Le coin du polar (2)

Polar métaphysique

ake EdwardsonSi ce « Rendez-vous à Estepona » n’avait pas été signé par Ake Edwardson – créateur du commissaire Erik Winter et de ces enquêtes dans la Suède d’aujourd’hui renouvelant l’art d’un Henning Mankell, Mankell qui vient de nous quitter en ce début du mois d’octobre 2015 -, je ne vous en aurai pas parlé tellement cette absence d’intrigue soit laisse sur sa faim, soit fait rigoler un peu jaune soit dévoile la fin de l’écrivain Edwardson.
Un publicitaire suédois semble rattrapé par un passé dont on saura peu de choses sinon que c’est l’histoire d’un amour, « éternel et banal » chantait Dalida en reprenant une chanson mexicaine et d’une vengeance d’un de ses amis basque. Il part en Espagne – sur la Costa del Sol quand même – avec sa femme, Rita. S’ensuit un jeu de masques qui se dévoile à la fin sans que le lecteur y participe.
Une des lectures possibles est celle des interrogations d’Ake. Qu’est ce que la fiction ? La réalité ? Où s’arrête la puissance de création de l’auteur ? Les personnages se relèvent-ils à la fin comme au théâtre ou au cinéma ? Comment rendre compte de la réalité de notre monde ? Faut-il le faire ou se réfugier dans un monde métaphysique dans lequel la peur, l’angoisse n’existent pas ?
Ce questionnement, plutôt métaphysique, aurait pu faire l’objet d’un essai mais pas d’un polar. L’auteur voulait perdre – et sans doute se perdre aussi – le lecteur dans un labyrinthe où la voix du narrateur pouvait servir de faux guide et il n’arrive qu’à lasser le spectateur. La scène est vide et les masques n’ont pas besoin de tomber pour aller voir ailleurs si le soleil ne s’est pas levé sur un autre auteur.
Nicolas Béniès
« Rendez-vous à Estepona », Ake Edwardson, traduit par Rémi Cassaigne, 10/18

Polar et grande littérature.

Le cas James Lee Burke

Où classer James Lee Burke ? Dans les auteurs de polars avec un héros récurrent, Dave Robicheaux, avec comme toile de fonds l’histoire au présent de la Nouvelle-Orléans et de la Louisiane ? Ou dans cette littérature américaine du Sud des États-Unis qui prend sa source dans Faulkner et un peu dans Hemingway ? Dans les deux vraisemblablement tellement le polar est devenu une des sources principales de la dite grande littérature, plus encore aux États-Unis qu’en France.
Il faut reconnaître que Dave Robicheaux au fil des temps est devenu une des figures de l’auteur. James Lee pourrait tout aussi bien changer de nom. Ce n’est pas son seul double, il en est d’autres pour raconter d’autres contrées, le Texas par exemple. Mais il n’est jamais plus à l’aise que dans ce coin du Mississippi où Trenet voyait les enfants « faire pipi », pour une rime riche même si elle est facile.
Il en est, comme Laurent Chalumeau, tout à sa défense de Elmore Leonard – qui situe ses intrigues à Detroit, une autre ville du jazz, dont il fait aussi la chronique -, qui prétende que James Lee a pris la grosse tête et qu’il n’est guère capable de se renouveler. Une critique supplémentaire pourrait lui être faite, Dave Robicheaux n’arrive pas à vieillir malgré le temps qui passe, malgré sa fille qui grandit et veut devenir une écrivaine. Il n’empêche, le pays qu’il décrit est un condensé de violences, d’injustices, d’inégalités, de corruptions qui structurent ces USA, pour parler comme là-bas. James Lee n’est, sans doute, pas étonné que la police blanche tire sur des jeunes noirs sans armes. Le racisme est installé dans cette société même si les changements sont perceptibles (voir ma chronique de la thèse de Sylvain Cypel) et commencent par les femmes comme souvent. Elles sont la plaque sensible qui permet de situer les évolutions structurelles. Il sait se faire le porte-parole de cette ville, du jazz et du blues, soumise au réchauffement climatique via ces tsunamis – Katrina a été le plus ravageur, en 2005 – réguliers, à l’image d’un monde en continuelle révolution.
Les ombres du passé ne savent pas disparaître. La mémoire, patrimoine essentiel, doit faire l’objet d’un travail permanent. Dans tous ses livres, le passé fait partie intégrante du présent.
Dans le dernier opus publié en poche – Rivages/Noir -, « L’arc-en-ciel de verre », un titre en forme de slogan pour cette ville sinistrée, il met en scène une vieille famille de ce Sud profond qui a participé à tous les trafics, fasciste et raciste, accusé de meurtres de jeunes femmes. Alafair, la fille adoptée de Robicheaux, est cette fois actrice directe. Le conflit de générations semble véritablement vécue. Continuer la lecture

Polar

Histoire(s) de Bordeaux

« Après la guerre » – titre de ce roman de Hervé Le Corre -, les espoirs se sont évaporés. Les divisions de la guerre, de la Collaboration sont bien présentes. L’épuration, dans la plupart des cas, n’a pas eu lieu. Les flics sont restés, notamment le commissaire Darlac, figure de tous ces corrompus qui ont fait fortune en spoliant les biens des Juifs qu’ils envoyaient dans les camps de concentration.
Un petit truand de l’avant guerre, trahi par le commissaire, rescapé des camps de la mort revient dans sa ville natale pour se venger et retrouver son fils, Daniel. Ces années 1950 sont marquées par les guerres coloniales. Les gouvernements français, après la défaite totale de Diên Biên Phu en Indochine comme on disait à l’époque, engagent un nouveau conflit en Algérie. Les jeunes appelés du contingent doivent effectuer un service militaire de 2 ans. Les désertions sont nombreuses, les morts aussi.
L’auteur raconte Bordeaux, qu’il connaît et qu’il aime, en même temps que les destins de ces deux générations. L’un est déjà mort : comment revenir des camps de concentration ? Comment surmonter le sentiment de culpabilité d’être simplement vivant alors que tous et toutes sont mort(e)s ? Comment vivre dans cette société où les « pourris » tiennent le haut du pavé ? Comment accepter de partir faire une guerre contre des populations qui veulent que vivre ? Comment reconstruire un espoir commun ?
Cette double saga est, quelque fois, un peu longue, un peu trop démonstrative tout en réussissant à être émotionnellement juste. On croît à ces personnages. Surtout, le lecteur se sent attiré par Bordeaux, personnage à part entière de ce roman, « noir » plus que polar. Hervé Le Corre jette une lumière crue sur ces « 30 glorieuses » chère à Jean Fourastié, un auteur qu’on ne lit plus…
Nicolas Béniès.
« Après la guerre », Hervé Le Corre, Rivages/Noir

Le coin du polar

Manières de voir le monde

Si on remonte les siècles, James Ellroy, drogué, alcoolique, suicidaire, nazi, inventait un nouvel art du polar. Une écriture hallucinée faite de flashs, de dialogues coupés, de sous-entendus qui construisait un monde à part. Sa vie personnelle était un fiasco total. Son bonheur d’écriture, un don offert aux lecteurs avides de sensations nouvelles. « Le Dahlia noir » (1962 pour l’édition américaine), première partie du « Quatuor de Los Angeles », reste un chef d’œuvre total qu’il faut avoir lu. Les Trois tomes suivants aussi parce qu’ils racontent le Los Angeles de l’après seconde guerre mondiale avec ce qu’il faut de scandales et de chantages visant Hollywood et les musiciens de jazz. Avec « Perfidia », il s’est lancé dans un nouveau quatuor de Los Angeles, passant en revue les événements, plus ou moins réels, de ce mois de décembre 1941 qui a vu Pearl Harbour et l’entrée en guerre des États-Unis. Les personnages du premier Quatuor se retrouvent dont Dudley Smith. Ellroy souscrit à la mode des Stars Wars en revenant aux origines. Il n’y croit plus. Il est entré dans le système de la marchandise. Il construit un roman, qui a des qualités, mais ne rompt en rien avec la production habituelle des polars sur le marché. Il est possible d’y prendre plaisir. Ellroy donne toutes les clés des personnages qui perdent tout leur mystère et tout intérêt. Continuer la lecture

Le coin du polar, de tous les côtés…

Du côté du polar allemand….
Friedrich Ani, né en 1959, manie avec assurance une plume acérée, souvent poétique pour mettre en scène une société, une ville « M » – titre de ce polar – comme Münich secouée par un passé qu’elle n’arrive pas à dépasser. Tabor Süden est un enquêteur curieux, dans tous les sens du terme. Ancien flic, il n’arrive pas à vivre dans cette époque troublée. Quelle époque ? Celle de ces groupes, de ces gangs nostalgiques de la période nazie ? Ou celle du grand espoir de changement social qui a tendance à se fondre dans un horizon gris et sale ? Ou encore celle des grands poètes allemands qui savent dire l’indicible ? L’univers de ce détective n’est pas stable. Il est comme le monde actuel fait de plaques tectoniques. Qui est qui ? Pourquoi tant de masques ? La seule façon de les faire voler en éclats, c’est l’amour. Un amour impossible et désespéré qui oblige à fuir ou à mourir. La violence est omniprésente. Une fois encore les femmes sont les grandes victimes, quelque fois consentantes. La figure de Mia Bischoff, celle par qui l’enquête arrive, reste une énigme. Le lecteur ne sort pas intact de cette « enquête de Tabor Süden », le sud – pour faire un jeu de mots récurrents dans ce roman – n’est pas là où l’on croit. Il faut découvrir cet auteur très connu en Allemagne. Continuer la lecture

Polar, Un nouveau venu.

Fragments littéraires.

Nicolas Zeimet Seuls les vautoursNicolas Zeimet, né en 1977, vit à Paris et s’est nourri de littérature américaine. « Seuls les vautours » en fait la démonstration. Ce roman est rempli jusqu’à la garde de références de polars américains. Et au-delà. De tous les romanciers de la Série Noire des premiers temps, de ces Britanniques, comme James Hardley Chase, qui ont su servir cette littérature dite de gare. Marcel Duhamel en avait bien compris l’intérêt. Zeimet souhaite à sa manière les 70 ans de la collection. Les noms des policiers signent ces références. Pour en donner un exemple, Robicheaux pour aller du côté de James Lee Burke et beaucoup d’autres à retrouver.
L’intrigue est simple et plutôt classique. Elle fait penser aux auteurs contemporains, Dennis Lehane en particulier même si le lieu où les vautours se complaisent est une petite ville, Duncan’s Creek. Une bourgade sise dans l’Utah dans laquelle les habitant(e)s ont l’air de tous se connaître. Comment se fait-il qu’une petite fille de 5 ans se soit fait enlever et par qui ? En cette année 1985, 4e année de l’ère Reagan, le passé fait totalement parti du présent. Il le structure. Continuer la lecture

Polar, du côté des folio policier

Un chef d’œuvre et un auteur d’avenir.

La collection s’enrichit d’un chef d’œuvre étrange, « Méchant garçon » – « Bad Ronald » pour le titre original -, d’un auteur qui n’est pas principalement du monde du polar mais plutôt de la science fiction ou de la « Fantasy », Jack Vance. Publié en 1973, il synthétisait toutes les frustrations engendrées par la dite « société de consommation » qui fait des individus des bêtes à désir qu’ils ne peuvent assouvir sauf à sortir de la morale bourgeoise et devenir des parias. Vance décrit un monde où les ados – les « teens » – semblent avoir pris le pouvoir. Plus exactement, il décrit la démission des adultes incapables d’imposer un ordre autre que celui de la marchandise. Continuer la lecture

Elmore Leonard, auteur américain.

Comment écrire sur un écrivain ?

elmore-leonard-un-maitre-a-ecrire-par-laurent-chalumeau_5307479Elmore Leonard (1925 – 2013) est l’un des grands auteurs de ces romans « noirs » ou « polars » qui marquent le 20e siècle de leurs pointes acérées. Il a trouvé son style, – et ce ne fut pas en un un jour – et il est devenu Elmore Leonard, « Dutch » pour tout le monde. Il a fallu qu’il comprenne l’art de l’épuration, de la simplicité pour accéder au rang de « maître à écrire ». Il fait avancer l’histoire par des dialogues qui dressent la silhouette des personnages. Il donne l’impression du langage parlé, particulièrement celui de sa ville d’origine, Detroit, soumise aux restructurations dues à la crise de l’automobile. Dés la récession de 1980-82, elle se délite par les fermetures d’entreprises, le chômage massif, l’appauvrissement de ces citadins. Dans le même temps, des quartiers entiers sont laissés pour compte où la nature « reprend ses droits ». Pour résister la ville s’endette…pour arriver à la faillite d’aujourd’hui et une volonté de re construction en détruisant les anciens quartiers. Dommage que « Dutch » nous ait quitté, il aurait trouvé là, avec son compère essentiel Gregg Sutter, qualifié de documentaliste, de quoi nourrir ses intrigues. Continuer la lecture

Le coin du polar

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James Lee Burke au Texas

Burke, dieux de la pluieUn tueur au Texas ne pouvait s’appeler que « Prêcheur » pour représenter notre monde pétri de contradictions, tourmenté entre barbarie et réparations, le tout couronné, surtout aux Etats-Unis, par une référence continuelle à la Bible, au « Good Book » comme on dit dans ce pays étrange qui, comme le jazz, n’a pas de nom. James Lee Burke, écrivain du Sud dans la lignée de Faulkner, sait dessiner ce type de personnage inoubliable. Il vole la vedette aux « Bons », eux aussi ballottés entre cauchemars des guerres passées et la guerre d’aujourd’hui. Des rencontres étranges entre des survivants de la guerre de Corée et celle d’Afghanistan, traumatisés par ces expériences qui sabotent leur raison de vivre et d’aimer. « Dieux de la pluie » est un roman dur et âpre sur ce monde qui part de tous les côtés. Un grand roman comme souvent avec cet auteur, sans doute le plus important de sa génération.
NB
« Dieux de la pluie », James Lee Burke, traduit par Christophe Mercier, Rivages/Thriller.

Polar anglais, entre Histoire et Littérature.

Un policier sous les bombes.

John Lawton Black-outJohn Lawton livre, avec « Black-out », le premier opus d’une série qui trimbalera l’inspecteur Troy, héritier d’un magnat de la presse venant de l’URSS, de la deuxième guerre mondiale à la guerre froide dans un Londres secoué par des déchirements idéologiques profonds. Les espion(ne)s, on le sait déjà – l’affaire Philby reste dans les esprits -, ne manqueront pas à l’appel.
Frederick Troy est un britannique qui a du mal à accepter son pays. Il n’oublie aucune de ses origines, parle Russe comme son père et refuse de partir à la guerre préférant exprimer sa révolte profonde contre l’ordre établi, sa colère sourde en faisant son métier de policier. Il est protégé par son chef, Onions – dont la description même vaut le détour – et séparé de ses collègues.
Malgré tout, il fait partie de cette aristocratie toujours présente dans cette île bizarre. Son langage, sa prononciation le situe directement dans cette caste sociale. Il a fait ses études dans une grande université. Continuer la lecture