Polar italien


La Bible en noir.

l'homme noir.inddLuca Podelmengo a lu la Bible. Il cite en exergue le Livre de Job au début et en fin Nietzsche pour dire que le Bien et le Mal, Dieu et Diable cohabitent pour former un être humain, ni tout à fait bête, ni tout à fait « humain ». Plus encore, « L’homme noir », celui qui gît en chacun de nous quand la colère nous transforme – il écrirait sans doute lorsque le diable prend possession de notre esprit – pour le pire, son thème est celui de la transcendance. La page 4 de couverture, comme souvent, nous induit en erreur – un test pour savoir se livre a été ouvert – en assurant que l’auteur est « un critique acerbe de la société italienne ». Si être un critique c’est de souligner que notre monde est guidé par l’arrivisme, par la volonté de faire de l’argent sans s’interroger sur les moyens, il n’est pas besoin d’écrire un polar ni même de s’arrêter aux frontières de l’Italie. L’originalité est ailleurs, dans l’interrogation du « comment devenir un homme ? » – au sens générique car ce sont souvent les femmes qui donnent des leçons aux « hommes », pusillanimes comme il se doit.
Les personnages secondaires sont souvent des pantins sans caractère. Ils ne sont pas travaillés. Luca Podelmengo s’arrête par contre sur le lieutenant de police, Marco, traumatisé par son père, qui se découvre capable d’être grâce à la mort de sa sœur. Combien faut-il de mort(e)s pour permettre la rédemption, pour se trouver, sortir de sa coquille ? C’est la question, légèrement métaphysique que pose l’auteur.
A l’opposé, Filippo est au bas de l’échelle. Il a une mauvaise opinion de lui-même et la transcendance lui sera étrangère. Il a tué…
Il faut regretter le manque de profondeur psychologique des personnages sauf les deux cités. Le monde ne semble pas réellement exister. Pourtant, l’auteur, au moment même où on se désintéresse des personnages, trouve un moyen de nous raccrocher à l’intrigue.
Nicolas Béniès.
« L’homme noir », Luca Podelmengo, traduit par Patrick Vighetti, Rivages/Noir.

Polar(e)

Une nouvelle venue dans nos mondes « noirs » : Emily St. John Mandel

Emily St John Mandel est née au Canada. Pas besoin d’en savoir plus. Est-ce pour cette raison qu’elle donne l’impression de n’être à sa place nulle part ? Peut-être. De New York, son pays semble être simplement une dépendance. La Ville monde sait comme aucune autre engloutir tous les autres territoires qui ne peuvent se comparer à cette pieuvre intelligente – on dit que ces animaux ont plusieurs cerveaux – enserrant toutes les ambitions, toutes les illusions.
Le premier roman que publie cette auteure, « On ne joue pas avec la mort » titre français aussi énigmatique que l’original « The Singer’s gun », est un puzzle qui joue avec toutes identités. Une angoisse moderne que celle de la perte de son nom, de son libre arbitre. Les faussaires sont devenus des voleurs de vie. La justice a du mal à reconnaître ce « crime » aux allures étranges. Elle continue de faire confiance aux anciennes preuves… Continuer la lecture

Polars et livres noirs février 2015 (2)

Revoilà Mosley

Walter Mosley a quitté Watts, le ghetto noir de Los Angeles, pour aménager à New York. Dans la ville-monde, l’environnement est différent. Harlem a vu sa définition comme ghetto s’évanouir. Aujourd’hui, les rues ont été nettoyées, les immeubles refaits et la police, invisible pourtant, est, aux dires des habitant(e)s, omniprésente. Le quartier est devenu un des plus tranquille de la Ville. Étonnant bouleversement.
Mosley ne pouvait donc mettre son détective privé dans l’ambiance de Harlem. Il fallait le définir autrement que Easy Rawlins – le personnage principal de la saga de Watts de la fin de la seconde guerre aux grands mouvements pour les droits civiques des années 60. Il a donc construit une sorte de clone de Rawlins en plus vieux – il tourne du côté de la cinquantaine même s’il fait de la boxe et ne répugne pas au coup de poing. Leonid T. McGill est son nouveau nom. Un vrai détective privé avec une licence même si son passé – du passé on ne peut faire table rase – de voyou lui donne des remords. Le souvenir qu’il a de son père, un militant communiste parti lorsqu’il était très jeune et la mort de sa mère qui s’en est ensuivi, le poursuit continuellement. Il parle avec ce fantôme qui se singularise dans le contexte actuel fait d’un mélange de libéralisme et de volonté d’être riche – une fin qui justifie tous les moyens, même ceux illégaux – par son désir fou de refaire ce monde. Un fantôme aussi commun de père absent. L’imagination des enfants suppléent à ce manque… Continuer la lecture

Polars et livres noirs de février 2015(1)

Un vent qui nous vient d’Allemagne, un vent frais…

finsterauUn titre mystère pour qui ne connaît pas la Bavière : « Finsterau », un petit village pris dans la tourmente de cette bizarre fin de deuxième guerre mondiale où rien n’apparaît possible, où le meurtre gratuit s’inscrit dans la configuration d’un pays écroulé, sans référence.
Une jeune femme, Afra, revient chez ses parents avec son fils de deux ans né des amours malheureuses avec un Français. On en a tondu pour moins que ça. Elle est au bout d’un rouleau qui se dévide pourtant encore un peu. Comme en sursis. L’avenir se dérobe. Pour elle comme pour la Nation.
Reste son fils qu’elle veut élever et défendre à tout prix.
Le père d’Afra est une « grenouille de bénitier », pour employer une expression française. Il croit en un Dieu bizarre malgré toute la barbarie accumulée dans le pays par les hordes nazies. Il est muré dans un silence qui a quelque chose à voir avec la répression nazie qui frappait au hasard pour conserver la main mise sur les populations.
En veut-il à sa fille ou à lui-même ? Pas un jour ne se passe, en cette année 1947, sans engueulades entre le père et la fille. Alzheimer le menace – le nom n’existe pas encore – sans qu’il en prenne vraiment conscience.
La fille et le petit garçon sont assassinés. On enferme le père. 18 ans après, l’enquête est rouverte… Continuer la lecture

Le coin du polar de janvier 2015


Le polar dans ses états

La Série noire fait peau neuve. Une fois encore. Pour fêter son 70e anniversaire. Fondée en 1945 par Marcel Duhamel, de retour des États-Unis avec une profusion de ces livres bon marché, des « Pulp fictions » – du nom du mauvais papier sur lequel ils sont imprimés – qu’il va faire traduire en un format immuable et au langage qui fait la part belle à l’argot parisien. Une sorte de trahison pour rendre hommage à la collection. Jacques Prévert sollicité pour le titre trouvera, avec sa simplicité coutumière, « Série noire ». La collection évoluera au fil du temps. 70 ans après, elle fera la part belle à la nouvelle génération d’écrivains français à commencer par Elsa Marpeau qui détourne le souvenir des 70 ans en mettant en scène un meurtre en 2015 lié à cette année 1945. « Et ils oublieront » est un titre tout en sous-entendus…
Restons chez les écrivains français de romans avec Jean Chaumeil qui commet là son « premier crime ». Il est dans la mode actuelle faite d’un personnage qui se raconte, là un tueur à gages qui n’a pas de nom. Il se trouve embringué dans une histoire qu’il ne comprend pas – nous non plus quelque fois – entre milices d’espions proches du fascisme en Italie, la CIA et autres fractions plus ou moins légales dans le contexte des attentats du 11 septembre 2001. La destruction des tours – le titre « Ground zéro y fait explicitement référence – lui permet des retours en arrière pour saisir l’enfance d’un tueur à gages et son acceptation de toutes les compromissions. Pas toujours convaincant. Il doit exister des limites en chaque individu. L’appât du gain ne suffit pas… Un peu trop téléphoné mais cet essai laisse présager un futur auteur…
Passons le Channel et remontons le temps pour suivre les aventures de Giordano Bruno exilé en Grande-Bretagne et poursuivi par l’Inquisition pour cause de théorie hérétique. Il prétendait que la terre tournait autour du soleil ! Il sera brûlé vif en 1600 et aura une grande descendance. La mémoire collective l’avait oublié. On ne sait pas grand chose de ce philosophe et savant, même sa date de naissance… Pour ce quatrième opus, S.J. Parris nous projette en août 1585, à Plymouth pour le départ de la grande expédition que prépare Francis Drake contre les navires espagnols alors que la guerre n’est pas déclarée. Elizabeth – Première du nom – se sert des corsaires pour pratiquer une sorte de guerre froide. La flotte est bloquée, un meurtre a été commis. S.J. Parris dresse un portrait du corsaire, de ses origines et de ses relations avec la Cour. « Trahison » pourrait ici s’écrire au pluriel tant les hérétiques se succèdent autour d’un Évangile non reconnu par le Vatican, celui de Judas l’Iscariote. Des remises en cause multiple qui marque ce 16e siècle, siècle de basculement. Une série qui à la fois permet de réviser son histoire et de lire un « Thriller ».
Nicolas Béniès.
« Et ils oublieront », Elsa Marpeau, Série noire/Gallimard ; « Ground zéro », Jean-Paul Chaumeil, Rouergue Noir ; « Trahison », S.J. Parris, traduit par Hélène Prouteau, 10/18.

Polar, un premier roman

La Nouvelle-Orléans après Katrina.

Joy Castro Après le délugeLe titre de ce premier roman d’une prof de littérature anglaise à l’Université du Nebraska, « Après le déluge » ne laisse planer aucun doute sur le lieu de l’intrigue, « Crescent City », la cité du Croissant, la Nouvelle-Orléans quasi détruite par l’ouragan Katrina.
Autre indice, pour en rester à la couverture. Le nom de famille de l’auteure, Castro, ! Un nom célèbre sur la petite île de Cuba qui fait, en ce moment, l’actualité. Il n’est donc pas étonnant que son héroïne, Nola Cespedes, ait une mère qui vient de l’île interdite – elle l’est toujours aux touristes étasuniens malgré les déclarations d’Obama – qui parle espagnol plus que l’anglais et va à la messe tous les dimanches.
Joy Castro est visiblement tombée amoureuse de cette Ville, de son port, de ses rues, de ses bars, de ses musiques. Comme toute amoureuse, elle est intarissable. Elle la raconte en long, en large et en travers – au sens propre -, tellement qu’elle donne l’impression, parfois, d’écrire un guide touristique type le « routard », y compris les anecdotes, les légendes, les différentes hypothèses concernant les proverbes, les noms de place, de rues, sans oublier les romans… Elle ignore superbement le jazz, les musiciens et les musiciennes. Dommage. Certains critiques ont pourtant fait, à tord, de « Big Easy » – un autre de se surnoms et le titre d’un film bizarre bien dans l’esprit de la Cité – l’unique berceau du jazz. Continuer la lecture

Un genre hybride

Une nouvelle déclinaison du polar, l’alliance avec la « Fantasy ».

Les auteurs de polar sont confrontés à d’aimables questions. Comment à la fois créer de la nouveauté – osons modernité – dans un contexte où la réalité fait assaut de barbaries qui rend les codes du polar nécessaire à la littérature en général pour continuer à vivre et conserver cette littérature populaire et savante comme le jazz lui-même ?
David Khara propose une solution. Faire cohabiter deux types de littérature populaire. La « Fantasy » – fantaisie non pas au sens commun mais au sens freudien que l’anglais a conservé – et le polar. Le risque : annuler toutes les références, désorganiser la fiction pour en faire une sorte de squelette désarticulée qui ne permettrait de reconnaître les filiations. Ainsi perdre sur les deux tableaux. Les amateur(e)s de polar ne s’y reconnaissant pas comme les amateur(e)s de Fantasy. Et tomber dans la mièvrerie, dans la facilité que donne le monde des vampires et des morts-vivants.
La « Fantasy » est un genre qui connaît une grande expansion et un public important tout en dessinant un monde de l’ailleurs. Tolkien fait figure d’inspirateur lui qui a construit une société virtuelle, avec son territoire, ses groupes sociaux et ses codes. Beaucoup d’auteur(e)s s’y sont frotté(e)s, peu ont su surnager.
Khara les vestiges de l'aubeDavid Khara a voulu s’en sortir par l’amour – ici l’amitié, mais c’est son autre nom. L’amour entre un vampire étrange doté de pouvoirs de mages – ce qui interroge – et un policier de New York – forcément New York, quelle autre métropole pourrait abriter des vampires et autres éternels descendants du diable ? – pour mener des enquêtes dans la Ville-Monde. La Ville elle-même est forcément un personnage de roman. La Ville est ce territoire à la fois réel et virtuel, changeant, mouvant capable de créer toutes les illusions et rendre crédible toutes les virtualités.
Barry Donovan est le policier fortement perturbé – comme tous les habitants de cette Ville – par les attentats du 11 septembre 2001. Il a perdu sa femme et sa petite fille et n’est plus tout à fait le même. Il surfe sur le net et rencontre un autre surfeur, Werner Von Lowinsky, vampire de son état mais qui ne sait pas les raisons de son état. Barry ignore qu’il va rencontrer un vampire sorti de sa tanière.
Cette rencontre nous est contée en long – trop ! -, en large et en travers – pas assez en travers – pour ne rien nous laisser ignorer des deux personnages dans le premier opus de leurs aventures, « Les vestiges de l’aube ». L’auteur évite d’un rien de sombrer dans la platitude. Il se sauve de justesse par une fin dramatique qui ouvre la porte au deuxième volume qui vient juste de sortir, « Une nuit éternelle ».
Khara Une nuit éternelleCe n’est plus Barry qui est le personnage principal mais Werner. L’enquête porte sur son passé d’éternel. Un moyen pour Khadra d’essayer de renouer les fils de la mémoire pour indiquer la persistance de la barbarie à travers les âges. Ici, l’amour ne sauve pas toujours même s’il explique bien des comportements étranges, hors du commun. Il fait la preuve qu’il a lu les grimoires et donne vie aux légendes les plus folles reprenant ainsi un des instruments de la fantasy.
Sans adhérer totalement à l’intrigue, le lecteur suit ces morts-vivants venant d’un monde fini qui continuent de se battre, d’aimer, de tuer pour leur intérêt personnel, égoïste. On se dit que c’est une allégorie pertinente de notre monde qui, depuis l’entrée dans la crise systémique en août 2007, fait semblant de croire qu’il est encore vivant alors qu’il crée des zombies…
En résumé, un premier opus un peu bancal qui fait la part trop belle au monologue d’un vampire. On sent que l’auteur y a pris plaisir. S’interroger sur ce que ressent un vampire était une gageure qu’il fallait gagner. Intelligemment, Khara dans le deuxième tome rend nécessaire la lecture du premier. Des éléments essentiels y sont donnés qui permettent de comprendre les actions étranges des personnages d’« Une nuit éternelle »… Et les contradictions de Werner qui apparaît moins monolithique. Là est le tour de force.
Une bonne idée donc même si elle n’est pas totalement convaincante. La fusion polar/ fantasy est encore à réaliser. La perspective d’avenir de ce genre hybride est, peut-être, pour demain…
Tel que le plaisir est tout de même au rendez-vous. Khara a un vrai talent pour mettre les personnages en situation, pour rendre crédible leurs comportements. C’est appréciable. Même s’il tombe quelque fois dans la facilité. Il fallait bien faire une tentative et renouveler le frisson (Thriller).
Nicolas Béniès.
« Les vestiges de l’aube », David Khara, 10/18 ; « Une nuit éternelle », David Khara, fleuve noir.
PS David Khara est aussi l’auteur du « Projet Bleiberg » dont nous avons rendu compte en son temps (Chez 10/18) (décembre 2001)

Une représentation de la folie du monde

Ensemble sans le savoir…

Les plus de 1500 pages qui constituent la trilogie de Hugh Howey – voir notre recension des deux premières parties – intitulé « Silo » a eu un énorme succès aux États-Unis. Un peu moins en France si j’en crois les réactions de la presse.
Pourtant, c’est une « Exofiction » – titre de cette nouvelle collection chez Actes Sud, un titre bien trouvé – qui parle d’un monde qui ne se comprend plus, qui vit divisé à la recherche d’un nouvel Éden. L’horizon de tous ces habitants est fermé, fermé par les pouvoirs destructeurs d’un despote. La fille de Thurman le dictateur, Anna, a décidé à la fois par amour pour Donald et pour répondre à une aspiration de liberté qui devrait faire partie de chaque être humain(e) de défaire le projet fou de son père. Un oedipe revu et corrigé en quelque sorte. Dans le tome 2, elle a donné à Donald tous les pouvoirs en le faisant passer pour son père, pouvoirs dont il ne saura pas se servir dans un premier temps. Cette responsabilité lui fait peur. Il essaiera de prendre contact avec les autres silos, pour les sortir de leur isolement. Il découvrira aussi que la terre ne se limite pas à la seule vision de notre petit coin mais qu’elle est plus vaste, plus résistante aussi. L’avenir ne peut pas être écrit par un dictateur qui voudrait avoir le droit de vie et de mort sur tous ces sujets.
Hugh Howey, dans le premier tome « Silo », nous avait présenté la vie dans un silo, le silo 18 mais il faudra attendre le tome 2, « Silo, Origines », pour le savoir. Les luttes ont lieu, l’espoir apparaît et disparaît. La lutte des classes se mène dans un cadre national, pardon d’un silo, et oppose les travailleurs et les concepteurs dans ce contexte précis. Le tome 2 remontait aux origines de la construction de ces silos et les raisons de cette structure particulière. Le tome 3, « Générations », en apprend davantage sur les objectifs de ce Thurman. La résistance éclatée s’organise, la dictature aussi. Les assassinats sont voulus et organisés. La guerre change de niveau. Une sorte de « nouvelle guerre » pour sauver le genre humain. La place des femmes est fondamentale. Juliette est une grande figure comme Charlotte. Ces femmes ne se laissent pas abattre. Elles luttent et elles existent.
Hugh Howey est un curieux auteur. Il s’est lancé sur le Net et les lecteur(e)s ont répondu. L’interaction auteur/lecteur(e)s a permis cette construction bizarre. Cette trilogie est une sorte de conte moderne totalement en phase avec notre monde qui se conjugue à la fois sur le mode de la barbarie et sur celui d’un désespoir qui voudrait se transformer en espoir. Juliette représente cette donnée. Elle trimballe un désespoir total et est mue par un total espoir de trouver un autre monde, un endroit où aller où l’herbe est plus verte. Le sentiment de culpabilité, de l’autre côté – du silo 1, le poste de commandement secret – de Donny, diminutif de Donald, est tel qu’il ne peut pas vivre.
Ces individualités sont bien mises en situation. Le contexte est important. Chacun(e) fait partie d’un groupe. L’auteur n’oublie pas la montée des intégrismes, des croyances, des dogmes pour se fermer les yeux face à une réalité qui dérange. Ces croyants sont prêts à tuer pour rester dans leur monde imaginaire.
Le silo 1 pourrait faire penser aux Etats-Unis, à leur place dans le monde, une place difficile à tenir. Le reste, à notre monde éclaté qui ne sait plus se construire un avenir et qui s’enferme dans des micro identités fantasmées. Pour en sortir, il ne reste que le combat collectif, de convaincre que l’avenir existe et qu’il peut être commun… Vaste programme !
La fin, qui n’en est pas une, se veut la lueur d’un espoir qui pourrait renaître…
Une trilogie à lire de toute urgence. Une fois ouvert, vous aurez envie de rester.
Nicolas Béniès.
« Silo. Générations », Hugh Howey, traduit par Laure Manceau, Actes Sud/Exofictions. Le premier tome vient d’être réédité en poche dans la collection Babel.

Le coin du polar (2)

Brighton microcosme de la Grande-Bretagne.

Peter Guttridge fut d’abord critique de « littérature policière » pour se transformer en écrivain de cette littérature souvent présentée comme « de gare ». Rien de plus faux. Cette littérature est vivante. Elle phagocyte toute la littérature, imposant ses règles. Une victoire à la Pyrrhus qui la fait disparaître comme genre.
guttdridgeDans cette trilogie, « Promenade du crime », « Le dernier roi de Brighton » et « Abandonnés de Dieu qui vient de paraître, Guttridge en administre la preuve une fois encore. Les intrigues permettent de renouer les fils de la mémoire, de l’Histoire de ce pays qui fortement tendance à les oublier pour construire une histoire mythique. Des réécritures multiples.
Pour ce faire, l’auteur avait besoin d’une unité de lieu. Ce sera Brighton. Une station balnéaire du Sud de la Grande-Bretagne présentée comme un haut lieu des mafias et du grand banditisme. S’y affrontent les prétendants à la « royauté » de la truanderie. Les familles locales sont concurrencées par les mafias de l’Europe de l’Est. Le combat est forcément sanglant… Brighton se trouve ainsi promu au rang de microcosme de ce Royaume-Uni soumis à « Tina », un acronyme bien connu de Thatcher. Cette société fonctionne suivant les « lois », les dogmes, du libéralisme le plus forcené.
En bon scénariste, il pose dans « Promenade du crime » les questions dont les réponses se trouvent dans ce dernier opus, « Abandonnés de Dieu », des réponses sur un double terrain. Celui de l’actualité : Robert Watts, chef de la police en juillet 2009, se trouve piégé par on ne sait qui dans l’assaut d’une maison où devait se trouver les criminels. Patatras, ils ne sont pas là, Un carnage a lieu et des émeutes suivent. Il est obligé de démissionner. Sa partenaire, l’inspectrice Sarah Gilchrist est entraînée dans le scandale. Elle garde son poste mais se trouve en butte à l’hostilité de ses collègues. Aucun flic ne voudra témoigner. La corruption bat son plein, le pendant du libéralisme.
En même temps resurgit un crime du passé. En 1934, un tronc de femme avait été retrouvé dans une malle. Qui est-elle ? Pourquoi a-t-elle été assassinée ? Les interrogations du présent et du passé se rejoignent dans la recherche de Bob Watts de son identité.
Surgit une image de la Grande-Bretagne façonnée par la première boucherie mondiale. Les soldats engagés en resteront traumatisés. Les « Bobbies » comme les autres. Je ne sais si c’est un effet des commémorations de cette guerre mais les polars se succèdent sur cette période. Ces chocs expliqueront la place spécifique des groupes fascistes en Angleterre qui auront pignon sur rue.
Guttridge se sert des manuscrits du père de Watts qui se fait appeler Victor Tempest pour son œuvre littéraire du côté polar bien entendu, pour les retours en arrière. Tous – presque tous – les mystères trouvent une solution. Une « conclusion » qui oblige à relire les deux tomes précédents pour y trouver les indices.
Une sorte de synthèse du polar d’aujourd’hui.
Nicolas Béniès.
« « Abandonnés de Dieu », Peter Guttridge, traduit par Jean-René Dastugue, Rouergue Noir. Les deux précédents volumes, « Promenade du crime » et « Le dernier roi de Brighton » ont paru dans la même collection.

Le coin du polar

Être flic en Thaïlande, mission impossible !

John Burdett, ancien avocat, a créé un personnage au nom imprononçable, Sonchaï Jitpleecheep, qui se veut flic dans une Thaïlande complètement corrompue. Le chef de la police, le supérieur de Sonchaï, Vikorn est la tête pensante de tous les trafics. On se croirait à Kansas City (Missouri) dans les années 1930, ville ouverte à tous les trafics. Les quatre enquêtes précédentes, parues chez 10/18 en poche, ont toutes traitées d’un sujet particulier.
burdettC’est encore le cas pour cette cinquième. « Le pic du vautour » conduit Sonchaï sur les traces de jumelles, chinoises de Hong Kong, à la tête d’un trafic très lucratif et où les morts sont nombreux, le trafic d’organes. La concurrence, sur ce créneau, est féroce. Il faut soit éliminer les concurrents pour être le maître. L’enquête de Sonchaï n’a pour but de lutter contre ce trafic mais de permettre à son chef d’en devenir le pivot.
Sur un mode plaisant et souvent drolatique John Burnett décrit les comportements de ces occidentaux venus pour le tourisme sexuel. Il faut dire que Sonchaï est aussi, avec sa mère, à la tête d’un lieu de plaisir. En même temps, il donne à voir – et un peu à comprendre – ces pays que la corruption fait vivre. Elle arrive à maintenir un désordre social précaire.
Cerise sur le gâteau, Burdett se moque franchement de tous ces « spin doctors » américains qui se croient capable de tout comprendre. Vikorn s’est entouré d’un staff de ces trois « conseillers » pour faire plaisir à ses alliés obligés chinois mais il les tournera en ridicule. Une vraie farce presque réelle.
Une fois encore, l’auteur a réalisé le tour de force de nous faire rire, sourire tout en présentant le contexte du drame de ces pays, de ce pays, la Thaïlande. On se souvient peut-être que les envoyés du FMI – habillés comme des G Men, costumes noirs et chemises blanches –, lors de la crise financière de 197-98, avaient voulu lutter contre la corruption et, après des menaces de mort suivies de quelques effets, avaient préféré repartir pour Washington… Pour indiquer que Burdett n’exagère pas. Le métier de flic honnête – une catégorie qui n’existe pas – est impossible.
Nicolas Béniès.
« Le pic du vautour », John Burdett, traduit par Thierry Piélat, 10/18.