A propos Nicolas Beniès

Nicolas Beniès est économiste de formation. Il est tombé dans la grande marmite du jazz dans son adolescence, une énorme potion magique qui rend la vie différente. Il est devenu naturellement critique de jazz. Il a collaboré un peu à Jazz Hot, à Jazz Magazine. Il a également écrit dans Rouge, Contretemps), la Revue de l’École Émancipée, Le Monde Diplomatique et l’US Magazine. Il a longtemps - 20 ans - proposée, préparée et animée des émissions de jazz sur une radio associative. Il reprendra bientôt cette activité. Conférencier sur le jazz et l'économie, il est l'auteur du Souffle bleu - C&F éditions -, un essai sur le basculement du jazz en 1959 qui a donné son titre au blog/site, et de plusieurs ouvrages sur l'économie dont "Petit manuel de la crise financière et des autres" (Syllepse éditions). Il prépare deux nouveaux ouvrages. Un sur le jazz, "Tout autour du jazz", l'autre sur l'économie "Le basculement d'un monde".

Polar italien


La Bible en noir.

l'homme noir.inddLuca Podelmengo a lu la Bible. Il cite en exergue le Livre de Job au début et en fin Nietzsche pour dire que le Bien et le Mal, Dieu et Diable cohabitent pour former un être humain, ni tout à fait bête, ni tout à fait « humain ». Plus encore, « L’homme noir », celui qui gît en chacun de nous quand la colère nous transforme – il écrirait sans doute lorsque le diable prend possession de notre esprit – pour le pire, son thème est celui de la transcendance. La page 4 de couverture, comme souvent, nous induit en erreur – un test pour savoir se livre a été ouvert – en assurant que l’auteur est « un critique acerbe de la société italienne ». Si être un critique c’est de souligner que notre monde est guidé par l’arrivisme, par la volonté de faire de l’argent sans s’interroger sur les moyens, il n’est pas besoin d’écrire un polar ni même de s’arrêter aux frontières de l’Italie. L’originalité est ailleurs, dans l’interrogation du « comment devenir un homme ? » – au sens générique car ce sont souvent les femmes qui donnent des leçons aux « hommes », pusillanimes comme il se doit.
Les personnages secondaires sont souvent des pantins sans caractère. Ils ne sont pas travaillés. Luca Podelmengo s’arrête par contre sur le lieutenant de police, Marco, traumatisé par son père, qui se découvre capable d’être grâce à la mort de sa sœur. Combien faut-il de mort(e)s pour permettre la rédemption, pour se trouver, sortir de sa coquille ? C’est la question, légèrement métaphysique que pose l’auteur.
A l’opposé, Filippo est au bas de l’échelle. Il a une mauvaise opinion de lui-même et la transcendance lui sera étrangère. Il a tué…
Il faut regretter le manque de profondeur psychologique des personnages sauf les deux cités. Le monde ne semble pas réellement exister. Pourtant, l’auteur, au moment même où on se désintéresse des personnages, trouve un moyen de nous raccrocher à l’intrigue.
Nicolas Béniès.
« L’homme noir », Luca Podelmengo, traduit par Patrick Vighetti, Rivages/Noir.

Relecture des années 1970.

Le cas Bowie et les autres…

Rétrospectivement, les années 1970 apparaissent comme une fin de révolutions commencées au début du 20e siècle. Les années 1960 avaient marqué la renaissance des utopies inspirées par celles du passé, à commencer par la révolution russe débarrassée du stalinisme. La volonté de construire un monde meilleur s’inscrivait dans ces références. La musique, surtout le jazz et le rock, s’inscrivaient dans ce champ des possibles qui semblait infini. La musique pouvait changer le monde. Le free-jazz exprimait cette perspective. Comme tous les rockers de ce temps. Ornette Coleman, Jimi Hendrix – pour n’en citer que deux – savaient que « Tomorrow is the question », demain est la question, et qu’il fallait construire quelque chose d’autre, « Something Else », pour citer les titres des deux premiers albums de Ornette Coleman qui servent quasiment de devise et qui ont été enregistrés à l’orée de ces années 60. De son côté le « modal » de « Kind of Blue », l’album phare de 1959 construit par Miles Davis et son sextet – Bill Evans et John Coltrane en particulier – servait d’introduction pour le jazz et le rock qui allaient suivre.(Voir « Le souffle bleu », Nicolas Béniès, C&F édition) Continuer la lecture →

Louis Armstrong en France, 1948

Chapitre 14 des aventures d’un enfant du siècle

En février 1948, 14 ans après sa première venue en France, Louis Armstrong se produit au deuxième festival de jazz avec son « all stars » à Nice. Une manifestation organisée par Hughes Panassié avec le concours de la ville de Nice et La Radio Diffusion Française qui permettra à Paris Inter de faire entendre ces concerts soit en direct soit en différé. Pas toujours bien enregistrés ou conservés, ces concerts restent comme traces d’une libération mais aussi d’une scission qui marquera longtemps ce monde du jazz, celle du Hot Club de France fondé au début des années 1930.
Louis Armstrong vol 14Un contexte particulier illustré par ce festival de Nice et par la venue salle Pleyel de « Dizzy » Gillespie et son orchestre les 20, 22 et 29 février de cette même année 1948. La plupart des discographies datent ce concert – et j’ai repris cette date dans « Le souffle de la liberté, 1944 le jazz débarque », C&F éditions – du 28 février, oublieuses de cette année bissextile. La remarque vient de Daniel Nevers dans le livret qui accompagne cette « Intégrale » soulignant au passage que Louis et Teagarden y assistèrent or le 28 ils étaient en concert… Un élément important qui indique que les exclusions ne faisaient partie des travers des musiciens de jazz. Continuer la lecture →

Polar(e)

Une nouvelle venue dans nos mondes « noirs » : Emily St. John Mandel

Emily St John Mandel est née au Canada. Pas besoin d’en savoir plus. Est-ce pour cette raison qu’elle donne l’impression de n’être à sa place nulle part ? Peut-être. De New York, son pays semble être simplement une dépendance. La Ville monde sait comme aucune autre engloutir tous les autres territoires qui ne peuvent se comparer à cette pieuvre intelligente – on dit que ces animaux ont plusieurs cerveaux – enserrant toutes les ambitions, toutes les illusions.
Le premier roman que publie cette auteure, « On ne joue pas avec la mort » titre français aussi énigmatique que l’original « The Singer’s gun », est un puzzle qui joue avec toutes identités. Une angoisse moderne que celle de la perte de son nom, de son libre arbitre. Les faussaires sont devenus des voleurs de vie. La justice a du mal à reconnaître ce « crime » aux allures étranges. Elle continue de faire confiance aux anciennes preuves… Continuer la lecture →

JAZZ : les nouveautés du côté des pianistes

Trois pianistes, trois directions

Les festivals – « Sons d’hiver » en train de se terminer, « Banlieues Bleues » qui commencera en mars – comme les sorties en CD permettent d’appréhender les tendances en cours. Considérons les pianistes…
to duke matthew shippMalgré les différences de style, Matthew Shipp – né le 7 décembre 1960 à Wilmington dans le Delaware et des études à Boston -, Jacky Terrasson – né le 27 novembre 1965, à Berlin d’une mère américaine et d’un père français, une sorte d’internationale à lui seul – et Manuel Rocheman – né à Paris le 23 juillet 1964 – se retrouve une même volonté : se servir de la mémoire du jazz et des cultures propres à chacun pour créer, pour creuser son chemin dans un monde où l’incertitude domine. Le monde est incertain mais les cultures nouvelles le sont tout autant.. Ne rien oublier tout en bousculant la tradition pour la faire vivre en la conjuguant au présent pour que surgisse un peu d’avenir. Continuer la lecture →

Université populaire Jazz du 25 février 2015

Bonjour,

Nous nous retrouverons après les vacances, le mercredi 25 février au Café Mancel, à 18h pour une nouvelle visite à Pittsburgh.
Le premier enfant de cette ville quia profondément marqué l’histoire du jazz est trompettiste et né en 1911, Roy Eldridge. Il influencera durablement tous les trompettistes à commencer par « Dizzy » Gillespie qui reconnaîtra sa dette.
Surnommé « Little Jazz » à la fois à cause de sa petite taille et de sa capacité à incarner le jazz. C’est le trompettiste phare des années 30 et 40. Jusqu’à l’arrivée de Dizzy et des trompettistes bebop.

Quelques éléments de son parcours, en musique

Le 14 mai 1936, sous la direction de Teddy Wilson, pianiste, il enregistre Warmin’ up

Et Blues u=in C sharp minor qui met aussi en valeur le contrebassiste Israel Crosby – qui jouera plus tard avec Ahmad Jamal – et le batteur Sidney Catlett sans oublier Buster Bailey clarinettiste virtuose et « Chu » Berry saxophoniste puissant.

Le 23 janvier 1937, en compagnie de son frère Joe saxophone alto et de « Zutty » Singleton à la batterie, il réalise un tour de force sur Wabash stomp

Le 28 janvier 1937, avec les mêmes cet autre tour de force After you’ve gone

Le 29 janvier 1944, pour un petit label dirigé par Harry Lim « Keynote » (Voir « Le souffle de la liberté » pour plus de renseignements), il enregistre « Saint Louis Blues » avec deux autres trompettistes Joe Thomas et Emmett Berry plus Johnny Guarnieri (p) Israel Crosby et Cozy Cole.

Pour le même label, il rencontre Coleman Hawkins avec Teddy Wilson, Billy Taylor (b) et Cozy Cole, « Bean at the Met » – Bean, haricot, est l’un des surnoms de Coleman Hawkins.

Le 13 octobre 1944, un festival de trompettes Sidney de Paris, Paul Cohen, et de trombones Wilbur de Paris – le frère – Vic Dickenson ((tb), aux saxes le frère de Roy, Joe et à la batterie Cozy Cole, Fisch market

Pour finir (provisoirement) le très freudien « Wrap your troubles in dreams » (enveloppez vos soucis, vos ennuis dans le rêve) et une sorte d’autoportrait « Little Jazz en compagnie d’Oscar Peterson (ici à l’orgue), Barney Kessel (g) Ray Brown (b) et « Buddy » Rick (dr) tous deux enregistrés pour Norman Granz le 13 décembre 1952.

So le temps nous le permet – celui qui passe et qui passe toujours trop vite « le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard… » – un autre enfant du pays qui fut célèbre et qu’on oublie pour des raisons qui tiennent peut-être à sa célébrité de son vivant, le pianiste Erroll Garner. Quelques échantillons pour montrer sa place :

Le 19 février 1947, il enregistre avec Charlie Parker (Bord) avec « Red » Callender » (b) « Doc » West (dr), « Cool Blues ». Erroll a toujours considéré ces enregistrements comme ses meilleurs…

Le 29 avril 1947, il participe aux jam sessions organisées par Gene Norman, « Just Jazz Concert » où il retrouve Red Callender et rencontre Wardell Gray, saxophoniste ténor qui réalise la fusion des influences de Lester Young et Charlie Parker, Irving Ashby est à la guitare et Jackie Mills à la batterie (dr)

En trio – Red Callender Harold « Doc » West – il enregistre, le 19 février 1947, pour Dial le label créé par Ross Russell, « Trio »

Ce chef d’œuvre « Play, piano play » date du 10 juin 1947 toujours pour Dial

Pour vous permettre d’attendre…

A bientôt.

Nicolas.

PS D’autres éléments suivront…

Polars et livres noirs février 2015 (2)

Revoilà Mosley

Walter Mosley a quitté Watts, le ghetto noir de Los Angeles, pour aménager à New York. Dans la ville-monde, l’environnement est différent. Harlem a vu sa définition comme ghetto s’évanouir. Aujourd’hui, les rues ont été nettoyées, les immeubles refaits et la police, invisible pourtant, est, aux dires des habitant(e)s, omniprésente. Le quartier est devenu un des plus tranquille de la Ville. Étonnant bouleversement.
Mosley ne pouvait donc mettre son détective privé dans l’ambiance de Harlem. Il fallait le définir autrement que Easy Rawlins – le personnage principal de la saga de Watts de la fin de la seconde guerre aux grands mouvements pour les droits civiques des années 60. Il a donc construit une sorte de clone de Rawlins en plus vieux – il tourne du côté de la cinquantaine même s’il fait de la boxe et ne répugne pas au coup de poing. Leonid T. McGill est son nouveau nom. Un vrai détective privé avec une licence même si son passé – du passé on ne peut faire table rase – de voyou lui donne des remords. Le souvenir qu’il a de son père, un militant communiste parti lorsqu’il était très jeune et la mort de sa mère qui s’en est ensuivi, le poursuit continuellement. Il parle avec ce fantôme qui se singularise dans le contexte actuel fait d’un mélange de libéralisme et de volonté d’être riche – une fin qui justifie tous les moyens, même ceux illégaux – par son désir fou de refaire ce monde. Un fantôme aussi commun de père absent. L’imagination des enfants suppléent à ce manque… Continuer la lecture →

Polars et livres noirs de février 2015(1)

Un vent qui nous vient d’Allemagne, un vent frais…

finsterauUn titre mystère pour qui ne connaît pas la Bavière : « Finsterau », un petit village pris dans la tourmente de cette bizarre fin de deuxième guerre mondiale où rien n’apparaît possible, où le meurtre gratuit s’inscrit dans la configuration d’un pays écroulé, sans référence.
Une jeune femme, Afra, revient chez ses parents avec son fils de deux ans né des amours malheureuses avec un Français. On en a tondu pour moins que ça. Elle est au bout d’un rouleau qui se dévide pourtant encore un peu. Comme en sursis. L’avenir se dérobe. Pour elle comme pour la Nation.
Reste son fils qu’elle veut élever et défendre à tout prix.
Le père d’Afra est une « grenouille de bénitier », pour employer une expression française. Il croit en un Dieu bizarre malgré toute la barbarie accumulée dans le pays par les hordes nazies. Il est muré dans un silence qui a quelque chose à voir avec la répression nazie qui frappait au hasard pour conserver la main mise sur les populations.
En veut-il à sa fille ou à lui-même ? Pas un jour ne se passe, en cette année 1947, sans engueulades entre le père et la fille. Alzheimer le menace – le nom n’existe pas encore – sans qu’il en prenne vraiment conscience.
La fille et le petit garçon sont assassinés. On enferme le père. 18 ans après, l’enquête est rouverte… Continuer la lecture →

Rencontres-collages de cultures.

Musiques et paroles

Hubert Dupont est bassiste pour ceux et celles qui l’ignoraient encore. Mais aussi compositeur et architecte d’univers sonores. Le jazz n’est, pour lui, qu’un des affluents de la musique en train de se faire. On sait bien, depuis « Tintin » au moins, qu’il ne faut pas confondre tous les Dupont… Il faut mettre celui-là à part…
Dans ce nouvel album, enregistré en public, il confronte deux types de poésies, de slams. Celui de Mike Ladd, un Étasunien parisien, et celui de Ibrahima Diassé venant de la tradition sénégalaise, le tassou « un slam traditionnel en wolof » – pour citer la présentation -, le wolof étant une des langues importante de nations africaines. Hervé Samb est à la guitare, Naïssam Jalal est à la flûte et Maxime Zampieri à la batterie – un long solo lui est dévolu sur « Baisse la clim », une manière de rendre compte des mutations climatiques – pour construire les murs de cette maison non terminée. Le toit est inexistant par volonté. Pour ne pas s’enfermer. Continuer la lecture →