Le temps de lire, la sélection livres de Nicolas BENIES

Un polar israélien.

une proie trop facileLa littérature israélienne forcément contestataire des pouvoirs, surtout ceux de « Bibi », le premier ministre de droite qui est obnubilé par la guerre pour faire passer sa politique antisociale. Lui aussi a déclaré la guerre et d’abord aux Palestiniens pour leur refuser leurs droits… Le « terrorisme » – un terme à la mode qui permet de couvrir toutes les atteintes aux droits démocratiques – sert de paravent.
Yishaï Sarid s’est fait connaître en France grâce à ce merveilleux roman « Le poète de Gaza » (Actes Noirs) paru en français en 2011. Actes Sud récidive, toujours dans sa collection Actes Noirs, en publiant son premier roman, « Une proie trop facile » qui joue sur les apparences pour décrire un Israël de l’an 2000. Les références datent un peu mais l’écriture recouvre le tout. Une écriture simple, descriptive qui cache l’essentiel, les non-dits sur les quels repose cette société israélienne enfermée dans la guerre qui arrive mal à cacher ses divisions.
« Moi, je milite pour une cuisine simple » fait-il dire à un des personnages. Une cuisine simple est difficile. Il faut choisir avec soin les ingrédients sinon elle est banale et c’est raté. Une bonne définition de cette écriture. Simple et peu banale.
« Une proie trop facile », Yishaï Sarid, Actes Noirs/Actes Sud, 341 p., 22,50 euros Continuer la lecture

Un monde absurde

Les inégalités comme révélateur d’un monde sans avenir.

A juste raison, Bertrand Badie note dans son introduction à « L’État du monde 2016 », « Un monde d’inégalités », que « les inégalités ont du mal à s’imposer comme thème d’étude et comme objet d’action publique ». Il faut y apporter un bémol. Pour l’action des États, c’est une évidence. Les riches deviennent de plus riches et le nombre de pauvres augmente en même temps que la pauvreté s’approfondit dans l’ensemble des pays capitalistes développés; La protections sociale, en ce qui concerne la France, est de moins en moins à même d’amortir ces inégalités de revenu. Pour le thème d’étude, mis à part Piketty, les rapports de l’OFCE, « L’économie française 2016 » et celui du CEPII, « L’économie mondiale 2016 » font la part belle à la prise en compte de cette réalité. Continuer la lecture

La Bourgogne, terre d’accueil du jazz

Pas que le vin…

La Bourgogne est connue pour ses vins et sa gastronomie. On ne penserait, dans un premier temps, au jazz. Ce serait une erreur. Elle commence à être réparée par la publication de ce beau livre, « Bourgogne, une terre de jazz » qui associe différent(e)s collaborateur(e)s, musiciens, critiques pour dresser un portrait aux couleurs bleues de cette musique-art-de-vivre sur fond de vignobles. Il prend la suite d’un ouvrage précédent aux mêmes éditions de Michel Puhl, « Au fil du jazz Bourgogne 1945/1980 » qui permettent de décrire les conditions des musicien(ne)s de jazz, leur développement et le type de jazz qu’ils et elles jouent comme la politique culturelle des collectivités territoriales, en particulier la Région. Richement illustré, il donne à la fois des informations et des expériences qui peuvent servir pour les autres Régions.
N.B.
« Bourgogne, une terre de JAZZ, 1980/2010 », préface de Roger Fontanel, directeur du Centre régional du jazz en Bourgogne, Centre co-éditeur avec Le Murmure.

L’Algérie comme seul sujet de Boualem Sansal

Un iconoclaste

2084, La fin du mondeBoualem Sansal est un amoureux déçu, transi et encore saisi par la passion. L’objet et sujet de son amour, sa terre natale, l’Algérie et plus encore Alger la blanche. Il en veut à tous les gouvernements qui ont voulu imposer une religion d’État, une langue, l’Arabe littéraire loin de la langue vernaculaire et l’enseignement de l’Islam à l’École. Son dernier roman, déjà un succès de librairie, « 2084, la fin du monde », se situe dans un pays, l’Abistan, dominé par la peur de Dieu, le respect des dogmes religieux décrétés par on ne sait qui mais pour le profit des dirigeants et la répression. Un régime dictatorial aux couleurs religieuses, nouvelle manière de justifier la politique. Il est facile, au vu des attentats sanglants à Paris, de penser à Daesh. Sansal veut plutôt décrire, comme pour ses romans précédents à commencer par le superbe « Le serment des barbares » écrit juste après la guerre civile commencée dans les années 1990 et, apparemment, achevée en 1999, la société algérienne. Son ire n’est pas seulement dirigée contre les « islamistes mais aussi contre le gouvernement algérien. Il dénonce ainsi le passage à l’économie de marché en 1994… Pourtant, il donne en même temps – et peut-être sans le vouloir – quelques clés de compréhension de cette secte et de son pouvoir de convaincre. A l’instar du fascisme, Daesh pose comme supérieure toute personne qui adhère à son idéologie lui donnant la possibilité de tuer des ennemis, ceux résidant sur un sol étranger. Les femmes sont, évidemment, les grandes exclues.
Boualem Sansal, RomansLes aspirations démocratiques sont un facteur de déstabilisation du système de cet Abistan. Et c’est la fin du monde… Son « 2084 » est, évidemment, inspiré par le « 1984 » de George Orwell tout en se situant dans la continuation des œuvres antérieures de cet ex-ingénieur et fonctionnaire rejeté par les fanatiques religieux, le pouvoir et même ceux et celles qui partagent quelques-unes de ses convictions laïques. Lire ou relire ses romans dans la continuité chronologique est devenu possible par la publication d’une somme « Romans 1999-2011 » permettant une vision de l’histoire récente de l’Algérie. Elle permettra aussi de comprendre pourquoi l’Algérie est à la fois sa hantise et sa raison de vivre.
Nicolas Béniès
« 2084, la fin du monde », Boualem Sansal, Gallimard et « Romans 1999-2011 », présenté par Jean-Marie Laclavetine, précédé d’une « Vie et Œuvres », Quarto/Gallimard ; « 1984 », George Orwell, Folio Plus avec un dossier par Olivier Rocheteau.

Appréhender le jazz ? Est-ce possible ?

Une vague moderne et solidaire pour la créativité individuelle.

Il est des anniversaires qu’il faut savoir fêter surtout lorsqu’il s’agit d’un jubilé. L’AACM, Association for the Advancement of Creative Musicians, est née à Chicago en 1965 sous la férule du pianiste Muhal Richard Abrams qui avait, déjà, une carrière derrière lui. 1965, il faut s’en souvenir, c’est aussi une sorte d’apogée du « Black Power » via toutes les associations et organisations qui gravitaient autour de cette revendication, en particulier Malcom X et les « Black Panthers ». La répression, l’oubli est aussi tombé sur cette donnée, a été sanglante. Les forces de police n’ont pas fait dans la dentelle et ont tué ou emprisonné une grande partie de ces militants.
Cette association se proposait d’offrir aux musicien-nes-s des rencontres, des discussions pour leur permettre de trouver leur propre voi(e)x. De « faire » communauté, collectif tout en préservant le champ des possibles de l’individu. Une sorte d’anarchisme mariant la fraternité et des formes de société secrète. La plupart des musicien-ne-s de jazz d’aujourd’hui sont passé(e)s par cette école ouverte et sans structure. A commencer par Anthony Braxton mais aussi la flûtiste Nicole Mitchell qui fut la dernière présidente en date de cette association. Continuer la lecture

Le coin du polar

Vagabondages

Martyn Waites a été, comme beaucoup de ses contemporains, durement marqué par la défaite des mineurs en 1984. Thatcher, Premier ministre en 1979, a conduit la lutte des classes avec tous les moyens à sa disposition, policiers et idéologiques. Elle a mis en œuvre une véritable stratégie de combat que le syndicat des mineurs conduit par Scargill a mis du temps à comprendre. Il faut dire que le dirigeant du syndicat avait demandé en vain la décision d’une grève générale. Comme souvent, elle est tardive mais elle durera tout de même un an. L’âpreté du combat de classe est rendue à travers le parcours de personnages façonné par le conflit lui-même dont un journaliste qui enquête aussi sur son passé. « Né sous les coups » fait l’aller retour entre « avant » et « maintenant » pour dessiner le paysage issu de cette défaite. Un grand roman social.
Difficile, semblait-il, de faire mieux ou différemment. Waites réussit ce tour de force avec « La chambre blanche », l’antichambre de la mort. Même lieu, Newcastle et cette Angleterre – au sens strict – un peu mystérieuse, brumeuse secouée d’éclats de violence et de rire, d’explosions de fraternité et de corruption. Remontons le temps. 1946 pour suivre un leader travailliste qui donne l’impression de vouloir changer la vie en détruisant les taudis et en construisant de grandes cités. L’exclusion, la surexploitation des salariés, le gangstérisme, la corruption. Une fresque sociale de cette ville, des personnages qui incarnent ces concepts pour une intrigue qui même ingrédients du polar, du social pour une grande littérature. La révolte, la colère suinte quasiment à chaque page. Continuer la lecture

Regarder la France

Voir la France d’un œil étonné.

Deux « Atlas » publiés par les éditions Autrement permettent de regarder notre curieux pays différemment. « Atlas de la France incroyable » dessine un espace géographique inédit de la part de Olivier Marchon – un nom qui sonne comme un pseudo, trop près de son sujet en quelque sorte. Sans répéter la préface de François Morel qui parle d’un Atlas indispensable et inutile mais fait pour rêver, il faut dire que les découvertes sont multiples. La première carte intitulée « La France est un pays » donne le ton. France des géographes où il fait bon vivre en solitaires (ou pas), pour reprendre les légendes de cette carte. 36 681 communes recensées dans les quelles le préfixe « Saint » est le répandu, aux noms exotiques comme « Plaisir », « Bidon », « Oz » – on cherche le magicien – « Chatte » ou d’une simplicité dévastatrice comme « Montville ». Voilà pour les territoires. Pour l’Histoire, la France ne fut pas toujours hexagonale. Elle a subi des invasions et deux guerres mondiales qui l’ont transformée. Toutes les autres parties sont à l’avenant. Il faut découvrir cet Atlas.
Il faut le compléter par un autre. « Atlas de la France mystérieuse », sous titré « 40 histoires vraies qui font vaciller la raison » réunies par Fabrice Colin, par ailleurs auteur de fantasy et de Science-Fiction. Il a repris des histoires dont les causes sont inexpliquées dont cette « Dame Blanche qui débute de recueil. Un cas qui se rencontre dans toutes les localités comme si cette « fantaisie » faisait partie des histoires partagées. Les hallucinations collectives existent, chacun d’entre nous les a rencontrées. 40 sujets de romans à venir ?
Nicolas Béniès
« Atlas de la France incroyable », Olivier Marchon ; « Atlas de la France mystérieuse », Fabrice Colin, Autrement.

Accumulation versus légitimation

Évolution des formes de l’État.

Les théorisations sur l’État sont devenues, ces derniers temps, le point aveugle de toute explication du monde. Soit l’Etat est vu comme le « sauveur suprême », soit comme inexistant. Robert Castel illustre – dans les « Métamorphoses de la question sociale », livre éclairant sur les transformations des droits collectifs – le premier point de vue, et les libéraux – dominant le monde de la pensée dite économique – la seconde. Or, non seulement l’Etat reste un des acteurs de la vie économique et sociale mais ses nouvelles formes sont une nécessité pour permettre la mise du mode de production capitaliste. C’est un des paradoxes du contexte global.
Nous voulons montrer la place du concept d’Etat dans l’accumulation du capital et l’évolution de ses formes répondant à des régimes d’accumulation particuliers. Pour analyser dans le même temps les remises en cause autant sur les terrains des droits sociaux – le droit du travail sur la sellette depuis le début des années 1980 – que sur celui des droits démocratiques – toutes les lois votées vont dans le sens d’un contrôle social et individuel accru – comme résultat de la déréglementation. Continuer la lecture

Un nouvel imaginaire étasunien ?

Une nouvelle nation  en cours de création, les États-Unis d’Amérique ?

un-nouveau-r-ve-am-ricain_9782746740235« Un nouveau rêve américain » peut sembler un titre étrange. Les interrogations sont multiples. « American Dream » relève souvent du cauchemar… Sylvain Cypel, journaliste, fait plutôt référence à l’imaginaire, cet imaginaire qui soude les habitant(e)s d’une même nation au-delà même du territoire. Les immigrations successives sont venues trouver, dans ce pays pour le moins bizarre, l’eldorado, la terre promise. Le « melting pot », un terme provenant du théâtre yiddish, péjoratif au départ devenu une sorte d’étendard de la capacité d’intégration de ce pays sans nom. Ce rêve s’est accompagné d’une blessure profonde jamais guérie, l’esclavage de millions d’Africains déportés sur cette terre. Le racisme est constitutif de cette formation sociale et pas seulement dans les États du Sud. Les « races » – il faut utiliser ce terme comme situant socialement les individus -, les racines européennes sont restées très présentes. Les phénomènes d’acculturation se sont accompagnés de références, de culture commune. Celle des ghettos avec le blues et le jazz mais aussi des « street corner society » pour emprunter le titre du livre de Andrew Foote Whyte (La Découverte) ou des villes marquées par une immigration spécifique. Chaque groupe social référencé a trouvé des formes d’intégration spécifique dans une société où le modèle était le WASP, Blanc, Anglo Saxon, Protestant. L’intégration pour les Juifs d’Europe de l’Est surtout et pour les Siciliens fut plus problématique. Aujourd’hui les « Hispaniques » – l’immigration provenant de l’Amérique latine – posent d’autres types de question.
Dans ces États-Unis, l’appartenance à un groupe social et « racial » se traduisait par un accent spécifique. L’accent du Texas était réputé mais celui de Hoboken (New Jersey) aussi, la ville où a grandi Frank Sinatra. Le langage spécifique des ghettos noirs a été étudié comme celui des Italo-américains ou de Juifs-américains, de ces Américains à trait d’union comme on disait jusque dans les années 1960. Continuer la lecture

Combattre et proposer

Crise systémique et les mutations climatiques.

La proximité de la conférence sur le climat à Paris à la fin de cette année 2015 explique sans doute la multiplication d’ouvrages sur la nécessité de lutter contre le réchauffement de la planète en prenant en compte les mutations climatiques et la profonde crise écologique qui marque notre monde. Le constat est désormais général, sauf pour les grandes firmes conduit par le seule lumière de l’augmentation du profit qui assombrit l’avenir de l’ensemble des populations.
Naomi Klein tout peut changerNaomi Klein s’essaie à démontrer que « Tout peut changer » si l’on comprend que « Capitalisme & changement climatique » sont liées. Elle ironise sur les oxymores comme « capitalisme vert » ou « entreprise environnementale » pour mettre en cause les « fondamentalistes du libéralisme » dans la dégradation des conditions de vie et de nature. La terre, pour les capitalistes est un bien gratuit et exploitable à l’infini, comme le sous-sol. La préservation de l’environnement ne fait pas partie de leur boîte à outils. Continuer la lecture