Traces musicales de l’histoire sociale et politique des États-Unis

Le blues, mémoire et histoire
Pour une histoire culturelle

Hard Time Blues 1927 - 1960Les blues, suivant une tradition bien établie chez les ethnomusicologues, seraient uniquement liés à la situation sociale des Africains-Américains. Analyse à la fois juste et restrictive. Pour appréhender la force de cette musique, de cette création, le terrain esthétique ne peut- être déserté. Si le blues s’est universalisé, c’est bien qu’il véhicule autre chose qu’un simple discours de contestation sociale. Les générations d’adolescents qui se sont retrouvés dans cette musique n’étaient pas sensibles à ce langage singulier qui pratique le « double entendre », le double voir le triple sens capable de pervertir l’anglais pour en faire une nouvelle langue vernaculaire. Les ados français parce qu’ils ne comprenaient pas l’anglais, les Britanniques parce qu’ils ne percevaient pas les différences fondamentales entre leur langue et l’américain. Les « Rolling Stones », par exemple, démontrent ce fossé. En empruntant le langage des blues, ils en font un langage vulgaire alors, que dans la langue de Walt Whitman – qui n’est pas celle de Shakespeare – les termes sont grossiers mais pas vulgaires transcendés qu’ils sont par la poésie. Cette dernière est une des composantes essentielles. La citation de Leroy Jones mise en exergue du livret par les auteurs, Jacques Demêtre et Jean Buzelin, l’affirme avec force et toute la démonstration de « Blues People » – disponible en Folio – s’organise autour de cette dimension. Continuer la lecture

Relecture des années 1970.

Le cas Bowie et les autres…

Rétrospectivement, les années 1970 apparaissent comme une fin de révolutions commencées au début du 20e siècle. Les années 1960 avaient marqué la renaissance des utopies inspirées par celles du passé, à commencer par la révolution russe débarrassée du stalinisme. La volonté de construire un monde meilleur s’inscrivait dans ces références. La musique, surtout le jazz et le rock, s’inscrivaient dans ce champ des possibles qui semblait infini. La musique pouvait changer le monde. Le free-jazz exprimait cette perspective. Comme tous les rockers de ce temps. Ornette Coleman, Jimi Hendrix – pour n’en citer que deux – savaient que « Tomorrow is the question », demain est la question, et qu’il fallait construire quelque chose d’autre, « Something Else », pour citer les titres des deux premiers albums de Ornette Coleman qui servent quasiment de devise et qui ont été enregistrés à l’orée de ces années 60. De son côté le « modal » de « Kind of Blue », l’album phare de 1959 construit par Miles Davis et son sextet – Bill Evans et John Coltrane en particulier – servait d’introduction pour le jazz et le rock qui allaient suivre.(Voir « Le souffle bleu », Nicolas Béniès, C&F édition) Continuer la lecture

Polars et livres noirs de février 2015(1)

Un vent qui nous vient d’Allemagne, un vent frais…

finsterauUn titre mystère pour qui ne connaît pas la Bavière : « Finsterau », un petit village pris dans la tourmente de cette bizarre fin de deuxième guerre mondiale où rien n’apparaît possible, où le meurtre gratuit s’inscrit dans la configuration d’un pays écroulé, sans référence.
Une jeune femme, Afra, revient chez ses parents avec son fils de deux ans né des amours malheureuses avec un Français. On en a tondu pour moins que ça. Elle est au bout d’un rouleau qui se dévide pourtant encore un peu. Comme en sursis. L’avenir se dérobe. Pour elle comme pour la Nation.
Reste son fils qu’elle veut élever et défendre à tout prix.
Le père d’Afra est une « grenouille de bénitier », pour employer une expression française. Il croit en un Dieu bizarre malgré toute la barbarie accumulée dans le pays par les hordes nazies. Il est muré dans un silence qui a quelque chose à voir avec la répression nazie qui frappait au hasard pour conserver la main mise sur les populations.
En veut-il à sa fille ou à lui-même ? Pas un jour ne se passe, en cette année 1947, sans engueulades entre le père et la fille. Alzheimer le menace – le nom n’existe pas encore – sans qu’il en prenne vraiment conscience.
La fille et le petit garçon sont assassinés. On enferme le père. 18 ans après, l’enquête est rouverte… Continuer la lecture

Renouveau du débat sur les alternatives.

Quelles réponses à la crise systémique du capitalisme ?

La crise systémique du capitalisme ouverte en août 2007 s’inscrit dans le contexte d’une onde longue à tendance récessive – ou phase B du Kondratieff – qui débute en 1974-75. L’idéologie libérale est en train de s’évanouir comme référence. La vision du monde des politiques aurait dû fondamentalement changer pour répondre à l’impératif de ce basculement. Pour l’instant, cet impératif s’est heurté à l’inertie des politiques qui restent enfermées dans le libéralisme malgré toutes les dénégations de la réalité.
« Le capitalisme a-t-il un avenir ? » – titre de ce livre collectif de « macro-historiens », ceux et celles qui considèrent les évolutions des systèmes ou des interactions à l’échelle de plusieurs siècles – est une question clé qui provient directement de l’analyse de « l’économie-monde » pour parler comme Braudel et Wallerstein. Le capitalisme a atteint ses limites en termes d’accumulation du Capital, de l’exploitation de ce bien gratuit qui est la terre. La crise écologique et la mutation climatique obligent à des réponses fondamentales pour permettre de donner un avenir aux générations futures. Continuer la lecture

Partir… Loin…

Voyage immobile dans notre mémoire.

Django ? Le surnom suffit. Possible d’ajouter Reinhardt si vous voulez. Guitariste manouche lit-on de temps en temps comme si cette dénomination suffisait à épuiser le génie d’un musicien accompli qui a su révolutionner les mondes du jazz et se révolutionner en permanence. Son surnom, « J’éveille » en français, lui a fourni une feuille de route. Jusqu’à sa mort en 1953, il a montré plusieurs figures n’ignorant en rien la révolution bebop. Un de ses derniers thèmes, « Deccaphonie », est d’une puissance tellurique. Elle laisse sur le carreau un Martial Solal dont c’est la première entrée en studio.
Pourquoi rappeler ces données ? Pourquoi redire une fois encore que Django est un génie qui a su renouveler continuellement son langage, qu’il a même devancé Miles Davis sur le chemin du modal en enregistrant « Flèche d’or » ? Qu’il ne s’est pas contenté de créer le « Jazz Manouche » qu’il faudrait appeler « le jazz Django du quintet du Hot Club de France » ?
le voyage de DjangoPour présenter un album signé par Dominic Cravic et ses amis qui nous invitent à un voyage dans nos souvenirs, souvenirs de ce 20e siècle, souvenirs aussi des Paris disparus. Continuer la lecture

Fête aux Antilles et à Paris

Mémoire, modernité et danses.

Antilles en fêteLes musiques populaires, les vraies celles qui ne sont pas lancées comme des savonnettes échappent au domaine de la marchandise, de la reproduction. Elles possèdent un charme magique : la mémoire du temps, ce souffle nécessaire constitutif de notre patrimoine culturel en même temps qu’elles savent se prêter à toutes les modes qu’elles transcendent. Le passé ne peut pas être conservé dans le formol ou alors c’est un passé mort et inintéressant pour les générations suivantes. La répétition est nécessaire à la formation mais est contraire à la création.
Il faut savoir se servir du passé pour entrer dans la modernité.
Les musiques antillaises font partie de notre histoire. Elles sont très tôt entrées dans notre monde. Les musicien(ne)s antillais, de la Guadeloupe et de la Martinique, ont très tôt envahi la Capitale. Paris était – l’imparfait est tout un programme de régression culturelle passant par la fermeture des frontières – une ville de toutes les cultures. Elles s’y donnaient rendez-vous pour magnifier la Ville-Lumière plus encore et lui donner cette « aura » qu’elle a su diffuser. Continuer la lecture

Proust en musique

Des « madeleines », à chacun(e) la sienne…

rock instrumentalsLes surpat’ ont un peu disparu au profit des raves. Chaque génération forge ses souvenirs à l’aune de son temps. Il doit arriver qu’on danse encore le rock. Il est sur qu’il s’apprend. Certains en font même une profession… Une danse un peu ringarde mais le slow – un rock très lent – reste quand même le meilleur moyen de rapprocher les garçons et les filles.
Bruno Blum, dans ce triple album « Rock instrumentals story », joue avec nos émotions. C’est le terrain de la musique sans paroles, de cette musique qui sûrement nous a fait danser en mettant quelques pièces dans le juke box ou en venant chez des copains avec le dernier 45 tours. Continuer la lecture

Un Marx tendance Karl

Lecture(s) de Marx.

Daniel Bensaïd (1946-2010) s’était lancé, en 2009, dans l’écriture de cette introduction, qui se veut ludique, à la pensée de Karl Marx. Il s’est fait aider par Charb qui construit des contrepoints plus qu’il illustre. Elle est aujourd’hui rééditée. On a souvent l’occasion de le dire dans ces colonnes, Marx fait un retour en force dans ce monde peuplé d’incertitudes. Un Marx étrange qui se trouve souvent interrogé par les transformations actuelles du capitalisme. Comme l’avoue Étienne Balibar dans sa préface à la réédition de « La philosophie de Marx » (La Découverte/poche) ce travail de synthèse publié en 2001 n’aurait pas été possible aujourd’hui. Bensaïd contourne l’obstacle en répondant à quelques questions clés pour ouvrir quelques pistes et alimenter la réflexion. Marx ne peut être qu’un point de départ. Le Capital, comme le note l’auteur, n’est pas abouti, il constitue un « work in progress » qu’il faut faire vivre en confrontant méthode et concepts à la réalité du monde.
N.B.
« Marx [mode d’emploi], Daniel Bensaïd, illustrations de Charb, La Découverte/Poche.

Marché et éthique

Un cri d’alarme.

grosman-lenglet-menacessurnos-neuronesMaladie d’Alzheimer, Parkinson… Des termes qui font frissonner de peur, suinter l’angoisse. Comment se soigner ? L’industrie pharmaceutique en joue pour vendre ses remèdes. Elle s’inscrit dans une « industrie du soin » comme la nomment Marie Grosman et Roger Lenglet dans cette enquête, « Menace sur nos neurones ». Ils font aussi le procès de tous ceux qui en profitent comme l’indique le sous titre.
Notre monde est « neurotoxique ». Tous les ingrédients se trouvent dans l’accumulation des déchets, dans les matériaux utilisés, dans les conséquences d’une volonté de faire du profit. Par exemple, l’amiante. Sa nocivité est connue depuis au moins les débuts du 20e siècle sans empêcher son utilisation massive dans toutes les constructions, dans les colles… Il faudrait, suivant l’industrie du bâtiment, désamianter plus de 80% des constructions. Travail de titan refusé par cette industrie qui ne veut pas respecter les normes, pourtant nécessaire, édicter par les gouvernements successifs, normes qui réduiraient leur profit. Du coup, les populations, nous, vous sommes obligés de vivre avec l’amiante et de risquer le cancer qui se propage. Continuer la lecture

Compte rendu de la 33e édition de JSP

En revenant de Coutances, de dessous les pommiers, la pluie, le vent et…le soleil !

Ce 33e cru restera lié – c’est logique – au 70e anniversaire du débarquement. Des orchestres ont repris le style de ces années de guerre. Charles Trenet a été de cette fête comme il se doit.
C’est le chanteur de ces années d’après le Front Populaire de 1936. Il est révélateur aussi de la place du jazz pendant l’Occupation. Les orchestres de jazz français qui ont commencé à fourbir leurs armes dans le milieu des années 1930 tiennent le haut du pavé. A commencer par le Jazz de Paris conduit dans les années 1940-41 par le saxophoniste ténor Alix Combelle. Les disques sous le label « Swing » sont pressés de nouveau. Charles Delaunay, son créateur, enregistre tout ce que le jazz compte de musiciens en France. Les concerts de jazz sont pleins.
Cette évocation, ce travail de mémoire a été le thème de ma conférence. Continuer la lecture