Polar very british

Une adolescence à Southampton

M.J. Arlidge en une série qui met en scène Helen Grace, cheffe d’une escouade de la police de Southampton. La solidarité de son équipe a été mise à mal. Helen a été accusée à tort et sort juste de 9 mois de prison. Les traces sont sensibles. Faisant office de commissaire, elle est confrontée à une série de meurtres apparemment sans lien entre eux.
L’enquête se transforme vite en un portrait d’adolescentes en butte, à cause de son père alcoolique, au harcèlement de ses camarades. C’est aussi une immersion dans cette classe moyenne déclassée qui ne sait plus quelle est sa place dans cette société fortement marquée par les effets des politiques néo libérales, de baisse des dépenses sociale.
« A la folie, pas du tout » – le titre original « Love me not » est plus explicite – fait exploser les secrets de famille qui semble toucher toutes les familles, celle d’Helen ne fait pas exception. Une découpe au scalpel de cette société totalement bouleversée par les coups de massue de Thatcher d’abord et des gouvernements qui ont suivi.
La paranoïa tient sa place comme la vengeance – même si les cibles ne sont pas les bonnes – qui provoquent le besoin de reconnaissance. « Aimez-moi » sinon « suppliez-moi » pourrait raisonner le fonctionnement de la société.
Des personnages attachants qui évitent tout manichéisme.
Nicolas Béniès
« A la folie, pas du tout », M.J. Arlidge, traduit par Séverine Quelet, 10/18

Un curieux polar en forme de documentaire

Le tour de France vu par un auteur mexicain
« Mort contre la montre » permet de s’insinuer dans les coulisses d’une compétition vedette du cyslisme mondial, le tour de France, un calvaire, un chemin de croix pour tous les coureurs des leaders jusqu’au dernier du peloton. Jorge Zepeda Patterson met en scène un franco-colombien né à Medellin, d’un père militaire français et d’une mère colombienne – Marc Moreau – qui trouve son salut dans le cyclisme en devenant « gregario », celui qui se sacrifie pour faire gagner le leader. L’éternel oublié, celui qui ne portera jamais le maillot jaune.
Pour ce tour des incidents se multiplient : chute massive du peloton mais surtout des assassinats. Qui veut détruire les équipes adverses pour gagner ? L’ex caporal Moreau est sollicité, par la police, pour mener l’enquête. A chaque étape, à partir de la septième, il fait le compte des suspects et du classement général, manière de maintenir l’intérêt et suivre la routine des coureurs, massage, repose, entraînement, fatigue et volonté de poursuivre.
L’astuce de l’auteur, est de transformer le cycliste en une marchandise manipulée dans tous les sens et par tout le personnel du tour. La fin est une manière de faire résonner la seule chose qui compte : gagner et gagner à tout prix. Personne ne peut en sortir indemne. La camaraderie existe, la solidarité aussi qui volent en éclat devant le trophée, le Graal, le maillot jaune. L’apparence d’une ode au sport se transforme en critique du sport de compétition par une simple phrase dans l’épilogue. En même temps, il rend hommage aux soutiers, à ceux qui représentent l’âme de ce tour de France, à leur rage, à leur colère, à leur envie de poser le pied sur le podium.
Nicolas Béniès
« Mort contre la montre », Jorge Zepeda Patterson, traduit par Claude Bleton, Babel Noir/Actes Sud

Histoire et culture des États-Unis.

Une nouvelle biographie de Miles Davis et ce n’est jamais trop. Miles a vécu dans sa chair le racisme et ses conséquences. Adulé à Paris, il ne perce pas à New York et se drogue. Le drame des musicien.ne.s de jazz – un terme contesté aux États-Unis mais valorisant en Europe, comme il le notait lui-même. Il s’agir de Great Black Music bien entendu.
Jerome Charyn pense qu’il était temps, pour terminer ses aventures, d’installer Isaac Sidel à la Maison Blanche. Que peut faire un ancien flic et ancien maire de New York – Charyn ne s’éloigne pas trop de la réalité – à la Maison Blanche ? Pas grand chose. Depuis, Trump a conduit une sorte de putsch, de coup d’État comme, pour l’instant, une tentative avortée mais une tentative. Charyn n’a pas osé écrire qu’un Président pouvait sauter dans sa voiture pour prendre la tête des manifestants à l’assaut du Capitole et empoigner par un agent de la sécurité pour l’empêcher de commettre ce crime. Trump a testé, un autre ou lui-même pourrait le réaliser. Il a beaucoup fait pour discréditer tout le système de la démocratie américaine sans parler de ses nominations à la Cour Suprême. Lire Charyn, c’est pénétrer dans certaines arcanes de ce monde étrange. Continuer la lecture

Les polars plongent dans l’histoire : la France de 1974, Cracovie à la fin du 19e, Ratisbonne en 1662


1974, une année noire

La mémoire de ce temps se trouve ravivée par Xavier Boissel qui place ses personnages dans ce moment qui, politiquement, de transition. Pompidou avait déjà largement rompu les amarres avec les « services spéciaux » du gaullisme, le SAC – Service Action Civique, pas mal comme intitulé pour des basses œuvres – notamment. Il leur avait coupé les subventions. Il fallait bien qu’il trouve d’autres sources de financement en s’acoquinant avec les anciens de l’OAS – ils s’étaient pourtant combattus – et la pègre. L’hypothèse, crédible, formulée par l’auteur pour trouver de l’argent, le trafic de drogue. Continuer la lecture

Polar : de la Croatie au Queens (New York City) pour finir dans l’espionnage

Le polar croate de Jurica Pavičić
« L’eau rouge », publié l’an dernier, réussissait un tour de force, évoquer la guerre qui & déchiré l’ex-Yougoslavie sans jamais la mettre en scène, obscurcie qu’elle était par un drame familial : la disparition de Sylva, 17 ans, qui déchirera la famille et donnera au frère la possibilité de poursuivre le Graal, retrouver sa sœur. Il parcourra une partie du monde alors que son pays se déchire. Une quête sans fin qui se terminera par la découverte policière attendue et étrange tout à la fois. La découverte en France d’un auteur déjà reconnu dans son pays. (publication cet automne en poche)

« La femme du deuxième étage », pour cette année, creuse un autre filon de la littérature policière, le thriller, l’étude de caractère, le portrait d’une femme empoisonneuse, en prison au moment où le fil de cette vie commence, pour l’auteur qui la saisit dans l’univers carcéral dénué de violence pour parfaire la démonstration. L’enfermement des femmes est le fil conducteur de la trajectoire de Bruna, le nom de cette femme. Du coup, les personnages évoluent un peu trop en huis-clos, sans trop de lien avec la réalité d’un monde bouleversé par la guerre. En dehors des deux appartements et la prison, l’auteur, là, donne l’impression que le reste du monde n’existe que dans le rejet de la condamnée et de sa famille, sa mère en l’occurrence qui fuit la ville de Split, décrite à deux moments dans ses changements et ses constantes. L’auteur veut donner cette sensation d’enfermement et c’est un peu trop réussi. Il arrive que l’ennui gagne à force de lassitude qui semble habiter Bruna empêchée de prendre son destin en mains. La pression de l’entourage est pesante et empêche tout développement personnel. La prison est ressentie comme une libération par son rythme régulier, prévisible. Elle arrivera à se défaire de ses liens qui entravent sa capacité de penser par elle-même loin des contraintes sociales.
Portrait d’une petite ville et d’une femme empêtrée dans la toile d’araignée des us et coutumes qui l’empêchent de vivre. Elle partira pour changer d’air.
« L’eau rouge », « La femme du deuxième étage », Jurica Pavičić – traduit par Olivier Lannuzel, Éditions Agullo

Portrait d’une firme néo-libérale sous Reagan
« Queens Gansta » est une histoire de détournement. Un détournement ironique de l’idéologie néo-libérale à la Reagan pour le trafic de drogue. Autrement dit, comment faire fortune quand on est Noir aux États-Unis, à New York plus précisément, qu’on vit dans un quartier « défavorisé » – le Queens et plus précisément « South Jamaica » – en butte aux effets de la politique anti sociale de Reagan qui accroît la pauvreté ? « Preme » – pour Supreme – et Prince, son neveu, prennent l’exemple de la firme assoiffée de profit qui vend de la merde aux pauvres, pour construire leur trafic. C’est le temps, dans ce milieu des années 1980, du crack, le drogue du pauvre. Ils deviennent riches, créant des emplois pour tout le quartier, population attachée au trafic qui leur permet de survivre. Grande idée !
Karim Madani raconte l’aventure des deux initiateurs, capitalistes dans l’âme qui aurait pu devenir capitaines d’industrie s’ils avaient été Blancs. Dans un premier temps la Police se désintéresse de ces trafiquants, de ces règlements de comptes entre Noirs mais la puissance de l’entreprise devient telle qu’il faut sévir contre ces Noirs un peu trop arrogants qui se permettent même de tuer un flic blanc.
L’aventure se termine à la fin des années 1980. En prison. Il reste un goût amer pour toute cette jeunesse perdue dans une ville qui ne reconnaît pas au même titre toutes ses populations, d’un pays où règne encore la ségrégation raciale. L’auteur s’agite autour de ces contradictions : la valorisation d’un projet qui provoque la mort de jeunes gens, la perte de toutes ces vies vouées à la destruction et la mise en cause de politiques incapable de développer les compétences à cause de la couleur de la peau. Un réquisitoire contre toutes ces politiques publiques de remise en cause à la fois des acquis sociaux et des libertés démocratiques.
Un bémol toutefois : il faudrait alléger le style, le travailler davantage.
Nicolas Béniès
« Queen Gansta », Karim Madani, Rivages/Noir

« Espionnage », une nouvelle collection « Noire ».
Inaugurer cette collection avec « Des hommes sans nom » mettant en scène une femme espion, Victoire Le Lidec, de sa formation à sa première infiltration dans les réseaux de Daesh en 2017, est une bonne façon d’entrer dans cet univers. Analyste à la Direction générale de la sécurité extérieure, elle conçoit des plans pour infiltrer cette organisation notamment une formation de femmes capables de participer à des attentats.
Hubert Maury et Marc Victor, l’un ex-casque bleu, l’autre journaliste, ont uni leurs compétences pour construire ce roman qui s’appuie sur des données géopolitique et des situations vraisemblables. Bien écrit, ils projettent leur héroïne et son instructeur, Nicolaï Kozel dans ce monde étrange de faux-semblants, de guerre des services secrets, des politiques des différents Etats où le secret règne en maître pour dessiner l’envers du décor.
Une réussite.
Nicolas Béniès
« Des hommes sans nom », Maury-Victor, Gallimard, « Espionnage ».

Polar. La ville cauchemardée et l’amitié plus ou moins trompée

Chandler en slammeur.

Desmund Sasse est un curieux enquêteur, en marge et refusant toute compromission. Il tient beaucoup du détective privé créé par Raymond Chandler, Philip Marlowe. Une naïveté désabusée, plus rien et tout l’étonne. La confiance n’est jamais aveugle mais elle fait son œuvre pour s’engager dans des aventures qui sont celles d’autres mais dans lesquelles, à son corps défendant et de son plein gré, il s’engage. Continuer la lecture

Polars. Robin des bois et préservation des œuvres d’art sur fond de meurtres et de confinement

Arsène Lupin pas mort et Américain

Jeff Lindsay, le créateur de ce personnage singulier, « Dexter », tueur et policier, a décidé de changer de registre. Riley Wolfe est un voleur, tueur occasionnel et spécialiste du déguisement. Une personnalité bizarre, réellement sans définition sinon celle du moment et du personnage qu’il incarne, sans mémoire et sans émotions. Un être venu d’ailleurs. Pour cette première aventure, « Riley tente l’impossible » – un commencement qui ressemble à une fin – il se donne le défi de voler le diamant le plus cher du monde et le mieux gardé par les gardiens de la Révolution et par le FBI. Il réussit au prix d’un stratagème inédit et fondamentalement répréhensible moralement. Le personnage n’en est pas conscient uniquement préoccupé du but tandis que l’auteur y est sensible. Continuer la lecture

D’un western à un simili coup d’État : deux visages du polar à travers les âges

Un auteur à découvrir
W.R. Burnett est toujours à redécouvrir comme auteur de polars, de ces romans noirs qui racontent la pègre de Chicago mais surtout de ces figures d’hommes perdus entre des mondes qu’ils ne comprennent pas poursuivis par un sens de l’honneur désuet. Une partie de son œuvre a été oubliée. Il fut aussi, outre scénariste, auteur de « Western », forme de romans spécifiquement américaine, connue surtout par le cinéma.
La réédition de « Saint Johnson », écrit en 1930, vient à point pour mettre en valeur le talent de Burnett dans cette catégorie. La base de son récit, comme il l’indique dans une note, est la légende du « Règlement de comptes à OK Corral » opposant, à Tombstone (Arizona), deux clans celui des Earp – Wyatt, une figure de l’Ouest, Marshall, dans le livre Wayt Johnson – et celui des Clanton. Le premier chapitre est remarquable. Pas de description du contexte. Une entrée directe dans le monde de ces années d’après guerre de Sécession. Les fortunes et les morts fleurissent, les soûleries brossent le paysage des rues de la ville, prospecteurs et cow boys se partagent les rôles de figurants et Johnson se retrouve seul sur son cheval dialoguant avec les étoiles, personnage traditionnel asocial cher à Burnett même s’il semble du côté de la loi. Propriétaire d’un tripot, il n’est pas dépendant de son salaire contrairement au shérif élu par les habitants et corrompu. La route continue, encore et encore, encore et encore une autre ville, une autre histoire. Figure de la loi et de l’ordre, Johnson est condamné à l’errance, d’aller voir ailleurs s’il peut trouver une place… Le prisme de Burnett est celui de l’individu dans un monde qu’il ne comprend pas sans référence à la lutte des classes. Continuer la lecture

Polar historique et sanglot d’amour

1951, la guerre n’est pas finie

François Médéline est un amoureux des paysages de la Drôme. Il a raison. Il les décrit avec une plume habile qui leur rend tous leurs mystères et leurs profondeurs. « Les larmes du Reich », titre de roman, sonnent comme un, avertissement. Les apparences, des premières pages, sont trompeuses. L’inspecteur Michel est-il vraiment celui qu’il dit être ? Pourquoi recherche-t-il activement une petite fille et sa mère ? D’où lui vient l’argent qu’il dépense à flot continu ? Pourquoi supprime-t-il les témoins potentiels ?
Des questions multiples qui trouvent leur origine dans la déportation des Juifs, de ces Juifs, Juives français.e.s qui se sont découverts juifs au moment des rafles, notamment celle dite du Vel’ d’Hiv. Ielles n’avaient pas cru aux avertissements. Comme en Allemagne. Ce polar est aussi une grande histoire d’amour, contre tout ce monde nazifié de la guerre et des camps de concentration, une histoire qui ne peut que mal se terminer.
Un roman qui plonge dans le contexte du début des années 1950 dans lequel les traces de la guerre restent encore présentes. L’auteur se sert aussi des chansons de l’époque pour les titres de ses chapitres. Une réussite.
Nicolas Béniès
« Les larmes du Reich », François Médéline, 10/18

Polar biomédical

Trésor des Appalaches.

Une contrée étrange, un monde replié sur lui-même, un environnement abrupte dans lequel la solidarité est vitale. Au sein du parc national des Great Smoky Mountains – des montagnes brumeuses – un laboratoire de recherches réside chargé d’étudier insectes et plantes. Une jeune chercheuse aime grimper aux arbres qui défient le ciel et se trouve un bon jour, au sein des White Oak (Tennessee), « suspendue » – titre du roman -, blessée et dans l’incapacité de redescendre. Quel est son agresseur et pour quelle raison lui a-t-il tiré dessus ? Les détectives, une infirmière et un ranger chargé de surveiller les animaux, les ours, les sangliers et la propriétaire du restaurant aidé d’un marginal. En arrière fond les truands du coin contents d’aider le vieux docteur à la retraite. Un microcosme étrange et vivant.
L’intrigue autour des myxomycètes qui se trouvent en relativement grand nombre dans cette région à condition de les découvrir, et de leurs propriétés curatives. A la clé des sommes fabuleuses et une grande notoriété.
Carolyn Jourdan, l’autrice, diplômée en génie biomédical et en droit explique à la fois les vertus de ces myxomycètes et les questions juridiques autour de cette découverte mais aussi les structures privées – qui veulent faire du profit – et associatives qui veulent diffuser ces remèdes pour le plus grand nombre.
Une expédition dans ces contrées ignorées et touristiques, une description de la vie d’un laboratoire en pleine nature, la vie d’un ranger en butte aux restrictions budgétaires de son administration et d’une infirmière fuyant les grandes villes pour retrouver ses racines, thèmes qui se bousculent quelque fois mais l’intérêt est toujours sollicité.
Nicolas Béniès
« Suspendue », Carolyn Jourdan, traduit par Valérie Révolu, Éditions Diagonale, Belgique