Jazz. Un souffle de fraternité

L’accumulation du Capital.

Das Kapital kind of red« Das Kapital » est un trio, bizarre comme il se doit. Un ténor allemand installé à Reims, Daniel Erdmann, un guitariste danois, Hasse Poulsen et un batteur – je ne suis pas sur que cette dénomination convienne tellement ce musicien est capable de tout, mais il est aussi batteur et il le démontre – français Edward Perraud pour une musique qui ne se refuse rien. Il en est à son troisième album et la volonté de créer des univers ne les a pas abandonnés. Ils font partie de cette scène qu’il faut continuer à appeler « jazz » malgré tout, pour la dynamiter et, ainsi, redonner envie d’écouter cette musique étrange venue d’ailleurs. Leur énergie est communicative. Ils ne s’installent pas dans une routine. Les entendre est toujours une surprise. Ils sollicitent toutes les mémoires et d’abord celles du free jazz – mais pas seulement – pour s’installer dans des structures d’une musique informelle. Ils font tout autant appel au rock, à la country – on peut reconnaître une allusion à « Apache » – mais aussi aux musiques du monde et à leurs propres références. Un collage qui fonctionne. La joie de jouer transperce l’auditeur malgré le filtre de l’enregistrement. Continuer la lecture →

Jazz. Rien de moins qu’un big band pour René…

Rêves de jazz.

Organisateur de festival de jazz, un métier ? Aussi sans doute. Il faut pouvoir trouver des financements, monter les scènes, réunir des équipes… Ce n’est pas l’essentiel. Il faut avoir surtout la passion de cette musique et des musicien-ne-s. C’était le cas de René Caumer, âme du Calvi Jazz Festival, « un dieu facétieux » comme le nomme Jean Loup Longnon dans une sorte de poème épique qui sert de livret, poème traduit en corse comme il se doit et en anglais pour l’exportation.
Jean Loup Longnon a eu cette idée de monter un Big band original pour rendre hommage à René disparu le 15 août 2013. Il a rencontré l’adhésion d’un grand nombre de musicien-ne-s qui, ainsi, rendaient à René son amour. Les difficultés furent sans aucun doute multiples. Réunir tout ce monde tenait de la gageure. Pourtant, tout fut prêt pour l’édition 2014. Un concert à Paris, au club « Les Petits Joueurs » puis sur la scène du Calvi Jazz Festival.
« R comme René », titre évident mais plein de ce respect que l’on doit à tous ceux et toutes celles qui se donnent des ailes pour faire s’envoler les autres vers des cieux où les rapports marchands n’existent pas. Jean Loup Longnon a assuré la direction de l’orchestre et qu’il me permette de dire que c’est son album le plus abouti peut-être à cause de cette touche supplémentaire d’émotion… Se retrouvent une grande partie de la scène française du jazz. Une sorte de panorama… qu’il vous faudra découvrir en ouvrant l’album.
Nicolas Béniès.
« R comme René, Paris-Calvi Jazz Big band », direction Jean Loup Longnon, Powerlive, rens : www.longnon.com

Jazz. Quand un piano rencontre une batterie…

Conversations

Un duo c’est une rencontre amoureuse. Le jazz a souvent progressé de cette manière. Musique de l’instant, il ne peut que fonctionner à la fraternité, à la réciprocité. Une sorte d’art de la conversation sans concession.
Bill Carrothers, pianiste de la mémoire, en juin 1999, avait tenté l’expérience d’une rencontre avec – à l’époque – le jeune batteur Bill Stewart dont c’était, je crois bien, le premier album. Le titre disait bien l’objet : « Duets with Bill Stewart ». Jean-René Mourot, pianiste, suivant les dires de l’intéressé, avait trouvé là une idée qu’il voulait suivre. Sur cette route, il trouva un batteur meneur de groupes, Bruno Tocanne.
Contrairement à Bill Carrothers qui avait privilégié les « standards », Mourot et Tocanne se sont lancés un défi, celui de l’improvisation, de l’écoute. Les influences se disputent alimentant la conversation. Les réponses se veulent déroutantes pour dégager le ciel de la routine, de ce bleu qui reste figé pour nos yeux de terriens. Ils s’interrogent sur la forme du bleu, des bleus. Une simple construction ? Un processus ? Partager ces « Chroniques de l’imaginaire » permet de se reposer toutes les questions qui se cachent dans nos rêves. Que se passera-t-il si nos rêves communs deviennent réalité ?
Le pari était risqué. Les protagonistes peuvent y trouver un plaisir qui ne se partage pas. Il fallait beaucoup d’humilité pour le tenir. Bruno Tocanne transforme la batterie pour qu’elle puisse répondre au piano, le dit piano n’hésitant à se faire instrument de percussion. Le dialogue prend forme.
Un « standard » aurait permis une trêve pour une conversation plus facile à suivre pour l’auditeur. Tel que, ils veulent ouvrir les portes et les fenêtres d’un imaginaire partagé. La résistance passe par le rêve. A deux et avec d’autres si affinités.
N’hésitez pas, pénétrer dans leur monde. Ils sont finalement accueillants.
Nicolas Béniès.
« Chroniques de l’imaginaire », Jean-René Mourot/Bruno Tocanne, Momentanea

JAZZ, A nos disparus

Double hommage.

L’année 2015 a vu la disparition d’abord de Kenny Wheeler, trompettiste canadien qui avait participé dans le milieu des années 1970 aux expérimentations de Anthony Braxton tout en s’inscrivant dans le renouveau de la scène britannique, ensuite celle de John Taylor, pianiste influencé par Bill Evans mais aussi par Paul Bley et capable, tranquillement, de toutes les explorations. On s’en souvient peut-être, John est mort quasiment sur scène à Angers en juillet de cette année 2015 alors qu’il était en tournée avec le groupe de Stéphane Kérecki…
on the way to two, Kenny Wheeler et John TaylorCet album « On the Way To Two » enregistré en 2005, avait été préparé avec l’aide de John Taylor qui, dans les notes de pochette, rend hommage à son ami et compagnon musical Kenny Wheeler. Beaucoup d’émotions donc qui ne doit venir perturber l’écoute de cette musique. Musique jouée avec le sérieux qui convient sans esprit de sérieux. La touche indispensable d’humour vient perturber tous les équilibres apparents. Il faut l’entendre dans cette version supplémentaire de « Counter #2 ».
Un duo qui fait une grande part, comme à l’accoutumée avec ces deux là, à l’échange, à la circulation des idées. L’alternance de morceaux improvisés – les « Sketch » 1, 2 et 3 – qui font office de transition et ceux plus écrits, surtout par Kenny Wheeler, permettent de se rendre compte de la complicité qui les unissait. C’est peut-être celle-là qui nous manquera le plus. L’album se termine sur un thème de Billy Strayhorn « A Flower is a Lonesome Thing », la seule fleur possible pour nous séparer d’eux.
Nicolas Béniès.
« On the Way To Two », Kenny Wheeler/John Taylor, CamJazz distribué par Harmonia Mundi.

Jazz, de quelques oublis et nouveautés

Un collage spécial.

Il est des disques comme celui-là qui disparaisse un jour, enfouis on ne sait où, enfoncés par d’autres. Un jour de rangement – les fêtes de Noël sont le moment longtemps espéré – ils se dressent devant vous exigeant d’être écoutés. Ils ont raison.
« Dipenda » – Indépendance en lingala –est une idée du pianiste, compositeur et chef du groupe de 13 musicien-ne-s, Fabrice Devienne. Un spécialiste du collage de toutes les musiques qu’il aime, celles issues de l’Afrique, surtout du Congo, celles des îles – françaises et cubaine – et d’autres contrées qu’il est loisible de reconnaître sans oublier le quatuor classique et le slamer crieur de mots sur fond d’un groupe vocal comme d’un saxophone soprano qui vient ajouter un grain de sel jazzistique. Pour dire que le monde entier s’est donné rendez-vous ici, avec ce groupe et cet album. Pour danser. Pour faire bouger les corps. Si vous résistez, soit vous êtes sourd, soit vous allez bientôt vous casser. Tout le monde sur la piste…
Nicolas Béniès.
« Dipenda », Fabrice Devienne, Quart de Lune distribution Socadisc. Continuer la lecture →

JAZZ, De quelques parutions récentes (1)

Du trio au duo, de l’auto production à la création d’un nouveau label.

Un drôle de trio pour une musique de l’ailleurs.
Un trio ? Un trombone, Gueorgui Kornazov, une trompette, Geoffroy Tamisier et une guitare pour lier le tout, tout en s’opposant aux deux autres, Manu Codjia pour une musique faite de nostalgie et de mélancolie slave en référence à la fois aux grands compositeurs français – Ravel particulièrement – et de l’Europe de l’Est Stravinski et Bartók tout en conservant, un peu, de la pulsation du jazz. Une musique qui fait penser à la fois aux sonnets de Shakespeare mâtiné de Pouchkine et de Maïakovski pour exprimer une sorte de mal être dû à l’exil extérieur et intérieur, un sentiment de mise à l’écart, une difficulté de trouver sa place dans cette société. Soudain, le rire sait triompher en emportant toute cette mélancolie pour donner place à la vie et à ses bonheurs, aux retrouvailles de vieux amis qui ont voyage, un temps, ensemble et savent qu’ils devront se séparer. « Le gris du vent » est un titre qui pourrait servir d’exergue au monde d’aujourd’hui. Ce gris qui tend à devenir la couleur dominante et quand le vent est au gris… Continuer la lecture →

Le temps de lire, la sélection livres de Nicolas BENIES

Un polar israélien.

une proie trop facileLa littérature israélienne forcément contestataire des pouvoirs, surtout ceux de « Bibi », le premier ministre de droite qui est obnubilé par la guerre pour faire passer sa politique antisociale. Lui aussi a déclaré la guerre et d’abord aux Palestiniens pour leur refuser leurs droits… Le « terrorisme » – un terme à la mode qui permet de couvrir toutes les atteintes aux droits démocratiques – sert de paravent.
Yishaï Sarid s’est fait connaître en France grâce à ce merveilleux roman « Le poète de Gaza » (Actes Noirs) paru en français en 2011. Actes Sud récidive, toujours dans sa collection Actes Noirs, en publiant son premier roman, « Une proie trop facile » qui joue sur les apparences pour décrire un Israël de l’an 2000. Les références datent un peu mais l’écriture recouvre le tout. Une écriture simple, descriptive qui cache l’essentiel, les non-dits sur les quels repose cette société israélienne enfermée dans la guerre qui arrive mal à cacher ses divisions.
« Moi, je milite pour une cuisine simple » fait-il dire à un des personnages. Une cuisine simple est difficile. Il faut choisir avec soin les ingrédients sinon elle est banale et c’est raté. Une bonne définition de cette écriture. Simple et peu banale.
« Une proie trop facile », Yishaï Sarid, Actes Noirs/Actes Sud, 341 p., 22,50 euros Continuer la lecture →

Le temps d’écouter, la sélection de CD de jazz de Nicolas Béniès

Vagabondages entre passé et présent

La collection des grands concerts parisiens
fa5619propose d’entendre Count Basie pour des concerts enregistrés à l’Olympia en 1957, au Palais de Chaillot en 1960 – il faut lire la rescription de l’arrivée massive de ces êtres dégénérés, en habits impossibles à décrire, se vautrant sur les fauteuils devant le regard effaré des ouvreuses habituées aux habits de soirée que fait Julio Cortazar dans les Cronopes et les Fameux – et encore à l’Olympia en 1962 dans le cadre des émissions d’Europe 1 « Pour ceux qui aiment le jazz » de Franck Ténot et Daniel Filipacchi. Des ambiances souvent survoltées, une communion entre l’orchestre et les publics, une musique toujours jeune. Michel Brillié – co-dirigeant de cette collection avec Gilles Pétard – s’essaie à tracer un portrait de Basie trop flou, trop imprécis. Il ressort de ce texte un enthousiasme pour l’art du chef d’orchestre et pianiste, maître du tempo, qui fait plaisir à lire sans que les informations réunies ici soient suffisantes.
« Basie Count 1957 – 1962, live in Paris, La collection des grands concerts parisiens », coffret de deux CD, Frémeaux et associés. Continuer la lecture →

Enfance(s) du jazz ? Enfants du jazz ?

Renouveler l’art de la comptine.

Tout le monde, les parents surtout, connaît son lot de chansons pour les enfants. Ces comptines permettent à la fois des références communes à des générations et construire un imaginaire spécifique à chacune d’entre elles. Les paroles sont souvent à double sens. Elles dissimulent la grivoiserie sous des paroles apparemment innocentes et des rendez-vous où les enfants ne sont pas invités.
Le stock a évolué au cours du temps. Les flux sont rares. « Nanan » – titre qui vient de l’expression « c’est du nanan » -, un livre-disque voudrait changer la donne pour introduire les enfants au jazz, plus exactement aux rythmes des jazz.
nananLydie Dupuy, batteure, a composé la musique et mis des paroles sur ces airs qui fleurent bon la musique du temps présent. Elle n’a pas voulu faire dans le « simple » pour permettre l’entrée dans un autre monde, un monde complexe. En contre partie les paroles sont, elles, simples et permettent l’échange entre parents et enfants ou entre les enfants. Le simple et le complexe font bon ménage pour que les oreilles et le cerveau s’habituent à ces musiques.
Le livre a l’intérêt de guider l’écoute. Les illustrations de Perrine Arnaud parlent de la manière dont les enfants vivent des situations traumatisantes, comme l’arrivée d’un petit frère ou d’une petite sœur pour que les paroles s’appuient sur l’image. Continuer la lecture →

La Bourgogne, terre d’accueil du jazz

Pas que le vin…

La Bourgogne est connue pour ses vins et sa gastronomie. On ne penserait, dans un premier temps, au jazz. Ce serait une erreur. Elle commence à être réparée par la publication de ce beau livre, « Bourgogne, une terre de jazz » qui associe différent(e)s collaborateur(e)s, musiciens, critiques pour dresser un portrait aux couleurs bleues de cette musique-art-de-vivre sur fond de vignobles. Il prend la suite d’un ouvrage précédent aux mêmes éditions de Michel Puhl, « Au fil du jazz Bourgogne 1945/1980 » qui permettent de décrire les conditions des musicien(ne)s de jazz, leur développement et le type de jazz qu’ils et elles jouent comme la politique culturelle des collectivités territoriales, en particulier la Région. Richement illustré, il donne à la fois des informations et des expériences qui peuvent servir pour les autres Régions.
N.B.
« Bourgogne, une terre de JAZZ, 1980/2010 », préface de Roger Fontanel, directeur du Centre régional du jazz en Bourgogne, Centre co-éditeur avec Le Murmure.