant ».
Il ne s’agit pas pour autant de « musique industrielle » qui eut son heure de gloire en ce début de 20e siècle copiant le son du travail à la chaîne purement et simplement. Les influences sur son œuvre sont multiples à commencer par le jazz, Ravel combinant les éléments pour les fusionner pour créer une musique nouvelle, une porte d’entrée dans le modernité.
Les auteurs se livrent à un véritable travail de dissociation pour mettre en lumière la place des bruits du monde économique dans l’élaboration des compositions raveliennes. Une manière d’interroger la modernité reposant sur à la fois la tradition, des cultures d’ailleurs et l’environnement urbain, industriel et autres.
Nicolas Béniès
« La muse méconnue de Maurice Ravel », A. Brodsky, Jérôme Duval-Hamel et le collectif de l’Art faber, coédition Actes Sud/Art faber

Le cauchemar peut-il ouvrir la porte de la vie ?

Construire l’espoir ?

Est-ce l’histoire d’un jeune homme de 25 ans, Noir et homosexuel à New York – la grande ville dévoreuse de toutes les jeunesses – loin d’Atlanta sa ville natale ? Ou d’une enquête sur la mort d’une jeune femme du même âge, colocataire du précédent, Smith – et pourquoi pas John Doe ? -, à qui elle semblait tout dire, celui-ci n’étant que le faire valoir de celle là ? Ou la découverte d’un vide comblé par l’alcool, la drogue à l’image d’autres jeunes femmes , amies de Smith ou d’Ella, prénom de la disparue, en référence à Fitzgerald, vocaliste de référence comme la mère d’icelle, grande chanteuse de la soul music. Difficile de trancher. Rob Franklin, pour son premier roman, « Le grand rêve noir » – dans les deux sens du terme en français – se situe dans l’indécision de cet âge curieux dans lequel l’avenir n’est pas complètement défini et apparaît comme autant de portes entourées d’ombre qui les rend difficile à ouvrir. Continuer la lecture →

Duke, le jazz dans la Harlem Renaissance

Connaissez-vous le Cotton club ?
Harlem, situé sur les hauteurs de Manhattan, à New York, doit son nom à une ruée des riches hollandais venus construire leurs résidences tout en haut de la colline au début du 20e siècle. La crise immobilière les vit s’enfuir laissant, notamment sur la 8e avenues au-delà de la 125e rue, de très belles constructions et d’autres pas tout à fait terminées. Par un processus étrange de retournement, cet arrondissement devint le ghetto africain-américain. Au début des années 1920 la mutation est accomplie. Continuer la lecture →

Daniel Humair

Un batteur suisse habitant de la scène du jazz française et internationale

Julien Le Gros avec son « Daniel Humair » définit un genre spécifique l’évocation en creusant la mémoire du batteur essentiel de notre temps, Suisse exilé en France et qui a marqué l’art de la batterie, instrument du jazz, créé par le jazz et emblématique du jazz. Son jeu, son geste a influencé ou suscité l’admiration de ses confrères comme se ses compagnons de route. Il suffit de citer les trios : Martial Solal, avec Guy Pedersen à la contrebasse, HUM, pour Humair, Urtreger, Michelot ; HLP, pour Humair, Louiss, Ponty, HJT pour Humair, Jeanneau, Texier, Joachim Kühn, Jean-François Jenny-Clark – le contrebassiste le plus aventureux que j’ai jamais rencontré, à l’affût de qu’il n’avait pas joué demain -, Daniel Humair bien sur, qui, tous, ont défrayé la chronique, affolant les uns, suscitant l’admiration des autres rencontrant le public plus ou moins nombreux suivant les lieus. A chaque trio, un Humair semblable et différent, toujours plus libre, plus affûté, plus musicien, toujours créateur. Et malgré ses déclarations toujours leader. Kenny Clarke – l’inventeur de la batterie be-bop, installé en banlieue parisienne fondateur d’une école de batterie avec Dante Agostini -disait qu’un mauvais batteur peut tuer un groupe, pour indiquer le rôle central de l’instrument. Continuer la lecture →