Découvrir Dorothy West

Décrire le racisme

Tony Morrison, prix Nobel de littérature 1993, s’est beaucoup battue pour faire reconnaître les écrivaines Africaines-Américaines, jouant de sa notoriété pour détendre ces artistes. Les femmes sont enfouies dans des références masculines toujours mises d’abord en avant. Notre patrimoine est commun et ne peut être amputé de moitié et quelque fois plus de cette moitié.
Dorothy West a fait longtemps partie de cette cohorte. Elle commence pourtant à publier, comme le rappelle la traductrice Arlette Stroumza, à 14 ans ses histoires dans des revues, au début du 20e siècle et participera, dans les années 20, au mouvement « Harlem Renaissance » aux côtés de Langston Hughes et de Zora Neale Hurston, redécouverte un temps par son autobiographie « Des pas dans la poussière », retournée dans l’ombre depuis.
En 1948, Dorothy West publiera « The Living is Easy » – non traduit en français – qui lui permettra d’avoir un début de visibilité. Continuer la lecture

Faut-il encore et toujours parler de la Shoah ?

La littérature, la poésie peuvent elles mieux faire ressentir la perte d’humanité imposée par les nazis à toutes les populations juives d’Europe ? Jirí Weil (1900-1959) a vécu à Prague cette période de déportation, de peurs, d’angoisses, de profonde solitude, d’un temps aussi de solidarité. « Vivre avec une étoile est une description quasi clinique d’un homme pourchassé , nié en tant qu’homme qui ne peut que faire preuve d’obéissance servile pour éviter le départ dans un convoi qui ne mène qu’à la mort. Son sort dépend en partie des instances de la Communauté (juive mais l’adjectif n’est pas employé) qui lui trouve un travail, dans un cimetière, tout en dressant des listes de ceux celles qui doivent partir, avec leurs trésors, sans épargner les femmes et les enfants.. Enfermé dans sa terreur, il se blottit dans sa mansarde, quasi à ciel ouvert, souffrant de la faim, attendant l’inéluctable. D’être humain, il en est devenu un fantôme. Il devra à une erreur de cette administration tatillonne de ne pas partir avec les autres porteurs du même nom que lui, liste dressée par les responsables de la Communauté. Continuer la lecture

Horn, quel drôle de nom

Un livre monde

Horn venait la nuit est d’abord une histoire de fantôme, celui de l’amour évaporé, rêve qui reste à la surface du réel, l’envahit, le percute et le fait résonner comme un tronc creux. Fantôme aussi le passé des sociétés d’Europe de l’est disparues sans laisser d’autre trace que la police secrète, qui se perpétue en servant d’autres maîtres, ou les mêmes qui ont changé de masque. Fantôme que le monde qui se voudrait être le nôtre, incapable de sortir de lui-même pour proposer un avenir crédible. Ce monde dans sa volonté de se perpétuer en se répétant, refusant de changer de structure, recèle un torrent de dépression et d’éclatement non contrôlés. Continuer la lecture

Le masculiniste en action

Portrait d’un prédateur sexuel

Kate Foster, pour son premier roman « Le Baiser de la Demoiselle, histoire d’une femme décapitée », réussit le tour de force, en suivant le raisonnement de Christian, une jeune femme de la petite noblesse écossaise, d’obliger le lecteur à comprendre la toile d’araignée tissée par un prédateur sexuel pour annihiler la volonté de la proie en « lavant » son cerveau. Le laird – traduction écossaise de lord – James Forrester, son oncle, l’avait séduite tout en ayant des relations sexuelles avec ses domestiques et une prostituée installée à demeure.
Une coalition féminine et féministe aura raison de la suffisance et bonne conscience du laird assassiné à l’arme blanche. Lady Christian a été condamnée à la peine capitale et attend dans sa cellule de la prison de Tolbooth à Edimbourg le moment de l’exécution. L’Ecosse possède la « Demoiselle », une machine qui a servi de modèle à la guillotine française, pour les crimes commis par les nobles. Le tribunal n’a pas envisager les crimes du laird évidemment. Nous sommes en 1679 et la notion du consentement mettra encore quelques temps à exister
Un découpage fait de retours en arrière, d’un récit à deux voix, celle de Christian bien sur qui n’a pas confiance en elle, ne comprend pas les motivations ni les signaux d’alerte de son entourage et celle de Violet, la prostituée -seul moyen de sortir de la misère -, cynique, volontaire qui joue avec la vanité du laird. Elle s’en sortira grâce à la mère maquerelle qui connaît toutes les tares de la « bonne » société, du shérif notamment.
Un roman plus vrai que vrai.
Nicolas Béniès
« Le baiser de la Demoiselle. Histoire d’une femme décapitée », Kate Foster, traduit par Christel Gaillard-Paris, Éditions Phébus

La Guyane lumineuse et ténébreuse

Recherche des origines.

Une curieuse enquête qui part de Québec pour y revenir par une autre voie en passant par la Guyane, morceau d’Amazonie française à la frontière du Brésil, connu pour ses bagnes. Une aventure qui permet de comprendre l’origine de traumatismes – la claustrophobie par exemple – et de réactions allergiques. Un résumé qui pour être juste ne rend pas compte des périples accomplis par la fille et la mère reliées par cette Guyane, carte du tendre et « Vert comme l’enfer », titre du roman de Isabelle Grégoire, tombée amoureuse de l’encore colonie française souvent laissée à l’abandon. Les routes manquent, les voyages se font en pirogue, moyen idéal de respecter les paysages et de les goûter.
Dans les années 1980, une cohorte de touristes français et québecois visitent ces territoires sous la conduite de deux guides, un homme et une femme qui semblent en couple. Continuer la lecture

Le squash et la vie, un apprentissage émancipateur

Pas volé mais envolé vers la liberté

« Demi-volée » est apparemment une histoire d’entraînement au squash. L’autrice, Chetna Maroo, donne l’impression de tout connaître de ce sport. Positions, manière de renvoyer la balle, façons d’imposer son jeu à l’adversaire, vision de vidéos de champions… rien ne nous est épargné de la formation, des entraînements nécessaires pour devenir une grande championne. De ce côté là pas vraiment de suspense, elle y arrivera.
Gopi, la narratrice, sous les auspices de son père, entraîneur pour l’occasion et lui-même ancien joueur comme son frère, apprend les règles répétées et répétées encore pour entrer dans le jeu. Jeu réel et allégorique tout à la fois.
Le père, seul après la mort de sa femme, doit élever ses trois filles. Venant du Gujarat, un Etat de l’Inde, exilé dans la banlieue de Londres, il cherche à sauvegarder ses racines en faisant apprendre à ses filles le gujarati tout en les préparant à s’intégrer dans la société britannique. Le squash, par ses champions indiens, réunit ces deux éléments contradictoires. Continuer la lecture

Yougoslave ?

Vrai-faux conte de l’ex-Yougoslavie

Kristian Novak fait partie de la nouvelle génération des écrivains croates, nés forcément dans la douleur après l’éclatement de la Yougoslavie qui a durement marqué les populations. Matija, le narrateur, a vécu son enfance dans un village reculé du Medjimurje – dans l’actuelle Croatie – dans lequel les bruits de la guerre sont assourdis mais arrivent tout de même à exercer leurs effets. Une terre noire boueuse grosse de fantômes, de non-dits, de silhouettes bizarres qui se reflètent dans la rivière, qui appellent les vivants à rejoindre les morts.
Un enfant de 5 ans raconte – avec les mots de l’adulte, une confusion voulue – ses émois, ses peurs, ses angoisses après la mort brutale de son père. Il le cherche. Il veut le faire revivre et, pour ça il est prêt à sacrifier son ami le plus proche pour satisfaire les esprits de la rivière qui détiennent son père. Le prix à payer, la solitude. Son esprit perturbé créera deux acolytes à la fois amis et ennemis pour en faire à la fois des confidents et des succédanés de père qui expliquent les actes qu’il voit mais ne comprend pas. Dont le viol de son ami. Continuer la lecture

Du réel habillé en fiction ou l’inverse…

Un faux-vrai roman, un vrai-faux documentaire

« Les paralysés », de Richard Krawiec, se situe dans les années 1980, années de récession profonde aux États-Unis. Les fermetures d’usine se succèdent, le chômage enfle, les subsides se raréfient – Reagan remet en cause tous les chèques de subsistance pour les plus démunis – et les quartiers populaires se dégradent. La drogue, l’alcool veulent faire oublier la réalité. Pire encore quand on est amputé des deux jambes, comme c’est le cas de Donjie, le héros de cette histoire.
Une description clinique des laissés pour compte avec leurs contradictions. Faut-il pour survivre s’attaquer aux plus faible ? Continuer la lecture

Idées Cadeaux (suite), littérature, Beaux-Livres et une enquête sur la Chine

Comment dit-on brigand au féminin ?
« Brigantessa », en Italien et, par ce roman de Giuseppe Catozzella, en Français. 1848, l’année des Révolutions et du « Manifeste du Parti Communiste » de Marx et Engels – grand texte littéraire secoué par le souffle de la Révolution – qui voit des révoltes surgir de tout côté dans la botte en se répandant derrière l’exigence de Garibaldi de l’indépendance. En contant le destin de cette femme, Maria Oliverio, l’auteur met en scène à la fois l’oppression des femmes obligées – ce ne sera pas la seule – de se déguiser en homme pour prendre son destin en main. Elle sera « Brigantessa », chef de bande et subira le sort de tous les vaincu.e.s. Une histoire « vraie » peut-être, un feuilleton sans nul doute. Idéal pour les longues soir&es d’hiver.
N.B.
« Brigantessa », Giuseppe Catozzella, traduit par Nathalie Bauer, Buchet-Chastel Éditions.

Beaux Livres
« Chagall Politique, le cri de la liberté », le titre du catalogue de l’exposition présentée d’abord au Musée de la Piscine à Roubaix (jusqu’au 7 janvier 2024), ensuite au Musée Marc Chagall de Nice ( du 1er juin au 16 septembre 2024) a de quoi interroger. La démonstration présentée par Ambre Gauthier et son équipe permet de proposer un angle de vue original de l’œuvre de Chagall. Pour mettre en lumière des détails mais aussi des documents inédits retrouvés dans les archives de Marc et Ida Chagall de manière à exprimer son combat humaniste.
N.B.
« Chagall politique », sous la direction de Ambre Gauthier, Gallimard

Et la Chine ?
« La Chine ou le réveil du guerrier économique » représente le fruit de trois années d’enquêtes de Ali Laïdi qui a interrogé, diplomates, chercheurs, responsables d’entreprises pour essayer de déterminer ce qu’il appelle le « modèle d’intelligence économique chinois ». Il date ses débuts de Deng Xiaoping, le moment de la transition vers le capitalisme conduit – mais l’auteur ne s’y arrête pas – par un Parti Communiste marqué du sceau du stalinisme. IL reste un livre très bien conduit, construit qui permet, au-delà d’un modèle vraisemblablement introuvable, de rendre compte de la volonté des dirigeants et des populations d’accéder au rang d’une grande puissance mondiale dont le développement cesse d’être dépendant des grandes puissances – dont les États-Unis – par le biais du commerce mondial pour s’orienter vers un développement autocentré en s’autonomisant des firmes multinationales.
N.B.
« La Chine ou le réveil du guerrier économique », Ali Laïdi, Actes Sud.

La Régence saisie par Law

Histoire économique et monétaire romancée

L’idée de ce roman, « La monnaie magique », provient de l’air d’un temps qui s’éloigne avec l’augmentation des taux de l’intérêt. Dans la période qui suit 2015, en réponse à la crise systémique de 2007/2008 et à la déflation, la baisse drastique des taux de l’intérêt – des taux d’intérêt négatif, une grande première dans l’histoire du capitalisme – a pu laisser croire à des financements miraculeux. La création monétaire a alimenté à la fois les Etats et la spéculation sur les marchés financiers sans pour autant se traduire par la hausse des investissements productifs. L’endettement s’est généralisé permettant des énormes profits.
Sylvain Bersinger, économiste, membre d’un cabinet de conseil, a voulu comprendre le système mis en place par Law, au moment de la Régence de Philippe d’Orléans, après la mort de Louis XIV en 1715. Comme nous, il a lu « Le Bossu » de Paul Féval – « si tu ne viens pas à Lagardère… » – qui se déroule, pour l’essentiel, rue Quincampoix, haut lieu de la folie spéculative à Paris. Il a donc repris le personnage du Bossu pour offrir un interlocuteur à Law pour expliquer le système qu’il met en place qui associe la monnaie de papier et des actions sur la compagnie de la Louisiane – une colonie – censée générer des profits futurs. La croyance fait le reste. Le futur et la croyance sont les deux fontaines des marchés financiers. Continuer la lecture