Jazz, Noir c’est Noir, un message de Ran Blake pianiste, compositeur et octogénaire.

Un Chabrol mis à nu

Claude Chabrol a souvent dissimulé la profondeur de ses films derrière un détachement, une ironie pour se présenter simplement comme un « faiseur », un artisan. Pourtant, à ce bon vivant, le noir lui sied comme un gant de boxe à un boxeur.
Cover-RanBlakeChabrol-160x160Ran Blake, pianiste et spécialiste des films dits « noirs » en français et de série B, en redonne comme le substantiel suc via la musique qu’il a composé pour la plus grande partie des pièces qu’il présente dans cet album Impulse sobrement intitulé « Chabrol Noir ». Ces 17 compositions peuvent s’entendre comme une suite. Elle commence par « Cemetery », pour bien marquer l’ambiance et se termine bizarrement par un thème de Michel Legrand extrait des « Parapluies de Cherbourg », « Watch what happens », qu’est-il arrivé ? Est une bonne question de fin. On se le demande encore. Façon de justifier d’entendre cette musique une nouvelle fois pour essayer d’en épuiser la beauté et l’angoisse. Continuer la lecture →

Jazz, Un retour

Michele Hendricks, un peu de Ella ?

Michele Hendricks a commencé en faisant partie des groupes de son père, Jon, un des créateurs du « vocalisme », des textes le plus souvent poétique sur les thèmes qui ont fait l’histoire du jazz. Elle a commencé une carrière soliste – elle a réalisé deux ou trois albums – et s’est arrêtée se faisant enseignante en s’installant en France. Il était loisible de la rencontrer jusqu’à l’année dernière au festival de Crest Jazz Vocal (dans la Drôme) où elle était chargée de stages. Elle montait de temps en temps sur la scène pour offrir aux publics extasiés l’essentiel de son art du scat.
Elle remonte sur scène pour renouer les fils d’une carrière un peu écartelée. Elle profite de l’édition de cet album, « A little bit of Ella (now and then) – titre éponyme de la seule de ses compostions qui en fait partie – pour commencer une tournée. Continuer la lecture →

Jazz, Michel Fernandez saxophoniste

Partir, c’est mourir un peu mais c’est aussi ouvrir des « passages », Michel Fernandez s’y emploie…

Un passager clandestin ?

Michel Fernandez PassagesMichel Fernandez, prof à Lyon, est aussi saxophoniste. Il participe des présents du jazz en se situant dans la lignée de John Coltrane, comme presque tout le monde de nos jours, mais aussi de John Tchicai – un mélange Congo/Europe du Nord, le chaud et le froid – et de l’afro beat de Fela Kuti. Un héritage qu’il fait fructifier en le rendant présent, en lui redonnant du sang neuf. Il connaît ce profond adage du jazz, « Je t’aime, je te respecte mais je ne t’imite pas parce que tu m’as influencé ». Aucune copie mais une inspiration commune. Le rêve de la musique comme une réponse à la folie du monde. John Tchicai est sans doute le moins connu de ce « club des cinq » – dont Archie Shepp et Leroy Jones – réuni au début des années 60 pour un album ESP d’avant garde. Sa leçon doit être;pourtant retenue, rester soi-même tout en intégrant les bruits du monde. Michel Fernandez à participé à ces recherches.
Il vient à la fois de sortir un nouvel album, « Passages » entre l’avant et l’après, entre hier et demain, entre lui et lui peut-être – et de constituer un nouveau quartet : Linda Gallix au piano, François Gallix à la contrebasse et Jack Pirastru à la batterie. Ils font la preuve que l’énergie, le plaisir de jouer, de créer ne font pas partie du passé. Ils et elle partagent cette intensité de cette musique qui ne supporte pas la tiédeur. Des compostions qui intègrent allègrement le free jazz, les rocks et les musiques du monde. Il faut insister sur l’allégresse qui fait la preuve que ce quartet fonctionne. Ces quatre là sont des passagers clandestins d’un bateau qui n’est pas fait pour eux.
Un album réussi. Cerise sur le gâteau, cet enregistrement est réalisé pour un nouveau label, « Jazz in situ Records ». Un petit nouveau qu’il faut saluer comme il se doit et lui souhaiter une longue vie au service de ces musiques trop souvent laissées dans l’ombre.
Nicolas Béniès.
« Passages », Michel Fernandez quartet, Jazz in situ records, contactjazzinsitu@gmail.com

Jazz. Une nouvelle école ?

Liberté

trio bisUn trio qui prend comme nom « BIS » ne peut pas être fondamentalement mauvais. Ils en redemandent de la musique. Eux d’abord avant même la conquête du public. Cet album enregistré « live » – en direct si vous préférez, mais c’est le titre – fait la preuve que le « BIS » est redemandé. « BIS » ? Un trio comme on pourrait s’en douter, composé d’un batteur, Cédrick Bec, d’un saxophoniste – il faudrait employer le pluriel, alto, ténor, soprano –, Raphaël Imbert et d’un guitariste fou, Alain Soler et vous avez l’acronyme qui fait le groupe. Manière d’affirmer que 1+1+1 = 1 = 3 pour dire que le trio fonctionne, devient une entité propre tout en laissant à chaque composante la possibilité de s’exprimer. Un mot résume le credo de ce trio : liberté. Liberté de jouer avec toute la mémoire du jazz, liberté de partir en vrille vers des terres peu connues pour dérouter les deux autres et le public, pour tester si tout le monde est sur la même longueur d’onde, si personne n’est laissé sur une des rives.
Tout passe ici sans rien casser ni lasser. Du standard le plus éculé à John Coltrane et Monk – difficile à éviter ces deux références – en passant par les Beattles et deux compositions personnelles, tout prend une nouvelle consistance, une sorte de coup de jeune.
Cette musique entraînante laisse de la place au rêve et aux échos dans nos souvenirs, échos d’autres temps pour entrer dans celui d’aujourd’hui, un monde quoi aurait besoin d’un violent coup de fraternité. Le jazz reste porteur de ces valeurs, ces trois là, avec leurs décalages, leur manière bizarre de se servir de leurs instruments savent aussi les faire suivre. Disons pour terminer que ce n’est pas une musique facile. Elle veut combattre toutes les habitudes et, pour ce faire, dérange. C’est l’occasion de revoir toutes vos certitudes. Et c’est une bonne chose.
Nicolas Béniès
« Trio BIS, Live », Cédrick Bec, Raphaël Imbert, Alain Soler, Label Durance distribué par Orkhêstra International, www.label-durance.org

Jazz. Compositeure, vous avez dit compositeure ?

Une identité multiple

Myriam Alter crosswayMyriam Alter se situe à la confluence – au carrefour ? – de cultures diverses qu’elle a, sans doute, mis du temps à accepter et à digérer. Séfarade, elle a baigné dans cette musique judéo-espagnole qui possède une grande histoire et une énorme mémoire. Elle est souvent oubliée mais elle a alimenté des musiques, des cultures diverses. Ran Blake autrefois lui a fait une place. Pour autant, elle n’ignore rien du piano classique qu’elle a commencé à étudier ni du jazz découvert sur le tard.
Pour son sixième album – et son troisième pour Enja -, elle a fait appel de nouveau à John Ruocco, clarinettiste original et capable de transmettre toutes les émotions avec un son qui conserve son sang froid, Luciano Biondini accordéoniste remarquable, Michel Massot au trombone et surtout au tuba, Michel Bisceglia pianiste et arrangeur, Nick Thys à la contrebasse et Landers Gyselinck batteur. Elle veut, par ces intermédiaires, faire vivre ses compositions. Le titre de cet album, « Cross Ways », indique bien sa volonté de faire vivre toutes les identités, des identités en évolution. Rien n’est jamais figé. La musique moins que tout autre art. Elle est rencontre. Le titre pourrait signifier carrefour de manière de faire, d’être. Cross, en slang, signifie « se faire avoir » un objectif de tous les artistes pour mettre le public dans sa poche.
Elle n’y réussit pas tout à fait. Par manque d’énergie des participants. Ils ne se livrent pas suffisamment, n’arrivent pas à enfoncer les portes. La cause est, sans doute, dans le manque de répétitions. Sur scène il ne faudra pas manquer Myriam Alter.
Elle livre, à la fin, comme une cerise sur un gâteau de fête un peu ratée, « No Room To Laugh », composition et solo de piano de Myriam dédiée à Mal Waldron. Visiblement, Mal par delà sa disparition, reste un grand inspirateur. On attend la suite…
Nicolas Béniès.
« Cross Ways », Myriam Alter, Enja distribué par Harmonia Mundi.

Jazz. Daroux/Sardaby même combat ?

Navigation en haute mer

Jean Paul Daroux fait partie des rares pianistes qui ont appris de Michel Sardaby, musicien pour musiciens – formule qui signifie que la reconnaissance du public n’était pas au rendez-vous. Pianiste subtil entre Monk et la Biguine, entre France et États-Unis via les îles, musicien accompli qu’il ne faut pas tarder à redécouvrir.
Jean-Paul DarouxDaroux sait faire oublier cette référence pour laisser son ombre envahir sa musique. Elle est aussi teintée de toutes les musiques d’un temps qui en connu beaucoup, notamment le rock qu’il a pratiqué pendant un temps. Musique arabo-andalouse, musiques de la méditerranée sont autant d’ouverture à des rêves de voyages comme le jazz lui-même omniprésent. Il s’est entouré d’un saxophoniste, Samy Thiébault qui sait tenir à distance l’influence nécessaire de Coltrane et de Michael Brecker dont il ne possède pas le souffle pour laisser flotter le son et permettre aux compositions du pianiste de suivre son cours, son long cours bien entendu. Sa sonorité fait quelquefois penser à un… accordéon. Bizarre sensation qui nous ramène sur la rive.
Benjamin Moine, contrebasse et Gilles Le Rest tout autant percussionniste que batteur comme il se doit pour cette musique représentent les soubassements nécessaires, vitaux. Ils savent s’inscrire dans ces destinations pour aborder la pleine mer.
Ces « Déambulations » – titre de l’album – appellent le partage pour exister. N’hésitez pas. Embarquez.
« Déambulations », Jean-Paul Daroux quartet, Label ACM distribué par Socadisc/Les Allumés du Jazz

Jazz. Musique de notre temps ?

Musique mécanique.

Michel Prandi, guitaristeMichel Prandi, guitariste, à l’écart des modes, construit son travail. Il en est au volume 3 de « L’électriptyque », uns sorte de suite qu’il poursuit et personne ne sait s’il arrivera à la rattraper. Il est accompagné dans cette recherche par Frédéric Monino à la basse électrique véritable ancre pour l’ensemble du groupe, François Laizeau, batteur et percussionniste, qui continue de faire la preuve de sa capacité d’invention et Rémi Ploton, au piano.
Il cherche de nouvelles voies, de nouveaux collages associant les musiques, les métriques pour faire surgir le neuf de toutes ces mémoires, mémoires d’un passionné de jazz. Mémoires sans doute partagées avec le groupe de musiciens de Montpellier.
La musique mécanique semble une des références. Il manque à ces compositions la hargne la rage, la violence. Elle est trop gentille même si elle danse et nous fait bouger. Un pas de plus et Michel Prandi pourrait dépasser sa propre tradition, celle des guitaristes dans la lignée de Pat Metheny. Telles que, ces compositions s’écoutent. Elles décollent même de temps à autre pour nous faire atteindre le pays des rêves… Il faut suivre cet électriptyque, des surprises surgiront…
Nicolas Béniès.
« L’électriptyque », Michel Prandi, Pype Line Productions

Jazz. Gérard Marais quartet tout simplement.

Un nouveau classicisme

Gérard MaraisGérard Marais, guitariste, s’est fait connaître aux débuts des années 1970. Depuis, il a construit un parcours qui lui permet d’être à la fois original et classique. Il sait tout de la guitare surtout électrique. Il sait la faire parler, gémir, rire pour faire éclater un son bizarre, tous les sons dont elle dispose sans jamais heurter l’oreille. Sa route est similaire à celle d’Henri Texier plus marqué par la puissance du free jazz dans le milieu des années 60. Il fallait bien les faire se rencontrer pour qu’ils bousculent une fois encore les structures pour faire naître de nouvelles mélodies chantantes et dansantes. Ils n’ont rien oublié et se servent de ces mémoires comme d’un puits sans fond. C’est un plaisir que de les retrouver. Henri est au service du compositeur et soliste principal, Gérard Marais, sans jamais se faire oublier.
Le quartet est complété par Christophe Marguet qui connaît bien les mondes de Texier et de Marais. Il sait comme personne souligné d’un trait de baguette telle ou telle expression pour la rendre plus vivante. Il est d’une génération différente. Né en 1965 au moment où Texier commençait à exercer ses talents avec Daniel Humair.
Le piano est tenu par un jeune homme, Jérémie Ternoy dont le premier CD avait produit une très forte impression. Il sait mêler toutes les influences. Celles d’Horace Silver comme celle de Bobby Timmons en passant par Bill Evans et Milton Buckner. Ici, il répond sur le même ton à Gérard Marais tout en laissant la place au bassiste.
« Inner village », village intérieur, celui de nos rêves orphelins qui cherchent leur chemin dans ce monde barbare, construction fragile qu’il faut savoir conserver. Gérard Marais visite tous les rythmes, toutes les influences, toutes les références.
Un grand album pour toutes les oreilles.
Nicolas Béniès.
« Inner Village », Gérard Marais Quartet, Cristal Records distribué par Harmonia Mundi.

Jazz. Construire un son

De quoi est fait le béton ?

Danny BarronDanny Barron, saxophoniste, guitariste, claviériste et compositeur fait partie d’une bande, une bande sympathique celles du jazz du côté de Montpellier. Il voudrait, avec son trio – Laurent sala à la basse électrique et Jérémy Fauconnier à la batterie -, dessiner une musique du présent en empruntant à la fois au jazz, au hip hop, aux musiques populaires – arabes notamment -comme au rock. Il a défini son style comme du « Concrete Jazz » soit du « Jazz Béton ». Faudrait-il entendre par-là qu’il laisse tomber le jazz ? C’est vrai que la musique qu’on entend sur sa dernière production, « Retrouvailles », pourrait s’intégrer dans plusieurs rangements. Une musique qui trouve aussi ses références dans le « minimaliste » de Terry Riley, sans pour autant s’y inscrire totalement. L’utilisation des sampling permet une sorte de dialogue avec la mémoire du passé via le numérique, présenté comme la nouvelle révolution de notre temps.
Le béton est un composé qui sert à construire une multitude de bâtiments différents les uns des autres, la musique de Danny Barron pourrait aussi à colorer des contextes opposés. Une curieuse expérience qui ouvre grande les portes des rêves et celles des influences. Rien n’est oublié, comme souvent pour les musiciens de notre temps, ni le free jazz ni la fusion ni le rock le plus violent… Il faut découvrir. Vous pourrez le faire sur les sites de musique en ligne…
Nicolas Béniès.
« Retrouvailles », Danny Barron trio, dannybarrontrio@hotmail.fr

Jazz. Musique de nos temps

Une musique urbaine.

Manu Carré Electric fiveManu Carré, saxophoniste et compositeur, sait attraper l’air d’un temps volatile. Il distille une musique faite de réminiscences prises ici, là ou ailleurs qui nous tombe l’impression de la connaître sans la reconnaître vraiment. Sa sonorité de saxophone tient de celle de Michael Brecker et son quintet, dit Mce5, se trouve en écho avec les « moderns cities » chère au vibraphoniste Mike Maineri, le vibraphone en moins. L’utilisation des claviers permet de construire des environnements musicaux puissants, à la limite du pompier quelques fois.
« GO », titre de cet album – et je vous conseille pour vous faire une idée de la musique de ce quintet de commencer par ce titre éponyme plutôt que « Afrunk » qui ouvre l’album -, est une proposition d’y aller, de voir, de s’arrêter pour jouir de cette musique un peu hypnotique, en spirale pour pénétrer dans des profondeurs de surface, pour voguer dans l’éther.
Florian Verdier aux claviers sait éviter le piège du bavardage, Aurélien Miguel à la guitare a bien écouté Jimi Hendrix et tous les guitaristes de rock sans oublier Metheny ou Scofield, Nicolas Luchi à la basse assoit le rythme et Max Miguel montre ce qu’il doit à Tony Williams ainsi qu’aux batteurs de rock un peu « bûcherons » pour varier les plaisirs. Le tout fait souvent penser aux groupes du dernier Miles Davis. Un quintet soudé qui, finalement, réussit à nous « avoir »… à l’insu de notre plein gré.
Nicolas Béniès.
« Go », Manu Carré Electric 5, ACM Jazz label distribué par Socadisc.