Une sélection de nouveautés en jazz

Jazz d’aujourd’hui et de demain.

Le jazz, comme toutes les autres disciplines artistiques, est éclaté, pluriel. Il cherche des solutions ailleurs que dans lui-même. Longtemps, jusqu’aux années 1980 s’il fallait dater, il a su s’outrepasser lui-même. Trouver en son sein des réponses aux questions que toute l’esthétique se posait. Des réponses en forme de révolution esthétique brutales et rapides. Une sorte d’accélération de chefs d’œuvre qui laisse pantois.
Aujourd’hui, le présent se remplit des rumeurs du passé, de cette mémoire vautrée dans un entre deux et qui se refuse à tout travail pour laisser la place à un passé recomposé pour que chacun(e) essaie de trouver sa voi(x)e. Pas facile pour les musicien(ne)s de ce temps de trouver leur tempo, leur possibilité. Continuer la lecture

John Coltrane, pour toujours

John Coltrane, génie de la musique.

john coltraneColtrane, un nom d’origine écossaise, résultat de ce brassage obligé entre maîtres et esclaves dans ces Etats-Unis pas encore unifiés, fut le dernier génie d’une musique sans nom, le jazz, qui en compta beaucoup. Le jazz, musique du 20e siècle, a accéléré brutalement toutes les mutations, toutes les transformations à force de révolutions avec comme objectif inavouable de distendre le temps, de le rendre élastique par la grâce du swing. Quelle forme artistique a connu autant de basculements ? Aucune vraisemblablement. L’accélération de l’Histoire n’est pas un vain mot. Ce « court 20e siècle » – pour reprendre notre historien préféré Eric Hobsbawm – a connu, parfois simultanément, des poussées d’espoirs de changement radical et la barbarie. Le jazz a synthétisé ses contradictions dans un changement permanent, au moins jusqu’aux années 1980s, enveloppé dans un rythme étourdissant.
Coltrane, à sa mort le 17 juillet 1967 – le 7 ne l’aimait pas pourrait-on croire -, était devenu, pour son malheur posthume et le nôtre, une icône. La religion, les dogmes, les images pieuses ne sont pas bonnes conseillères en matière de créations et d’imagination.
Il fallait bien lui redonner vie, le rendre à son itinéraire qui fut loin d’être simple et sûrement pas un long fleuve tranquille.
Il était né dans le ghetto de Philadelphie, 40 ans plus tôt, là où rien ne semble possible, où l’avenir est dans le flou, perdu dans des nuages industriels. La crise de 1929 n’allait rien arranger. Continuer la lecture

A travers les nouveautés du JAZZ (4)

Mutations musicales.

KrisisUn album qui prend pour titre « Krisis » ne peut que se situer dans les temps mouvants présents. Une référence à la revue des marxistes allemands de l’après première guerre mondiale voulant renouveler le marxisme ? Ou à une figure de rhétorique ? Les deux, peut-être.
L’instrumentation que propose Thierry Mariétan pour son deuxième opus pour le « Petit Label », a tout pour désorienter. Une contrebasse, Mariétan, un violoncelle, Karsten Hochapel associés à un piano, Paul Wacrenier et à un saxophone ténor, Alexandra Grimal pour créer des sonorités nouvelles, pour introduire vers d’autres mondes sans oublier les anciens. Le mariage le plus réussi est une danse séminole, « A seminole dance band », qui permet d’ouvrir les possibilités tout en restant attaché à la nécessité de la danse, du corps qu’il faut faire bouger pour faire pénétrer la musique. Continuer la lecture

A travers les nouveautés JAZZ (2)

Conversations.
D’un côté, « The Clarinet trio », Jürgen Kupke, clarinette, Michael Thieke, clarinette alto, Gebhard Ullmann, clarinette basse et de l’autre « Le trio de clarinettes », Armand Angster, contrabass clarinet, Sylvain Kassap et Jean-Marc Foltz, clarinettes et clarinette basse pour une rencontre pacifique et polémique sur l’art de la clarinette. Tout y passe. Les cris, la joie, la révolte, la discussion… pour se mettre d’accord sur des itinéraires divergents.
Les deux trios montrent ce qu’ils doivent à Ornette Coleman et à son double quartet sur l’album « Free Jazz » qui, passé la première écoute, démontre la capacité des participants – à commencer par Eric Dolphy à la clarinette basse – à créer des questions et des réponses pour envisager d’autres formes musicales. Continuer la lecture

La Norvège chez ECM

Du côté de chez ECM, un pianiste et un bassiste enregistré à Oslo.

La Norvège fait partie de ces pays qui font peu parler d’eux. C’est une erreur le jazz – ou une musique propre qui a ses racines dans le jazz – y connaît un développement spécifique. Depuis Garbarek, il – ou elle – s’alimente des chansons Tord Gustavsentraditionnelles, comme pour cet album signé par le pianiste Tord Gustavsen, « Extended Circle », « Eg Veit I Himmerik EI Borg », je sais que dans le ciel il y a un château. Une réussite qui sait mêler toutes les références, du gospel à John Coltrane. Le saxophoniste de ce quartet, Tore Brunborg, est à suivre. Il nous réservera de grandes surprises. Un quartet soudé – Mats Eilertsen à la contrebasse et Jarle Vesperad à la batterie, partenaire de longue date du pianiste complètent la formation – pour des compositions signées ou arrangées par le pianiste. Une musique qui semble issu des brumes de ce pays mais qui sait parler de nos angoisses et de nos émotions.
aril AndersenPourquoi cette empathie est-elle en partie absente du trio réuni par le contrebassiste Arild Andersen pour « Mira » ? Difficile à dire. Il manque le presque rien. Leur album précédent, enregistré en public, « Live at Belleville » (ECM), était une petite réussite. Le studio, peut-être, ne leur réussit pas. Non pas que Tommy Smith, saxophoniste et flûte Shakuhachi ou Paolo Vinaccia, batteur ou même le contrebassiste ne fasse pas preuve à la fois de virtuosité et de conviction, d’émotion et de froideur mais ils nous avaient introduit, dans l’album précédent, dans un monde tellement habité, original que celui là à un air de contrées souvent visitées. Il reste un trio qui sait s’écouter et faire tourner les idées.
Nicolas Béniès.
« Extended Circle », Tord Gustavsen Quartet ; « Mira », Arild Andersen, Paolo Vinaccia, Tommy Smith, ECM/Concord.

L’art du trio jazz

Un trio.

ETEL’art du trio est sans conteste difficile. Comment résoudre la quadrature d’un cercle lorsqu’il s’agit d’un triangle, même si le cercle est le résultat de plusieurs triangles. On tient, peut-être, là le début de la solution. Disons qu’il s’agit de faire tourner la musique, de s’écouter pour reprendre le vol une idée, un thème et créer un univers qui, pour être commun, n’en sera pas moins marqué par chaque individualité. Pour réaliser ce tour de force, il faut une empathie entre chaque musicien et une connaissance – sinon une reconnaissance – de l’Autre, ici des deux autres.
Dix ans de connivence, dix ans de travail en commun font de ce trio ETE, pour Andy Emler, piano, Claude Tchamitchian, contrebasse et Eric Echampard, batterie, un des grandes réussites actuelles. « Sad and Beautiful », leur troisième album, fait référence à Thelonious Monk et à sa composition « Ugly Beauty », une beauté laide ou une laide beauté, un oxymore qui pourrait s’appliquer au jazz tout entier. L’opposition laideur/beauté n’a rien d’évident. Une fausse note peut susciter plus d’émotion que la note juste et la note bleue est une sorte de fusion entre mineur et majeur, entre sale et belle.
Et ces trois là rajoute un grain de ce sel amer et de la terre pour une création qui ne se refuse rien, aucune référence du jazz ou hors du jazz, dans la musique minimaliste, dans le rock ou même dans la musique contemporaine. Une sorte de déambulation dans notre temps, un temps étrange qui mêle, entremêle tous les héritages. Sale et belle ? Une manière de se moquer des frontières. Il reste l’essentiel : la musique.
Nicolas Béniès.
« Sad and Beautiful », Emler, Tchamitchian, Echampard, Label La Buissonne, distribué par Harmonia Mundi.

Un hommage au présent

Une musique joyeuse et sincère.

Illinois Jacquet ? You know ? Un saxophoniste ténor né dans une famille qui ne parlait que français dans cet Illinois qui a Chicago pour capitale et qu’il faut prononcer à la française. Un musicien qui a oscillé entre « swing » et « bebop » et a participé à la première de ces JATP, Jazz at The Philharmonic que Norman Granz organise dés le milieu de l’année 1944, une manière sans doute de fêter le débarquement sur les côtes normandes.
Deux raisons – sans compter les mondes d’Illinois Jacquet – qui ont pu pousser le guitariste – et banjoïste/chanteur avec d’autres groupes dont « La planche à laver » – Armel Amiot à rendre hommage, avec ce « Flying Home », à Illinois Jacquet. Flying Home est la première heure de gloire du jeune saxophoniste qui, en 1942, se trouve dans les rangs du grand orchestre de Lionel Hampton. Son improvisation est tellement impressionnante qu’elle deviendra partie prenante de toutes les interprétations qui suivront. Même lui sera obligé de se copier… De fait, il était devenu le co-compositeur du thème…
Pour l’album Big Blue – le label de Jean-Michel Proust – le guitariste s’est entouré de Jean-Michel Proust lui-même au saxophone ténor qui se situe dans la tradition initiée par Illinois, de Oscar Marchioni à l’orgue, François Laudet à la batterie et, pour certains thèmes, de Sydney Haddad aux percussions pour à la fois faire référence à l’univers du saxophoniste ténor mais aussi pour construire une musique d’aujourd’hui. Le quartet a d’ailleurs pris le nom de « Flying Home »…
Toutes les musiques, à partir du moment elles ont cette dose de naïveté et de générosité, interviennent dans notre monde.
Armel Amiot qui a commencé comme guitariste de rock et de blues, s’est tourné vers le jazz sans oublier ses premières influences. Son style de guitare fait penser à Charlie Christian, Tiny Grimes, le premier Grant Green et évoque aussi ces guitaristes anglais adeptes de la rencontre guitare/orgue… Un album qui devrait connaître une gloire logique… N’hésitez pas.
Nicolas Béniès.
« Flying Home. A tribute to Illinois Jacquet », Big Blue Records, www.flyinghome.fr

Le jazz Outre Rhin

Une rencontre Allemagne/Suède, deux partout.

Un quartet se décompose de plusieurs manières. Un trio + 1, 2+2 ? Le tout soit être égal à 1, si l’entité se construit. Il faut pouvoir donner la parole à l’ensemble et seules les compositions comme l’écoute réciproque peuvent le permettre.
Ici, pour ces contes venant du Sud, « Tales from the south », Alex Schlosser, trompettiste et bugliste réalise son premier album. Il se fait accompagner par le trio Olaf Polziehn, piano qui se souvient de tous les pianistes et fait preuve d’une énergie vitale qui renverse toutes les barrières, Martin Sjöstedt, contrebasse et Daniel Fredriksson, batterie qui font preuve d’une très belle complémentarité et offre le soubassement dont trompettiste et pianiste ont besoin. Pour certaines de ses compostions – la totalité des 11 plages à l’exception d’un traditionnel et d’une composition d’Ellington, « portrait de Louis Armstrong », sont de sa plume – c’est un trio mettant en valeur la sonorité du trompettiste, pour d’autres un subtil mélange de mise en évidence de chacune des individualités et pour d’autres encore la naissance d’un quartet.
Le leader a voulu multiplié les expériences. Ce mélange de deux musiciens allemands, lui né en 1976 et le pianiste Olaf Polziehn, et de deux musiciens suédois pour un mélange encore plus étrange entre toutes les musiques du jazz, jazz dit traditionnel y compris (un rag fait la démonstration d’une adaptation moderne de cette forme musicale qui remonté à la fin du 19e siècle) comme la musique contemporaine, du free jazz inclus. Un son de trompette qui fait penser à la fois à Louis Armstrong et Don Cherry – sonorités pas si éloignées qu’il le semble à première vue.
Il faut entendre ces musiciens même si, pour ce premier opus, il a voulu trop en dire. Chaque plage quasiment est une atmosphère particulière. Comme si le choix n’était pas possible. Il ne veut rien renier, à juste raison. Il a commencé par le Jazz traditionnel et il en garde quelque chose. Il évoque même « Cootie » Williams, un des grands trompettistes de l’orchestre de Duke Ellington. Une sorte d’histoire en raccourci de la trompette. Le pianiste sait évoquer les grands pianistes comme Wynton Kelly… De drôles de contes qui savent nous parler…
Ils font aussi la preuve de la vitalité du jazz outre Rhin, en poussant jusqu’à la Suède. Une manière de faire l’Europe en s’interrogeant sur le lieu de ce Sud dont parle le titre de cet album ? Et s’il s’agissait justement de réunir les pays du Nord et du Sud de l’Europe ? Comme de réunir tous les jazz ?
Nicolas Béniès.
« « Tales from the South », Axel Schlosser, Double Moon Records, distribué par DistrArt.

Rendez-vous de la semaine 28 janvier et 1er février 2014

Le 28, université populaire Économie au Panta Théâtre; de 17h30 à 19h30 pour poursuivre le récit des aventures d’une crise qui ne semble pas se terminer malgré ce qu’en dit le forum de Davis dont nous parlerons…

Le 1er février, au Café Mancel, un voyage dans les nouveautés jazz dans le cadre d’une journée bien chargée. une aire de repos pour entendre une musique du présent.

A vous voir…

Nicolas Béniès.

A propos de l’AACM, de Chicago et d’un label, RogueArt.

Une suite de « En passant par Chicago« 

Les années 1960 allaient voir la dernière (en date) révolution esthétique du jazz – et des autres anti arts pour signifier les arts vivants -, appelée « Free Jazz ». On parlera aussi pour signifier la même révolution de « New Thing », la nouvelle chose sur laquelle, dans Les Cahiers du Jazz (première formule), allait gloser Georges Pérec suivi et précédé par beaucoup d’autres. De nouveau, pour décliner la chose nouvelle, s’écrira que le jazz est mort remplacé par cette « New Thing ». Le jeu sur les mots à certes son intérêt – il peut faire rire aux larmes – mais ne remplace l’analyse de la chose elle-même.

Free et le reste

Depuis, le free jazz à alimenter une sorte de « Mainstream », un terme difficilement traduisible. Ou il suppose toute une explication. Toutes les révolutions esthétiques du jazz se fondent en un grand ensemble évolutif qui forment un corpus, un patrimoine qui devient celui du jazz et des jazzmen. Une sorte de référence commune. Qui a fait disparaître le free jazz englouti dans ce courant principal.
Le « free jazz posait des questions redoutables quant aux frontières, au périmètre du jazz. Continuer la lecture